Michael Snow – The last lp – cd Unique Last Recordings Of The Music Of Ancient Cultures

Posted in experimental, musique, musique traditionnelle, pop culture avec des tags , , , , , on février 5, 2010 by noreille

Exercice de style, mystification, canular, ce disque est tout à la fois un fort beau travail et une totale imposture. Publié en 1987 le disque se présente comme une série d’enregistrements exceptionnels, collectés ou rassemblés par l’artiste, musicien et cinéaste Michael Snow, et représentant les dernières traces sonores de cultures en voie de disparitions. Constitué de pièces rares venues des quatre coins du monde – Inde, Tibet, Brésil, Chine, Syrie, Finlande etc. – et représentant dans certains cas le premier et dernier témoignage conservé de rituels, de cérémonies, auxquelles aucun explorateur, aucun ethnomusicologue, on serait tenté de dire aucun blanc, n’avait jusqu’ici assisté. Cette fascination pour les cultures en danger, et la séduction voyeuriste d’assister aux derniers moments d’une tradition, d’un peuple, voire d’un individu – l’une des plages se termine ainsi par la mort tragique d’un musicien dans un attentat, peut-être attribuable aux mélomanes conservateurs de son pays – peut expliquer l’attrait immédiat de ce disque. Un grand nombre de ces pièces sont ce qu’on pourrait appeler d’extraordinaires coups de chances, l’explorateur se trouvant au bon endroit au bon moment, ajoutant encore à l’intérêt documentaire de ce disque, et à son caractère unique. Une part non négligeable de cet attrait est à trouver également dans les notes de pochette, extraordinairement détaillées, témoignant d’une solide tradition académique et d’une connaissance étendue des musiques du monde. C’est toutefois dans un coin de ce livret, imprimé à l’envers, mais lisible dans un miroir, qu’un court texte dévoile le pot aux roses. La musique de tout l’album est en effet entièrement jouée par Michael Snow lui-même, et ce livret si impressionnant d’érudition, est en fait une totale supercherie. Quelques-une des pièces proposées pouvaient pourtant laisser l’auditeur soupçonneux arriver seul à la même conclusion, mais chaque fois le doute pouvait continuer à planer, tant soit les textes d’accompagnement, soit le caractère « crédible » de la musique, semblaient pouvoir désamorcer les suspicions. Et pourtant : cette cérémonie de pétomanes amérindiens, plausible ? Ces chants rituels d’une tribu du Niger, qui rappellent vaguement Whitney Houston ? Cette chanson à boire des Carpates qui serait à l’origine des Concertos Brandebourgeois de J.S.Bach ? Toujours sur le fil, Michael Snow mène l’auditeur en bateau, sans jamais se moquer de lui, son disque est une énorme blague de potache, certes, mais extraordinairement élaborée. Il s’agit de plus d’une œuvre à tiroir, qui célèbre à la fois la fin de l’époque du disque vinyle, tout en rendant hommage par un clin d’œil à une certaine tradition ethno-musicologique, en voie de disparition, elle aussi, pour cause de globalisation de la culture. Elle pose également d’autres questions : peut-il exister une fausse musique ? Est-ce que ces enregistrements perdent leur sens, ou leur intérêt,  s’ils ne sont pas ce qu’ils prétendent ? Est-ce que la musique d’un peuple est plus importante que celle d’un individu ? La musique d’un artiste mort plus pertinente que celle d’un vivant ? Le disque constitue ainsi en soi une œuvre d’art complète, une production conceptuelle aux lectures admirablement multiples.

Terre Thaemlitz – trans-sister radio

Posted in chronique, experimental, musique, pop, pop culture avec des tags , , , , , , on janvier 22, 2010 by noreille

Trans-sister radio est le résultat d’une commande faite à Terre Thaemlitz par la Hessischer Rundfunk, il s’agit d’une création radiophonique ayant pour thème le rapport entre transgenre et transport. La thématique du transgenre, de l’ambiguïté sexuelle, à travers les exemples de la transsexualité, de l’homosexualité ou du travestissement, est présente dans toute l’œuvre de Terre Thaemlitz. Ce thème dont il veut préserver la complexité, en dépassant la simple opposition entre hétérosexualité et homosexualité, est pour lui un débat plus large autour de l’identité sexuelle. Ce débat doit aussi aborder selon lui les nombreux cas intermédiaires, qui échappent totalement à cette simple dichotomie, comme tous les cas particuliers, tous les cas minoritaires mais extraordinairement complexes, qui s’écartent de la norme, et mettent en lumière la pression de la conformité, de la normativité. Tout ce qui est conforme à la norme est considéré comme normal, par définition, et cette constante référence à la culture dominante, possède des conséquences politiques, économiques et judiciaires, que Thaemlitz développe dans ce disque. Parmi les exemples abordés, celui d’un transgenre japonais, garçon habillé en fille, montre la multiplicité des approches – transgenre, queer, travestis, metrosexual, androgyne, etc. -  et l’importance du regard social, extrêmement différent au Japon et en occident. L’idée d’une certaine tolérance visuelle, d’aborder cette option comme un simple fashion statement, appliquée aux transgenre comme à d’autres démarches vestimentaires ne nécessitant pas de jugement, est opposée à d’autres circonstances dont est absente cette ouverture d’esprit, ou cette tendance japonaise à éviter la confrontation. Ainsi d’un reality show, illustrant la politique culturelle des identités, à travers l’imposition d’une image stéréotypée des genres. Une jeune fille s’y voit jugée pour ses allures de « garçon manqué », et stigmatisée pour sa déviation des clichés totalitaires concernant l’apparence et le comportement « normal » du sexe féminin.

Un autre point de départ est donné par l’obligation, lors d’un contrôle policier ou d’un passage de frontière, de correspondre visuellement au sexe défini par ses documents d’identité, obligeant la personne à se conformer à sa définition légale, indépendamment de ses propres goûts, convictions ou orientations sexuelles. Un cas assez complexe est illustré par une notification du gouvernement américain, dans sa lutte contre Al-Qaeda, attirant l’attention des policiers et des douaniers sur les risques d’attentats terroristes associés aux coutumes vestimentaires musulmanes. L’idée de cette notice était à l’origine que le vêtement des femmes musulmanes, couvrant presque l’entièreté du corps, jusqu’aux traits du visage, ainsi qu’une gène diplomatique, inter-culturelle, pouvant aller jusqu’à empêcher la fouille corporelle, pourrait hypothétiquement servir de couverture parfaite à un terroriste – mâle – échappant ainsi aux contrôles derrière un déguisement de femme. L’absurdité à relever est que cette possibilité soit envisagée bien avant la possibilité d’une femme terroriste habillée en femme, ou qu’elle prenne plus d’importance que celle d’un homme habillé en homme, par la simple force de la portée imaginaire irrésistible que ce scénario possède, mêlant la coloration paranoïaque de la menace à une outrance issue de films d’espionnage, de thriller, très éloignés du banal quotidien policier. Cette  réglementation ajoute une angoisse supplémentaire aux transgenres, un regard suspect de plus, lors de toute confrontation avec l’autorité.

Thaemlitz ajoute à ce débat son cas personnel, notamment dans le cadre de son visa et de son permis de séjour au Japon. Outre le risque d’accusation de terrorisme, il ajoute que, s’il voyage habillé en homme, ses bagages remplis de vêtements féminins lui font craindre d’autres accusations : le fétichisme ou simplement le vol, voire la contrebande. Il profite ainsi également de son propre cas, qu’il définit comme queer, hétérosexuel et travesti, pour aborder la standardisation réductrice qu’impose des systèmes politiques de surveillance des individus comme les contrôles d’identité, ou les systèmes socio-économiques comme le mariage. Ces deux pratiques sont selon lui une intervention irrecevable de l’état, s’interposant dans la vie privée des individus, et faisant basculer des choix personnels – l’apparence, le vêtement – et interpersonnels – les relations sexuelles et amoureuses entre les individus, du cadre privé – et du domaine romantique – au champ social. Il souligne également l’inadaptation des règlements officiels, basés sur une vision traditionaliste et conservatrice des choix de vie, dans la gestion des cas « intermédiaires », « déviants », imposant un modèle dichotomique homme/femme à des cas de figures transgenres – dans la relation de chaque transgenre à ce qu’il voit comme son « sexe opposé » – et transformant dans son cas sa relation amoureuse en une démarche marchande, facilitant son « immigration économique » au Japon.

Terre Thaemlitz propose depuis l’année passée l’intégrale de son oeuvre (jusqu’ici) , soit 711 titles, 61 hours 29 minutes 40 seconds , sous le titre de DEAD STOCK ARCHIVE – Complete Collected Works. Disponible en plusieurs versions, dont celle-ci, le version « burger en pluche ».


Sekigun-PFLP: Sekai Senso Sengen (Armée Rouge/FPLP: Déclaration de guerre mondiale)

Posted in asie, chronique, cinema, complot, paranoia avec des tags , , , , , , , on janvier 15, 2010 by noreille

Un petit retour sur Koji Wakamatsu, le réalisateur de United Red Army, avec la découverte (via l’excellent Discipline in Disorder) de son film Sekigun/FPLP sur Ubuweb. Ce film a été tourné en 1971 en Palestine avec la collaboration de Masao Adachi. Il suit les exilés de l’Armée Rouge Japonaise, Fusako Shigenobu and Mieko Toyama, et leur association avec les palestiniens du FPLP de Georges Abache. Le film se présente d’emblée comme un film de propagande, d’agit-prop, et reprend les théories du groupe d’ « envisager toute action (de l’interview au détournement d’avion) comme un acte de propagande, c’est à dire d’information et d’exemple. Le groupe défend cette optique comme une réponse au monopole de l’information, c’est à dire de la propagande, de l’impérialisme américain. »


Une grande partie de l’Armée Rouge Japonaise s’était à cette époque réfugiée en Palestine dont elle avait épousé la cause (d’une certaine manière en remplacement de la cause Vietnamienne) et avait organisé les sections les plus radicales du mouvement palestinien, tant politiquement que sur le plan de la lutte armée. Plusieurs personnes s’accordent pour dire que c’est à cette influence japonaise qu’on doit la stratégie des actions suicides, des opérations kamikazes.

Masao Adachi lui-même rejoindra le mouvement en 1974. Il fut arrêté et emprisonné en 1997 au Liban et extradé au japon en 2001. Il fut libéré après deux années en prison et publiera ensuite « Cinema/Revolution [Eiga/Kakumei]« , son auto-biographie.

Félicia avant tout – de Raaf/Radulescu

Posted in chronique, cinema avec des tags , , , , , on janvier 13, 2010 by noreille

Félicia habite Amsterdam, elle est roumaine, elle est en visite chez ses parents, à Bucarest. Aujourd’hui, c’est le jour du départ. Elle doit prendre un avion qui la ramènera chez elle, auprès de son fils, que garde cette semaine-là son ex-mari. Sa soeur va venir les prendre, sa mère et elle, pour se rendre à l’aéroport. Elle est un peu en retard. Rien ne va se passer comme il le fallait.

Si ce film dure deux bonnes heures, c’est qu’il joue résolument sur des enchaînements de tempos différents, correspondant à des états d’esprit différents. Pour bien rendre le conflit entre ces états d’esprit, il fallait mettre à contribution la patience du spectateur. Le film fonctionne ainsi comme une alternance de crises entrecoupées de longues séquences où l’on croit voir l’action s’enliser, ralentir jusqu’à l’inertie. Mais cette inertie apparente, et la lenteur de ces scènes se révèle rapidement être entièrement délibérée. Dès le début du film un malaise s’installe et une sensation de vide prend place, il semble ne rien se passer et ne rien se dire. Un appel téléphonique qui n’en finit pas, un petit déjeuner où chaque mot prononcé produit un mini-drame. Des passages domestiques, terre-à-terre, qui rappellent les tropismes de Nathalie Sarraute, ces dialogues creux, inutiles, redondants, qui masquent l’absence de communication réelle, ou pire, son refoulement. Et c’est bien sûr le cœur de cette histoire ; le psychodrame qui se joue est une fable sur la difficulté de communiquer, voire son impossibilité. Chaque détail de l’histoire est un frein à cette communication, non pas à la parole, abondante, débordante jusqu’à l’écœurement, mais à l’expression de quelque chose qui ait un sens plus profond, qui vienne du fond du cœur. La base des échanges elle-même est problématique, elle est dès le départ filtrée, biaisée : par le va-et-vient entre les deux langues – néerlandais et roumain – de Félicia, par la technologie – la moitié du film se passe au téléphone – et par le gouffre qui s’est installé irrémédiablement entre Félicia et ses parents, un conflit générationnel aggravé par la distance Bucarest/Amsterdam.

Toutes les tentatives de dialogue sont ensuite parasitées, empêchée par des éléments extérieurs : la mère de Félicia tente régulièrement d’intervenir dans les conversations téléphoniques de sa fille, des rencontres imprévues interrompent leur discussion, le portable perd son signal, le père, mis à l’écart, tente maladroitement, à contretemps, de garder une place, une utilité, dans le déroulement des évènements. Tout, dans les moindres détails du film, est là pour illustrer l’entrave au dialogue, jusqu’aux employées derrière les comptoirs de l’aéroport, dont l’attention est systématiquement détournée, à l’approche de Félicia, par un collègue, un son, une distraction. Et lorsque la nécessité de communiquer devient suffisamment urgente que pour passer outre des blocages qui s’y opposaient, il est trop tard et le dialogue tourne à l’affrontement, devient règlement de compte, chacun campant sur ses positions et déversant sur l’autre un flot de reproche. D’un côté le chantage affectif : « T’inquiète pas, on va te laisser tranquille bientôt, ton père et moi. On va bientôt disparaître, si on t’agace » ou encore « tu nous traites comme des domestiques » et « Je suis ta mère et je te donnerai des leçons jusqu’à ma mort. ». De l’autre les accusations terribles, attaques en règle de la bonne conscience de la mère, dont la compassion ne serait que vengeance déguisée, et le sacrifice une forme d’égoïsme. Mais là encore il est trop tard, et rien de ce qui sortira de ce déferlement ne pourra réparer la distance qui s’est installée entre cette fille indépendante, partie vivre à l’étranger, et ses parents. Il n’y aura aucun soulagement, ni aucun espoir de changement.

Justin Bennett – Cityscape

Posted in chronique, experimental, musique avec des tags , , , , , , , on janvier 5, 2010 by noreille

L’enregistrement du son des villes, et la composition de paysages sonores urbains peut rapidement sombrer dans le prosaïsme, la fadeur, et il faut les qualités musicales d’un Justin Bennett pour organiser de manière subtile des sons aussi communs à nos oreilles que le brouhaha et la rumeur des rues. Sans doute est-ce la familiarité qui tend à rendre trivial ce bourdonnement perpétuel qui nous entoure, habitués que nous sommes à le neutraliser, à l’ignorer. Ces sonorités extraites du quotidien doivent, pour être perçues à nouveau, être représentées dans un nouveau contexte, dans un agencement neuf. En éludant le spectaculaire, l’événementiel, ou l’anecdotique, et en se concentrant sur des plans larges, Justin Bennett nous propose une série de paysages urbains tels qu’on pourrait les entendre du haut d’un balcon, ou par une fenêtre ouverte. C’est ici une ambiance générale, l’ « aura » de chaque ville, qui nous est présentée. Les distinctions entre elles sont quelquefois floues, mais, s’il est difficile d’isoler et de reconnaître à coup sûr les villes sélectionnées, on perçoit nettement les différentes qualités sonores de chacune. Enregistrée sur une période de trois ans, de 1993 à 1996 dans des villes aussi dissemblables que La Hayes, Paris, Rotterdam, Lisbonne, Hambourg, Tanger, Amsterdam, Fès, Münster et Prague, la pièce se déroule d’un seul tenant, comme un long carnet de voyage, un travelogue où d’invisibles tunnels secrets relieraient instantanément chaque cité aux autres, permettant une transition souple, imperceptible, entre chaque environnement sonore. Justin Bennett a une longue expérience de ce type de composition, qu’il utilise dans ses créations radiophoniques comme dans ses installations audio-visuelles. Sa prédilection pour les ambiances minimalistes, presque neutres, l’amène à créer des assemblages complexes, parcourant des micro-variations subtiles. Ces paysages en demi-teintes semblent, si on n’y prend garde, être totalement statiques et uniformes, mais sont en réalités constitués d’une grande variété de textures, de densités, de perspectives, enchaînées, entrelacées, tuilées, pour ne faire plus qu’un seul panorama, un seul horizon. S’il peut se glisser à l’arrière-plan, et se mêler sans problème au bruit ambiant, le disque résiste également à une attention soutenue, et une écoute au casque en révèle toute la finesse, à la fois comme document sonore et comme création musicale. Il parvient alors à être à la fois précis, rempli d’information, et complètement immersif. On comprend aisément la volonté de Justin Bennett de concentrer l’essentiel de son travail dans le domaine de l’installation sonore où ses pièces peuvent être présentées soit in situ dans un rapport direct avec le visuel, soit de la manière enveloppante qui convient à sa démarche.

quelques liens:

the mosque of Tanger – un soundscape de Tanger à travers les différents appels à la prière qui résonnent dans la ville.

le site du label unsound.

une discographie/catalogue d’expo/bio … complete de Justin Bennett sur BMBCON, avec des liens vers ses soundwalks d’Amterdam.

United Red Army – Koji Wakamatsu

Posted in asie, cinema, complot avec des tags , , , , , , , , , , , , , on décembre 25, 2009 by noreille

Koji Wakamatsu n’a jamais été un réalisateur facile et le sujet qu’il a décidé de traiter cette fois n’est pas facile non plus. Évènement traumatisant pour les japonais, encore aujourd’hui, la prise d’otage qu’il a choisi de raconter est considéré comme sonnant le glas de toute la contestation étudiante japonaise, et comme ayant entraîné la chute de toute la gauche japonaise, du Parti Communiste aux formations indépendantes.

Le contexte est le suivant: les années soixante voient au Japon la formation d’une importante contestation dans les universités, encadrée par l’Alliance Etudiante Des Trois Partis (rassemblant deux mouvements étudiants et quelques ex-communistes). Cette contestation se radicalise rapidement pour lutter contre la guerre du Vietnam, contre le traité américano-japonais (qui permet aux Etats-Unis d’utiliser le japon comme base militaire d’où partent les bombardiers envoyés contre le Vietnam, et dans les faits, d’occuper militairement le Japon et Okinawa), mais aussi contre la corruption dans les universités, les expropriations des paysans par le gouvernement japonais … Au sein de cette alliance, quelques groupes plus radicaux se forment, en opposition avec les ordres du comité central, et cherchent une confrontation immédiate avec les autorités, et une lutte ouverte menant à la révolution. En 1969, le premier ministre Sato, libéral démocrate, impose l’état d’urgence dans les universités pour éviter que les violentes émeutes qui s’y produisent ne remettent en cause la reconduction du Pacte de Sécurité USA/Japon, accord excessivement profitable pour les entreprises capitalistes japonaises et leurs marionnettes au gouvernement. Les mouvements radicaux sont alors dispersés, et coupés de la base étudiante. C’est le cas de la FAR, Fraction Armée Rouge, rentrée en clandestinité, qui n’aura toutefois pas l’occasion de passer aux actes, puisque six mois après sa fondation, un coup de filet de la police raflera 53 de leurs membres alors qu’ils préparaient un attentat contre la résidence du premier ministre.

Tout ce contexte est indispensable pour comprendre la suite de l’histoire. Il est raconté durant la première partie du film (la première heure environ) et permet de resituer de manière très documentaire et très didactique les enjeux historiques, les forces en présence, la chronologie des évènements, etc. Il permet aussi au spectateur européen de saisir la différence entre la situation japonaise et les événements de mai 68 en France, avec lesquels la contestation japonaise possède des points communs, mais qui n’a pas eu les mêmes conséquences dévastatrices pour le pays, excepté le retour du Général de Gaulle. Cette première partie, documents d’époque et narration, expose tout ce qui a précédé la prise d’otage, tout le cheminement personnel et idéologique des membres du groupe et les évènements traumatisants qu’ils avaient vécus. Quelques jours après la prise d’otage, on découvrait dans une de leurs planques les cadavres de douze membres du groupes, morts sous les tortures de leurs camarades.

La longueur du film permet d’amener de manière plausible l’extrême violence du milieu du film  et d’essayer de comprendre ce qui a pu conduire à une telle dérive dans la brutalité, la torture, et le meurtre. Les sévices imposés par les deux dirigeants lors des séances d’autocritique, où chacun des membres du groupe est forcé à cogner la personne critiquée pour l’aider, le soutenir dans sa détermination, même si cela supposait de le battre à mort, sont en effet montrés sans édulcorants, ni dans le spectaculaire, ni dans l’épure. La violence montrée est de plus consentie et collective, et ici d’autant plus terrifiante que personne ne la remet en question. Les révolutionnaires ne sont pas des rebelles, mais des petits soldats passant du formatage social japonais au formatage militant. Ils reproduisent inconsciemment les pires aspects de la société japonaise qu’ils contestent: la déshumanisation, la militarisation, le fascisme. La dimension individuelle n’a pas de place dans leur révolte, et il est exigé d’eux une discipline et un sacrifice total, aveugle. Une discipline qui trouvera son prolongement dans les attentats-suicide qu’inaugurera dans le monde l’Armée Rouge Japonaise, le mouvement international issu de la Fraction Armée Rouge, comme le massacre de l’aéroport de Lod en 1972.

Ce qui frappe ensuite, outre la violence, c’est la totale inutilité de celle-ci. L’autocritique est ici devenue une fin en soi, et non la base d’un réel entraînement au combat. Elle semble dépourvue de toute signification, à part dans les cas où elle est purement criminelle – Nagata éliminant ses rivales,  et Mori tuant ceux qui sont une menace pour son pouvoir. Nagata et Mori, les deux leaders, sont déjà une seconde génération dans leur groupe respectif, et sont parvenus au pouvoir par une vacance du poste. Le chef et fondateur des Fractions Armée Rouge (FAR) Shiomi, est remplacé faute de mieux par Mori, lorsqu’il est arrêté en 1970, en même temps que la plupart des autres membres-fondateurs. Mori, qui doit faire oublier son arrivée récente dans le groupe, et sa précédente désertion, a tout à prouver. Son groupe réalise le premier détournement d’avion au Japon en 1970. De la même manière le leader emprisonné de la Fraction Révolutionnaire De Gauche (FRG) a été remplacé sur le tas par Nagata. Son mouvement à elle, d’inspiration maoïste, est, contrairement au FAR, très rigoriste, quasi janséniste, et prône la lutte armée. Ensemble il fonderont un groupuscule clandestin à deux têtes : la United Red Army.


La deuxième partie du film montre les membres du groupe, partis s’entraîner dans les montagnes, devenir progressivement terroristes d’eux-mêmes, et illustrer la citation attribuée à  Georges Danton : « La révolution dévore ses enfants. » Très rapidement en effet la situation bascule dans le tragique. Un jeu pervers entre les deux dirigeants suscite une contagion entre la peur, la violence et la lutte pour le pouvoir. Il y a entre les deux dirigeants et entre les deux groupes une lutte interne pour le contrôle du groupe, doublée d’une lutte idéologique et rhétorique, ainsi qu’une furieuse répression sexuelle ( malgré leur liaison, présentée comme « stratégique », et « rationnelle ») et ce mélange explosif fait rapidement tourner le groupe à un fonctionnement de secte. Cette surenchère entre les deux dirigeants provoque l’exacerbation de la violence. Chacun veut prouver sa valeur révolutionnaire à l’autre. La grande rivalité entre les deux groupes les conduit à être encore plus durs avec les leurs qu’avec le reste de l’URA. Chacun des dirigeants va tenter de surpasser l’autre, et de gagner son respect en procédant à une épuration idéologique puis physique de son groupe. La violence déchaînée durant ces séances d’autocritique est autant dirigée contre ceux qui sont critiqués que  ceux qui les « lynchent » ; il s’agit de leur faire accepter l’autorité totale des dirigeants en les faisant tous participer aux critiques et aux tortures, et d’ainsi évaluer leurs capacités et leur soumission. Comme dans un assassinat mafieux où chacun est forcé à tirer sur la victime afin que personne ne puisse se désolidariser de l’acte, les frères, les maris, les femmes sont tous contraints à participer aux supplices. Si la violence était déjà présente dans les organisations précédentes (comme le montre l’autocritique aux mains cassées lors de la création de la FAR, ou les purges qui viseront à enrayer les désertions de l’URA), elle n’avait jamais pris une forme aussi psychotique que pendant ce mois et demi où douze membres du groupes seront massacrés par leurs compagnons.

Koji Wakamatsu refuse de prendre parti dans son film, mais a voulu absolument déterrer cette histoire, dont le Japon ne veut aujourd’hui plus entendre parler. Comme dans ses autres films Wakamatsu s’attache à des personnages pathologiques qu’il refuse de juger simplement, dont il refuse de condamner les gestes à priori. « Que les actes de l’Armée Rouge Unie soient bons ou mauvais », dit-il « ils ont suivi leur propre volonté, mais par manque de courage, ils ont fini par tuer les leurs. » On l’a dit, un jeu pervers s’était installé entre les dirigeants des deux groupes, mais il faut comprendre que ce jeu était probablement totalement inconscient. Ce qui frappe en effet chez les membres du groupe est leur complète sincérité, alliée à une absence complète de recul. Comme chez tous militants radicaux, de gauche ou de droite, il ne peut advenir aucune distance par rapport à leur engagement, à leur cause. On pourrait dire que ce sont des fanatiques, certes, mais là encore, ce serait un jugement qui omettrait le contexte de cette histoire, que Wakamatsu a tenu a ré-expliquer dans les détails. Sans déguiser les faits, ni chercher à les excuser, Wakamatsu a cherché à faire comprendre l’admiration qu’il a pour cette génération sacrifiée, malgré ses erreurs, ses faiblesses et ses crimes. Il faut savoir que la prise d ‘otage décrite dans son film a été à l’époque retransmise en direct à la télévision japonaise pendant dix jours. Malgré sa supériorité logistique ( plus de mille policiers contre  cinq militants), l’armée n’a donné l’assaut final qu’après ce délai. Les autorités ont en effet fait durer la situation pour pouvoir noircir les URA, l’ARJ et de là, toute la gauche. Le public qui était au départ plutôt sympathisant avec la cause des étudiants, et avec les activistes, sera au bout de quelques jours dégoûté par cette dernière action, grâce à la mise en scène qu’en fera le gouvernement. La gauche radicale y perdra tout soutien populaire, et ne pourra que s’enfoncer plus encore dans la clandestinité et dans la violence.


Ce film pose bien sûr plus de questions qu’il n’en résout, et la position de Wakamatsu est volontairement difficile, ambigüe et intenable. En se plaçant du côté des rebelles, et en exposant crûment leur comportement, jusque dans leurs actes les plus indéfendables, il se met volontairement en danger. Les films précédents réalisés sur le sujet ne l’avaient pas satisfait, prenant soit le point de vue de la version officielle, celle des policiers, ou bien passant trop de choses sous silence. Cette vision, mi-documentaire, mi-fiction, est filmée comme de l’intérieur, dans les mêmes conditions claustrophobes et paranoïaques qui ont dû être celles des membres du groupe réfugiés dans la clandestinité, ou séquestrés dans la montagne par leurs camarades. Rien n’est épargné de leurs faiblesses, de leurs travers, de leurs erreurs, de leurs crimes. Et pourtant malgré cette brutale honnêteté, le but du réalisateur n’est pas de charger les révolutionnaires ni de juger même leurs dirigeants. C’est en peu de mots qu’il s’explique sur son projet: « De nos jours il y a beaucoup de personnes qui les trouvent stupides. Mais moi je dis que ceux qui, d’une manière simpliste, traitent de stupides des jeunes qui ont renoncé à une vie confortable et à eux-même pour se battre, sont ceux qui sont réellement stupides. Il y a aussi des personnes qui m’ont demandé pourquoi traiter maintenant de ce sujet au cinéma, mais moi au contraire, je voudrais poser la question suivante : qu’est-ce qui a changé entre cette époque et aujourd’hui ? Il y a la guerre en Irak, l’alliance américano-japonaise, et la surveillance de l’état qui s’est durcie. (…) Rien n’a changé. »

Christopher McFall – the city of almost

Posted in chronique, experimental, musique avec des tags , , , , , , , , on décembre 16, 2009 by noreille

Christopher McFall est un musicien qui a publié des pièces sur la plupart de mes netlabels favoris : CON-V, Homophoni, Alg-a, And/OAR… Il a également publié il y a quelques années un cd intitulé Four Feels for Fire sur le label entr’acte, ce qui est encore une fois un gage de qualité. Avec une remarquable constance, il développe un travail à long terme, basé sur son environnement et, de plus en plus, sur ses sentiments par rapport à celui-ci. Christopher McFall est originaire de Kansas City. Il travaille à partir de field-recordings et de bandes magnétiques, qu’il traite informatiquement. La plupart de ses pièces se basent sur les ambiances particulières des régions industrielles du Kansas et du Missouri. Ces régions, dévastées par la crise et laissées à l’abandon, sont le prétexte à des compositions reflétant la ruine, la perte de sens, de finalité de cet environnement déchu, rendu à la poussière et à la chaleur. Entamées dans un mode relativement documentaire, ses prises de sons ont rapidement donné lieu à un traitement fort différent, qui ne restituerait plus simplement la réalité de ces friches industrielles, de ces bâtiments saccagés, ou en voie de rénovation, de ces zones longtemps délaissées et aujourd’hui en cours de gentrification. Si le commentaire est toujours présent dans le choix des lieux à enregistrer et à « illustrer », c’est de plus en plus un point de vue qui est exprimé, à la fois interprétation d’une situation socio-économique, et vision de plus en plus impressionniste de l’auteur. Le field-recording est ainsi, comme la photographie, un genre qui oscille continuellement entre une objectivité impossible et une vision artistique qui resterait résolument consciente des limitations du statut d’ « auteur » , qui tiendrait compte de la part du hasard, de la part de circonstances imprévisibles, de la part de données immanentes, qui rentrent dans le processus de création. La proportion de contribution personnelle de l’artiste est à mettre en balance avec la participation d’éléments purement arbitraires, de contingences, de conjonctures. Sans rejeter ce postulat, Christopher McFall intègre depuis quelques temps un plus grand apport subjectif dans ces compositions, les rehaussant de sa propre réponse émotionnelle à son « biotope », traduisant ambiance et atmosphère à travers un filtre à la fois biographique et affectif, cherchant à appliquer à son œuvre « de l’intention, de la cohérence, et de l’esthétique ». A l’opposé des positions strictement documentaires, prétendument objectives, de l’école de l’écologie sonore (de Murray Schafer à Hildegard Westerkamp), McFall colore ses enregistrements de ses propres sensations.  Il les retravaille pour n’en conserver que quelques éléments significatifs, les réorganise en tableaux nostalgiques, calquant sa palette sonore sur la détérioration qui l’entoure. Ainsi on trouve dans son nouvel album the city of almost sorti sur le label  sourdine des échos des rues , des bâtiments, des chantiers, des usines désaffectées de son Kansas city, des reflets du vent, de l’orage, de la pluie, mais aussi des réminiscences des habitants de la région, quelques voix, des choeurs fantômatiques, … Proche d’un William Basinski ou d’un Jim Haynes pour sa capacité à associer à l’usure, à la dégénération, à la déterioration, imitée dans sa musique par la dégradation systématique et volontaire des enregistrement, une signification métaphorique, sentimentale. Ses textures reproduisent la poussière, la rouille, la ruine…  mais aussi l’inquiétude, la nostalgie, l’émerveillement, la peur … Loin d’une simple carte postale sonore, le disque est avant tout une confrontation entre un paysage et l’âme et le cerveau du sujet qui l’habite.

Permafrost – Aernoudt Jacobs

Posted in chronique, experimental avec des tags , , , , , , , , on novembre 25, 2009 by noreille

Découverte hier de la très belle installation Permafrost, au Kaaitheater Studio, dans le cadre du Burning Ice festival, qui rassemble artistes, philosophes, politiciens et scientifiques pour « formuler les enjeux du changement climatique ». Permafrost est une structure sonore qui s’inspire du processus de gel de l’eau. Ce processus de cristallisation devient la source sonore, la matière qui déborde devient visible et tangible. Aernoudt Jacobs est artiste sonore. Il analyse le son en fonction de la matière et de la perception, et présente ses constatations dans des installations et des concerts. Permafrost est une structure double, une cuve remplie d’eau en train de geler, une autre en train de dégeler. Durant le processus des micros amplifient les craquements de l’eau en train de changer d’état, la glace qui se fissure et fond, l’eau en voie de solidification. A la fois sculpture et machinerie musicale, l’installation rend audible un processus lent qui se traduit tantôt en un léger cliquetis, tantôt en crépitement, et parfois en craquements plus impressionnants. Comme toute les bonnes installations sonores, Permafrost captive l’attention de manière très subtile et donne envie de suivre le processus complet de trois heures pour assister à la progression entière, avec ses variations et ses transitions.

Photo par Fabonthemoon