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Tomoko Sauvage – Ombrophilia

Posted in chronique, experimental, musique with tags , , , , on mars 25, 2010 by noreille

tomoko sauvage by fabonthemoon

Une grande part de la difficulté de la musique expérimentale, pour celui ou celle qui la pratique, consiste à trouver sa voie, une voie qui soit sinon unique, du moins personnelle. Non qu’il s’agisse simplement de se distinguer des autres artistes par un gimmick, un « truc » qui semble original, mais parce que c’est le principe même de cette musique que d’être perpétuellement en quête de nouvelles voies, de nouvelles sonorités, de nouvelles formes de jeu. Pour beaucoup de musiciens, trouver son instrument constitue ainsi la partie la plus difficile du travail artistique. La rencontre avec l’instrument peut alors devenir une révélation, l’illumination qui détermine une vie. Ce fut le cas de Tomoko Sauvage lorsqu’elle découvrit le Jalatharangam lors d’un concert à la cité de la musique à Paris. Aanayampatti Ganesan, héritier d’une longue lignée de musicien pratiquant cette discipline, y venait interpréter un récital exceptionnel sur cet instrument indien rare, constitué d’une série de bols de porcelaine, remplis d’eau à hauteur variable, et joué avec des baguettes de bambou. Le son qui en résulte évoque tantôt le xylophone tantôt le gamelan, et la fluidité de l’eau permet des variations subtiles, des modulations particulières que le Jalatharangam est seul à permettre. Son charme est d’être extrêmement facile à construire – puisqu’il suffit de se procurer quelques bols – et de se prêter à toutes sortes de modifications, de prolongements. Tomoko Sauvage a ainsi remplacé le principe des baguettes de bambou par une série de goutte-à-goutte placés au-dessus des bols, et plongé dans ceux-ci des micros hydrophones captant les ondulations de l’eau et répercutant en les amplifiant les impacts des gouttelettes fracassant la surface. En imprimant un léger roulis au liquide, elle obtient manuellement, de manière naturelle, un effet étonnant de glissement spectral, une surprenante modification de la qualité voyelle du son, ce que nous appellerons plus simplement un effet wah-wah.

Dispositif à fois virtuose et désarmant de simplicité, il a la beauté des choses élémentaires, des choses premières, et évoque une fascination quasi enfantine pour le son de l’eau sous toutes ses formes, la pluie, les vagues, le ressac. Par delà son homogénéité extrême – de l’eau frappant de l’eau – l’instrument suggère d’autres associations d’idée : certains morceaux rappellent ainsi le gamelan, le carillon, les bols tibétains, ou encore le glass-harmonica de Benjamin Franklin. La musique qu’en tire Tomoko Sauvage, calme et méditative, appelant, sans jeu de mot, une forme d’immersion, suscite également le souvenir d’autres expériences. Le balancement régulier de l’eau, le clapotis des gouttes, les résonances légèrement assourdies captées par les hydrophones, se fondent en un paysage sonore à la fois étrange et familier. Il nous replonge dans des situations où notre perception du monde est modifiée, filtrée, par l’élément aquatique. Celles-ci sont parfois prosaïques, mais peuvent être aussi plus profondes. Les titres choisis par la musicienne pour ces morceaux sont ainsi parlant, ils vont du simple « Raindrop Exercise » (« exercice aux gouttes de pluie ») à « Amniotic Life » (« la vie amniotique »).

Tomoko Sauvage sera en concert ce samedi 24 avril à la chapelle Saint-Roch en Volière à Liège. L’ASBL Epiphonie, en collaboration avec la Médiathèque de la Communauté française organise ce concert – durant lequel se produira également le saxophoniste John Butcher – à l’occasion de la sortie de la Sélec 10.

Félicia avant tout – de Raaf/Radulescu

Posted in chronique, cinema with tags , , , , , on janvier 13, 2010 by noreille

Félicia habite Amsterdam, elle est roumaine, elle est en visite chez ses parents, à Bucarest. Aujourd’hui, c’est le jour du départ. Elle doit prendre un avion qui la ramènera chez elle, auprès de son fils, que garde cette semaine-là son ex-mari. Sa soeur va venir les prendre, sa mère et elle, pour se rendre à l’aéroport. Elle est un peu en retard. Rien ne va se passer comme il le fallait.

Si ce film dure deux bonnes heures, c’est qu’il joue résolument sur des enchaînements de tempos différents, correspondant à des états d’esprit différents. Pour bien rendre le conflit entre ces états d’esprit, il fallait mettre à contribution la patience du spectateur. Le film fonctionne ainsi comme une alternance de crises entrecoupées de longues séquences où l’on croit voir l’action s’enliser, ralentir jusqu’à l’inertie. Mais cette inertie apparente, et la lenteur de ces scènes se révèle rapidement être entièrement délibérée. Dès le début du film un malaise s’installe et une sensation de vide prend place, il semble ne rien se passer et ne rien se dire. Un appel téléphonique qui n’en finit pas, un petit déjeuner où chaque mot prononcé produit un mini-drame. Des passages domestiques, terre-à-terre, qui rappellent les tropismes de Nathalie Sarraute, ces dialogues creux, inutiles, redondants, qui masquent l’absence de communication réelle, ou pire, son refoulement. Et c’est bien sûr le cœur de cette histoire ; le psychodrame qui se joue est une fable sur la difficulté de communiquer, voire son impossibilité. Chaque détail de l’histoire est un frein à cette communication, non pas à la parole, abondante, débordante jusqu’à l’écœurement, mais à l’expression de quelque chose qui ait un sens plus profond, qui vienne du fond du cœur. La base des échanges elle-même est problématique, elle est dès le départ filtrée, biaisée : par le va-et-vient entre les deux langues – néerlandais et roumain – de Félicia, par la technologie – la moitié du film se passe au téléphone – et par le gouffre qui s’est installé irrémédiablement entre Félicia et ses parents, un conflit générationnel aggravé par la distance Bucarest/Amsterdam.

Toutes les tentatives de dialogue sont ensuite parasitées, empêchée par des éléments extérieurs : la mère de Félicia tente régulièrement d’intervenir dans les conversations téléphoniques de sa fille, des rencontres imprévues interrompent leur discussion, le portable perd son signal, le père, mis à l’écart, tente maladroitement, à contretemps, de garder une place, une utilité, dans le déroulement des évènements. Tout, dans les moindres détails du film, est là pour illustrer l’entrave au dialogue, jusqu’aux employées derrière les comptoirs de l’aéroport, dont l’attention est systématiquement détournée, à l’approche de Félicia, par un collègue, un son, une distraction. Et lorsque la nécessité de communiquer devient suffisamment urgente que pour passer outre des blocages qui s’y opposaient, il est trop tard et le dialogue tourne à l’affrontement, devient règlement de compte, chacun campant sur ses positions et déversant sur l’autre un flot de reproche. D’un côté le chantage affectif : « T’inquiète pas, on va te laisser tranquille bientôt, ton père et moi. On va bientôt disparaître, si on t’agace » ou encore « tu nous traites comme des domestiques » et « Je suis ta mère et je te donnerai des leçons jusqu’à ma mort. ». De l’autre les accusations terribles, attaques en règle de la bonne conscience de la mère, dont la compassion ne serait que vengeance déguisée, et le sacrifice une forme d’égoïsme. Mais là encore il est trop tard, et rien de ce qui sortira de ce déferlement ne pourra réparer la distance qui s’est installée entre cette fille indépendante, partie vivre à l’étranger, et ses parents. Il n’y aura aucun soulagement, ni aucun espoir de changement.

Only in America II

Posted in chronique, outsider music with tags , , , on juin 12, 2007 by noreille

ONLY IN AMERICA, VOLUME 2 – X 649V

ARF! ARF!, 2006.

ANTHOLOGIES GENERALES

Deuxième volume de cette anthologie de la bizarrerie, Only in America est une collection de disques rares, obscurs et, en règle générale, uniques en leur genre. Dans la lignée d’autres compilations comme les excellentes Incredibly Strange Music de Re/search, ou Songs in the Key of Z d’Irwin Chusid, le collectionneur et raconteur Erik Lindgren se concentre ici sur un aspect bien particulier de l’«Outsider Music». Les gens rassemblés ici ne sont ni des psychopathes ni des marginaux, ce sont des gens ordinaires, dont la normalité serait presque banale si elle ne dissimulait un jardin secret. Derrière la façade se cache une arrière-cour remplie d’obsessions étranges, de discours aussi passionnés qu’incohérents, de lubies et surtout de velléités artistiques. Car tous ces gens normaux ont franchi le pas et sont un jour passé à l’acte en immortalisant leurs marottes, leurs manies et leurs phobies en les couchant sur vinyle. Car dans la plupart des cas, il s’agit plus d’une réelle profession de foi que d’un simple hobby musical. Remplaçant le moindre talent pour la composition ou l’interprétation par une énorme dose d’énergie et de conviction, les divers artistes présentés ici nous content leur amour pour les chiens de compagnie, les chants d’oiseaux, leur approbation des brutalités policières, leur goût ou leur dégoût pour les drogues, les hippies, les jeunes, les insectes…
Si ces artistes ont quelque chose de typiquement américain, comme le vante le titre de l’anthologie, il s’agit de la facilité avec laquelle on pouvait aux États-Unis, dans les années 60 et 70 (voire bien avant comme le montre le film O Brother, Where Art Thou?), enregistrer à compte d’auteur (mais à bas prix) le disque qui allait lancer une carrière, ou devenir l’œuvre d’une vie, la déclaration finale et définitive d’une vision artistique. L’«Amérique, pays des braves et nation des free-entrepreneurs» comme le rappelle le livret, a ainsi encouragé la production et la publication de tout et n’importe quoi, c’est-à-dire des merveilles et des trésors pour toute personne ayant le flair (et le goût) de reconnaître dans ces vignettes condamnées aux poubelles de l’histoire l’expression unique d’une voie qui (quelquefois heureusement) ne sera jamais suivie. Si la plupart des morceaux n’ont dû leur vie qu’à un vrai miracle, tant il était évident qu’ils n’auraient jamais pu exister dans un monde normal (et triste), cette anthologie prouve que, en marge des sentiers rebattus de la production musicale conventionnelle, tout peut encore arriver et que nous ne sommes pas au bout de nos surprises.
(BD)