Archive pour mai, 2013

Mohammad – Som Sakrifis

Posted in chronique, experimental, musique with tags , , , , , , , on mai 31, 2013 by noreille

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Mohammad est un trio de musique de chambre presque classique, un violoncelle, une contrebasse, et un oscillateur, piloté au ruban. Leur musique explore les confins du spectre sonore en de lourdes masses sonores monumentales, cantonnant sciemment leurs instruments dans les registres les plus bas. Dans cette atmosphère raréfiée, presque oppressante, le moindre geste, la moindre déviation est amplifiée, magnifiée, et chacun des rares mouvements des musiciens pourra prendre des tonalités lyriques étonnantes. Comme la lueur d’une allumette dans un blackout complet, un simple coup d’archet semblera alors illuminer brièvement la noirceur profonde de leur lente et implacable progression. Plus que de l’économie, il y a chez eux une obsessionnelle volonté de réduction, de concentration, une décision définitive et radicale de ne garder de la musique que le tempo le plus lent, la tonalité la plus sombre, d’établir irrévocablement le climat dans la mélancolie et la sévérité que la culture associe aux fréquences les plus basses. Chaque morceau est un monochrome extrêmement physique, pesant mais à la mobilité inexorable. Heureusement pour eux, le terme de drone s’est imposé dans le vocabulaire musical courant, et on leur cherchera des comparaisons comme Sunn o))), Thomas Köner ou Phill Niblock. Mais on peut remonter plus loin encore et chercher des ressemblances avec le chromatisme de Krzysztof Penderecki, les micropolyphonies de György Ligeti ou encore les lents développements entrelacés de Pérotin le Grand. Mais ce ne sont bien sûr que des comparaisons ; le potentiel de leur musique tient avant tout dans une tension permanente entre la mobilité et l’immobilité, dans un flou continu entre les sonorités acoustiques et électroniques, qui se confondent et se disjoignent dans une alternance d’interpolation et de mimétisme. Il y a sans doute des raisons pour que cette musique apparaisse aujourd’hui, ou pour que le label Pan qui les édite parvienne à les insérer dans le contexte d’une avant-garde bénéficiant d’un minimum de visibilité. Mais le trio reste toutefois en marge de la marche courante de la musique contemporaine. Intenses, exigeants, glacials et émouvants à la fois, leurs morceaux réclament de la patience, du sérieux (c’est-à-dire avant tout une absence d’ironie), et de l’abandon.

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William Basinski

Posted in chronique, experimental, musique, Uncategorized with tags , , , , , , , on mai 24, 2013 by noreille

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Depuis leur première publication en 2002, les neuf pièces rassemblées sous le titre de Disintegration loops sont un objet de fascination, une œuvre qui se raconte autant qu’elle ne s’écoute, tant l’histoire de sa création est inséparable de son contenu artistique. Cette histoire a été racontée et re-racontée à l’envie, mais est capitale pour comprendre l’attrait étrange de ces quelques heures de musique. Un jour de 2001, William Basinski décide de transférer sur support digital quelques boucles de musique, enregistrées sur bande magnétique près de vingt ans auparavant, afin de les préserver et de les réutiliser. Au cours de l’opération, qui devait normalement prendre quelques minutes, il s’est rendu compte que ces boucles, après quelques passages, commençaient à s’effriter, à s’auto-détruire, et que la musique qu’elles contenaient se désagrégeait progressivement elle aussi,  et était en train de s’évanouir définitivement. À mesure que la poussière métallique des bandes s’accumulait sur le sol, les taches de silence se multipliaient jusqu’à ne laisser de la mélodie originale que des fragments voilés, de plus en plus lointains, de plus en plus espacés, semblant s’enfoncer irrémédiablement dans le brouillard de leur propre désintégration. Basinski a poursuivi le processus, le prolongeant jusqu’à disparition complète des bandes originales, tirant de ces quelques secondes presque anodines des heures d’une musique majestueuse, quasi solennelle. L’histoire ne sera complète que lorsqu’il trouvera, dans les attentats du 11 septembre de cette même année, la destination de cette plainte mélancolique, qui deviendra pour lui une élégie funèbre commémorant l’événement. En filmant compulsivement, comme beaucoup de new-yorkais, la scène inimaginable qui se déroulait sous ses yeux, une ville noyée dans la fumée de l’incendie, vision de fin du monde, une ville en flamme, écho de cataclysmes démesurés qui font l’histoire, la prise de Constantinople, le tremblement de terre de Lisbonne, le « great fire » de Londres, Tchernobyl, il fit dans son esprit le rapprochement symbolique avec sa découverte sonore. Quelque chose se dissolvait sous ses yeux, qui ne serait plus jamais pareil. Les enregistrements et leur histoire feront tout d’abord le tour des proches de Basinski, partagés comme un témoignage personnel, entre intimes, avant d’être enfin publiés en 2002

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Atom ™ – HD

Posted in chronique, experimental, musique, pop, Uncategorized with tags on mai 17, 2013 by noreille

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Fidèle à la logique de sa carrière labyrinthique, parsemée de détours et de méandres, Uwe Schmidt poursuit la série entamée il y a quatre ans sur le label Raster-noton (Liedgut, Winterreise) par un album qui n’a que peu à voir avec ses prédécesseurs. Là où on croyait percevoir le début d’une systématique dans son hommage d’exilé à l’ « âme germanique » et à la musique des grands compositeurs allemands –Schubert et Kraftwerk – et décrypter la cohérence étrange de son œuvre, il nous revient avec un nouveau disque qui se veut une de ses productions les plus pop. Bien sûr en marge de cette série sur Raster-noton, le même Schmidt avait publié, sur d’autres labels, et sous d’autres noms, plus d’une dizaine de sorties abordant des genres aussi éloignés les uns des autres que de cette série germanique, mais le voir choisir Raster-noton pour ce HD est une relative surprise. Le disque est en effet une excursion désarmante dans le domaine de la musique la plus populaire, de la chanson pop, sans l’ombre d’une ironie ; il est animé de la candeur dont il avait déjà fait montre lors de sa précédente tentative, en 1998 (sous le nom de LB, pour Lassigue Bendthaus), de s’aventurer sur le terrain de la Pop Artificielle. Bien sûr la simplicité et la limpidité qui est la marque d’une chanson pop réussie, et qui requiert un savoir-faire considérable, est ici le résultat d’assemblages numériques minutieux, et la palette sonore en est entièrement synthétique, grinçante et crépitante. Mais l’ensemble donne une impression de facilité et de fluidité tant le travail méticuleux de reconstruction, d’émulation, de la pop, auquel se livre Atom ™ sait se dissimuler derrière une brillance, un éclat et un groove plus vrai que nature. Il faut chercher jusque dans le détail des textures, la mesure des syncopes, pour se rendre compte que rien n’a ici été laissé au hasard, jusque dans le choix des rares invités (Jamie Liddel par exemple) ou des reprises (« My Generation » des Who, et plusieurs allusions fines, ou moins fines, ici à Kraftwerk, là The Normal). Mais comme rien n’est assez complexe pour Schmidt, il a par ailleurs décidé de faire de ce disque un manifeste contre la « pop impérialiste » et a pimenté ses textes de saillies contre tous les « Gaga, Gomez ou Timberlake » du monde, et se réjouit de la fin prochaine de MTV, et de la machinerie médiatique capitaliste, détruite par l’internet et le MP3. Parfois abrupt dans ses textes les plus revendicateurs, il devient par contre aérien lorsqu’il parle de son vrai sujet, son amour du courant électrique et des sons de synthèse.

Emptyset – Demiurge

Posted in chronique, experimental, musique, Uncategorized with tags , on mai 17, 2013 by noreille

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Comme Pan Sonic l’a fait pour les années 1990 et comme le fait aujourd’hui la génération des Silent Servant et des Rrose, Emptyset revient aux bases les plus brutales de la techno, le rythme des machines et le son de l’électricité.

James Ginzberg et Paul Purgas approche la techno avec une économie extrême de moyens et une palette sonore faussement simplifiée, réduite à quelques éléments ascétiques, une boite à rythme et quelques grésillements synthétiques. Sur ces bases minimales, quasi dépourvues de toute ornementation, le duo développe ce qu’il appelle des « structures sans contenu » (la signification pour les mathématiques du nom emptyset). Leur discours est avant tout une position stratégique de retrait désamorçant par avance toute tentative de détournement conceptuel. Ce qui n’a pas empêché leur musique de se voir rationaliser comme une volonté réductionniste ou un hommage au brutalisme architectural des années 1950, aujourd’hui timidement remis à l’honneur. Il partage avec ce style abandonné et en voie de disparition/démolition une austérité radicale, une efficience un peu inhumaine, et une sévérité qu’on a longtemps refusé de considérer compatible avec aucune forme de séduction ou de plaisir esthétique.  Le duo de Bristol est continuellement à cheval sur deux tableaux, offrant assez de texture électronique, de sound-design bruitiste, aux amateurs de noise ou d’expérimentation, tout en maintenant un rappel constant à des structures ou des rythmes techno, même quand ils ne sont pas affichés franchement. Si on ne parvient pas à situer cet album, il faut se pencher sur le reste de leur production, pour compléter un tableau complexe, et découvrir leurs autres disques, afin de trouver un cadre à celui-ci. Et de confirmer par là l’étendue de la vision du groupe, publiant à la suite de ce Demiurge un album conceptuel, d’une part, encore une fois en lien avec l’architecture, tiré d’enregistrement réalisés dans un manoir gothique (la Woodchester Mansion de Gloucestershire), soumise à des vibrations de basses fréquences et de larsen, comme pour en tirer un portrait en creux, et un EP de quatre titres chez rasternoton, revenant lui à une techno minimaliste. Emptyset est un exemple parfait de ce nouveau courant de la techno britannique, incorporant au schéma rythmique traditionnel du genre une vision spéculative plus large ainsi qu’une exploration de textures nouvelles.

Pye Corner Audio – Sleep Games

Posted in chronique, complot, experimental, musique, Uncategorized on mai 17, 2013 by noreille

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Sleep Games est un album qui mêle des rythmiques électroniques étouffées, souvenirs archéologiques d’une techno d’avant la techno, au souffle un peu fantomatique de bandes magnétiques d’archives. Avec une approche un peu décalée, Pye Corner Audio vient ajouter sa pierre à l’édifice de l’Hauntology.

Pye Corner Audio est le dernier mystère en date à être apparu sur le catalogue du label Ghost Box. Présenté comme un laboratoire de transfert de bande magnétique, équivalent sonore du disparu photographe de quartier, et dirigé par un « head technician », le projet poursuit les explorations rétro-futuristes du label, sa fascination pour les bricoleurs électroniques anglais d’antan, de Tristram Cary au BBC Radiophonic Workshop, et pour les étranges utopies technologiques de l’après-guerre. Ce nouvel album, Sleep Games, fait suite à une série de transmissions intitulées Black Mills Tapes, disponible à l’origine en téléchargement gratuit sur le site internet de Pye Corner Audio Transcription Services (et depuis rééditées par le label Type) qui se présentaient prosaïquement comme des « tonalités synthétiques répétées, entrecoupées d’interférences ». Une esthétique minimaliste, faussement terre-à-terre, rappel d’un autre temps et hommage aux pionniers bricoleurs, musiciens/techniciens, chers aux amateurs  d’hauntology, les rapproche  également de la nouvelle scène techno expérimentale anglaise, qui filtre la tradition de Detroit à travers un brouillard britannique, comme si les studios Pinewood se lançaient dans l’adaptation d’un roman noir de Chandler. Ainsi le son de cet album se trouve à une égale distance de ses compagnons de labels (Advisory Circle, par exemple, ou Moon Wiring Club) et de projets plus techno ou tout du moins plus ouvertement rythmiques comme Emptyset ou Silent Servant. Ainsi s’il contient une respectable série de références directes ou obliques aux particularismes culturels anglais d’avant les années Blair, de la télévision scolaire à l’esthétique Penguin Books, le disque aborde aussi un style à peine effleuré par Ghost Box jusqu’ici : une forme d’électronique inspirée autant du disco que de Throbbing Gristle, réminiscence des premiers pas de the Human League, ou du noble bricolage d’Harmonia. L’album est « habillé » conceptuellement par le journaliste Mark Fisher, qui,  outre quelques citations de JG Ballard, Marc Augé et Reza Negarestani, joint aux notes de pochette un texte de sa plume, mi-fiction scientifique, mi-parodie des « liner notes » à l’ancienne. On y trouve cette description de la musique de Pye Corner Audio : « Il y un sentiment intense de Déjà Entendu – les sujets sont persuadés d’avoir déjà entendu cette musique auparavant, mais les recherches très approfondies que nous avons menées n’ont jusqu’ici pas permis de découvrir dans le monde réel aucune « version originale » de la musique du rêve. Tous les sujets ont évoqué l’étrange nature « dyschronique » de la musique. Elle ne semble pas appartenir à une période historique donnée; elle est au contraire caractérisée par des glissements temporels, une accumulation de sons d’époques différentes. »[1] Qu’il s’agisse ou non d’un coup de canif dans le contrat-programme de l’hauntology sera au puristes à décider, mais il est d’ores et déjà clair que l’addition de ces quelques anachronismes ne remet aucunement en question la rigueur excentrique de la ligne éditoriale du label Ghost Box, et que Pye Corner Audio se révèle une adoption somme toute extrêmement cohérente


[1] There are intense feelings of Deja Entendu – subjects are convinced that they have heard the music before, but the very thorough research we have undertaken so far has not turned up any real-world « originals » of the dream music. All the subjects have remarked on the strangely « dyschronic » nature of the music. It doesn’t appear to belong to any definite historical period; instead it is characterized by a strange  temporal slippage, an overlaying of sounds from different eras.

le site de pye corner audio est ici

 

Holly Herndon – Movement

Posted in chronique, experimental, musique, Uncategorized with tags on mai 17, 2013 by noreille

Pour son premier album, l’américaine Holly Herndon, longtemps installée à Berlin, emprunte une voie assez peu fréquentée dans la musique électronique : l’exploration de la voix. Là où d’autres avant elle avaient du décider de se diriger soit vers le chant soit vers l’abstraction, elle a de plus choisi de ne pas choisir et de passer d’un registre à l’autre.

holly-herndonphoto by fabonthemoon

A partir d’un dispositif très simple et très direct, un micro, un laptop rempli d’effets divers, et sa propre voix, Herndon construit des morceaux rassemblant les deux extrêmes de son trajet musical, l’expérimentation issue de ses études au sein du Mills College’s electronic music program, et son métier de DJ dans les clubs technos de Berlin. Les pièces qui constituent l’album alternent les pistes dansantes et les pistes abstraites, toutes composées autour de fragments vocaux hachés, triturés, projetés dans l’espace sous formes d’éclats, de bribes interstitielles, reliés sporadiquement par des notes tenues, prolongées électroniquement. Le chant, hautement traité, met en avant le grain, l’articulation, privilégiant le souffle (à l’instar du morceau « Breathe », empilement de respiration, de feulement, de hululement, unanimement cité comme le sommet de sa démarche). Contrairement à Antye Greie (AGF) qui, au départ d’une technique similaire, conserve une affection pour le texte, la poésie, Herndon concentre ses compositions autour d’une unique phrase, parfois d’un mot seul, le déclinant à travers toutes les variations que lui permet son matériel, jusqu’à n’en faire plus qu’un prétexte à explorer les sonorités de la langue, les interstices de la prononciation, énonçant des attaques, des voyelles ouvertes, une prosodie abstraite rythmée par son accompagnement électronique, ou bien par la simple cadence de sa respiration. Comme Maja Ratjke ou Cosey Fanny Tutti (dans son album avec COH) elle passe de l’humain, du délicat, de l’angélique au diabolique et à l’inquiétant. A ces deux catégories artificielles (l’atonal, le dissonant serait plus maléfique, plus proche de l’animal, que le chant mélodieux), elle ajoute un flou technologique, une alliance avec la machine qui la rapproche de ce moment d’effroi, établi par la cybernétique, où l’artificiel est à fois trop proche du vivant et pas assez semblable à l’humain. Cette « vallée dérangeante » (« uncanny valley ») qui expliquerait le malaise ressenti par les gens confrontés à des robots humanoïdes, est ici une source de décalage fertile : la voix, immanquablement humaine, s’éloigne du familier, du normal, par touches infimes, un ralentissement, une répétition, un phasage, qui appelle la comparaison avec la voix de l’ordinateur HAL 9000 du film 2001, l’Odyssée de l’espace, imperceptiblement mécanique, et néanmoins trop proche de l’humain, et angoissant justement en raison de cette ambigüité.

https://www.youtube.com/watch?v=kanNN4RPrgY

Lee Gamble – Dutch Tvashar Plumes

Posted in chronique, experimental, musique, Uncategorized with tags on mai 17, 2013 by noreille

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Comme beaucoup de musiciens anglais de sa génération, Lee Gamble nourrit son approche de la musique expérimentale d’une bonne dose de nostalgie pour sa jeunesse passée dans les raves techno et jungle des années 1990. Il en tire une démarche qui retient de cette époque et de sa bande-son un souvenir un peu flou, un peu bancal, et l’étire dans des pièces troubles et extatiques, floues comme un lendemain de veille, encore un peu grisées, encore un peu émerveillé, mais plus en état de bouger. Il garde de ces réminiscences les pulsations rythmiques inflexibles et le tintinnabulement synthétique un peu étourdissant, tous deux assourdis par la distance et le temps. Malgré des sonorités qui rappellent les gamelans artificiels d’Autechre ou de LFO, le modèle n’est bizarrement pas la branche la plus expérimentale des raves mais sa version sauvage, hardcore. Et pourtant, de ce canevas abrupt il tire des pièces étranges, grinçantes, trop inconfortables pour être ambient, trop instables pour être dansées. Le goût du label Pan pour la matière sonore, sa production toute en compression et souffle, ajoute encore à ce portrait brumeux. L’effet général est étonnant, évocateur plus que dynamique, rêveur plus que raver, mais remettant en cause avec justesse la tendance trop généralisée de la musique expérimentale de snober le rythme et de feindre d’ignorer l’esthétique de la techno. Lee Gamble détourne cet héritage (comme il a détourné ses propres vieilles mixtapes pour en tirer l’album Diversions 1994-1996, sorti quelques mois avant ce disque) en une musique électro-acoustique hybride et convulsive inspirée autant par les expérimentations de Iannis Xénakis que par l’efficacité de Dillinja.