Archive pour mars, 2011

Renato Rinaldi – Dyed in the Grain

Posted in chronique, experimental, musique with tags , , , , , , , on mars 24, 2011 by noreille

Le texte accompagnant le nouvel album de Renato Rinaldi (une coproduction entre les labels Entr’acte et Senufo) est succinct. « Tous les sons de ce disque », peut-on lire à l’intérieur de la pochette, « ont été retravaillés à partir d’enregistrements d’une fabrique de dalles en céramiques, du mélange des matières premières à la taille finale des dalles ». C’est sans doutes intéressant, mais après tout, qu’importe. Connaître la provenance de ces sons ne nous avance pas vraiment, elle nous donne juste une indication, ces sons ont été réels, avant d’être retravaillés par le musicien. Pour le reste, faute d’une réelle intention documentaire, cette indication reste un détail conceptuel. Ces sources sonores sont un appel à l’imaginaire poétique, un déclencheur d’associations mentale, plus qu’un lien direct avec une activité, une situation. Ce qu’ils évoquent, par contre est purement abstrait, purement musical. Ainsi, après une intro « texturelle » le morceau évolue vers une boucle basée sur des sons métalliques et répétitifs, rappelant la techno de Basic Channel (pour moi en tout cas). L’album entier est articulé autour de constructions concrètes touffues, témoignant d’un sens du détail déjà présent sur ses albums précédents, comme sur les albums de Oreledigneur, son duo avec Giuseppe Ielasi (qui produit ce disque). C’est avec ce dernier projet, débuté en 1998, qu’on avait découvert Rinaldi. Les deux musiciens y étaient crédités comme jouant « de petits et gros objets, et d’instruments ». Le disque intitulé lui-aussi « Oreledigneur » laissait entendre ce qui pouvait être des guitares, jouées de manière traditionnelle, mais aussi sur le mode de la « guitare couchée », activée par des ventilateurs, « préparée » avec des tiges métalliques, etc. L’album comportait également une grande part de field-recording ou de mise en scène de la musique, jouée live en extérieur, in situ. Le tout était un grand collage de tous ces éléments en une suite étrange mais extrêmement cohérente. C’est également le principe qui régira le premier album solo de Rinaldi. Le label Last visible dog, en 2003, avait en effet publié un de ses rares travaux solos, « Hoarse frenzy », un album parfois comparé au Faust de « Faust Tapes », 40 minutes d’un seul tenant, où l’on passe sans même s’en apercevoir du paysage sonore à la chanson, et de l’électronique à la guitare. Un travelogue où l’on passerait des atmosphères outre-rock de Dean Roberts (autistic daughters) ou de Mark Hollis, à des constructions atmosphériques denses. On n’est pas très loin ici des étranges disques de The Blithe Sons (Loren Chasse et Glenn Donaldson, du collectif Jewelled Antlers), rares exemples où l’expérimentation, le paysage sonore rejoint la chanson, le folk.

Ici, rien à voir, on est en territoire plus délibérément électro-acoustique. Pas de voix dans ce nouvel album, « Dyed in the grain », ni de guitares, mais une suite tout aussi complexe d’ambiances, de détails, de textures, d’où le point de départ (la fabrique de céramique) disparaît rapidement, remplacé par une très belle construction, très subtilement rythmique, qui garderait à peine en mémoire quelque chose de la topographie des lieux, quelque chose de la matière, des couleurs.

Mort d’un pourri – Georges Lautner

Posted in chronique, cinema, complot, pop culture with tags , , , , , , , , , on mars 9, 2011 by noreille


Comme on l’a déjà vu avec Mille milliards de dollars, le film d’Henri Verneuil, le thème de la conspiration au cinéma est  passé dans les années 1970, et surtout dans le cinéma français de cette époque, d’une conspiration politique, plutôt vague, menaçant le monde du retour des dictatures traditionnelles, fascistes ou staliniennes, à une nouvelle forme de complot, économique cette fois. Là où auparavant on avait une organisation visant le pouvoir suprême, la domination, à la manière du dictateur de base, à l’instar d’un grand vilain à la Fu Manchu ou à la Joker, on trouve maintenant un nouveau péril, une présence sinistre, oeuvrant dans l’ombre. C’est à présent la multinationale, pieuvre criminelle aux multiples intérêts, aux activités hétéroclites, et aux pouvoirs illimités, qui tire les ficelles de toutes les conspirations.

Mais la trame du film démarre sur un autre thème, celui de la corruption, c’est à dire l’intersection du pouvoir politique et du commerce, au moment où l’institution démocratique, et l’autorité, rencontre le pouvoir économique. C’est du côté du premier qu’on va rester durant presque tout le film, suivant politiciens, notables et policiers dans un jeu de chassé-croisé qui ignorera longtemps l’autre joueur, l’autre pouvoir. Partant d’un « simple » meurtre, la mort d’un pourri, le scénario de Michel Audiard accumule les crimes irrésolus, les mystères qui compliquent et aggravent les faits de départ. Le nombre des cadavres qui s’accumulent dans le sillage du premier dépasse toutes les attentes. Il devient rapidement clair, même pour Alain Delon, que quelque chose de plus grand qu’une banale affaire de corruption se trame.

C’est d’ailleurs cette banalité de la corruption qui traverse tout le film. Audiard laisse ici libre court à sa vision profondément pessimiste de la société, et multiplie les exemples de cette défense classique des malversations politiques, et des crimes économiques : « tout le monde le fait ». Comme le déclare chaque « pourri » de la vie réelle, lorsqu’il est pris la main dans le sac: « pourquoi moi? tout le monde le fait… » Cette généralité fait de la corruption un des système néfastes les plus difficile à éradiquer ; comme les systèmes mafieux, l’ampleur et la diversité des collusions, des connivences, des complicités partagées, font que personne, à quelque niveau qu’il se trouve, n’a la force suffisante pour lutter contre un régime où tout le monde a une miette à gagner, une responsabilité à cacher, ou des répercussions à craindre.


Le choix de Klaus Kinski, archétype blond germanique, pour prononcer le discours le plus cynique de film, est éclairant. Le discours n’a pas changé, c’est toujours celui du mépris d’une classe, d’une caste, pour ce qu’elle considère comme les êtres inférieurs, et pour leurs lois médiocres, auxquels ils ne se sentent pas soumis. Le discours, ici celui du capitalisme sauvage (y-en a t’il d’autres?), du commerce transnational, qui se voit au-dessus des lois, et ne reconnait que celle de son profit, sa volonté de pouvoir à lui. C’est le discours d’un pouvoir occulte, d’une minorité qui voit toute barrière à l’augmentation de sa puissance comme une aberration, comme le dernier sursaut risible d’une masse ignorante et incapable, un peu comme le dernier souffle des médiocres. Ce mépris pour les lois des autres est le trait commun des prédateurs économiques. Dans son film « Plunder, the crime of our time« , le journaliste Danny Schnechter donne la parole à quelques uns de ces criminels en col-blanc, dont le trait commun est ce sentiment triomphant d’impunité, cette conscience de ne pouvoir être stoppé dans leurs entreprises de pillage. « Nous n’avons aucun respect pour vos lois », dit l’un d’eux, « nous considérons votre code moral, et vos lois, comme des faiblesses à exploiter dans l’exécution de nos crimes ».

Sans trop raconter de la fin du film, la conclusion de l’équipe Lautner/Audiard repose sur ce même fatalisme qui voit l’état, l’autorité politique, et la justice, totalement impuissants face à la menace des prédateurs économiques, qui voit le Capital tellement infiltré dans toutes les sphères du gouvernement qu’il en est virtuellement indélogeable. Et qui fait passer les enquêteurs pour des idéalistes, s’attaquant à une tâche insurmontable, mais surtout, selon eux, inutile.  Comme dans toute bonne conspiration, la menace que font planer ces corporations multinationales sur la France du film est floue, mais surtout, elle n’a pas de visage. On ne connait d’elles que leurs intermédiaires, vulgaires marionnettes prises à leur propre jeu. Ceux-ci sont interchangeables, remplaçables, dispensables, et peuvent être sacrifiés sans le moins du monde remettre le système en cause. C’est en substance ce qui rend pour Audiard la lutte contre ce système si déprimante, si décourageante, et d’avance vouée à l’échec. Quelles que soient les tentatives de la police, de la justice ou du gouvernement, les tentacules de la pieuvre repousseront toujours de plus belle.

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La Médiathèque présente actuellement une sélection de films et documentaires sur le thème de la mondialisation, et de la face cachée de la politique économique néo-libérale.

à voir entre autres: