Archive pour novembre, 2009

Permafrost – Aernoudt Jacobs

Posted in chronique, experimental with tags , , , , , , , , on novembre 25, 2009 by noreille

Découverte hier de la très belle installation Permafrost, au Kaaitheater Studio, dans le cadre du Burning Ice festival, qui rassemble artistes, philosophes, politiciens et scientifiques pour « formuler les enjeux du changement climatique ». Permafrost est une structure sonore qui s’inspire du processus de gel de l’eau. Ce processus de cristallisation devient la source sonore, la matière qui déborde devient visible et tangible. Aernoudt Jacobs est artiste sonore. Il analyse le son en fonction de la matière et de la perception, et présente ses constatations dans des installations et des concerts. Permafrost est une structure double, une cuve remplie d’eau en train de geler, une autre en train de dégeler. Durant le processus des micros amplifient les craquements de l’eau en train de changer d’état, la glace qui se fissure et fond, l’eau en voie de solidification. A la fois sculpture et machinerie musicale, l’installation rend audible un processus lent qui se traduit tantôt en un léger cliquetis, tantôt en crépitement, et parfois en craquements plus impressionnants. Comme toute les bonnes installations sonores, Permafrost captive l’attention de manière très subtile et donne envie de suivre le processus complet de trois heures pour assister à la progression entière, avec ses variations et ses transitions.

Photo par Fabonthemoon

12 : 08 A L’Est de Bucarest

Posted in chronique, cinema with tags , , , , , , on novembre 24, 2009 by noreille

L’Histoire est écrite par les vainqueurs, et chaque révolution amène une relecture du passé, une nouvelle version officielle des faits. Passent alors au pilon les mythes et légendes qui l’ont précédé, les héros anciens sont remplacés par des héros flambant neufs, les statues sont déboulonnées, et rapidement remplacées par d’autres. Chacun de son coté corrige sa propre biographie, censure ses erreurs, repeint aux couleurs du jour sa devanture, se découvre rétrospectivement militant, révolutionnaire. Chacun antidate son engagement, et s’invente des prises de conscience, des faits d’armes. Dès l’annonce d’une révolution, il est capital de se trouver dans le peloton de tête ; le résistant de la dernière heure n’a que peu de temps pour se joindre au combat, il doit se saisir au plus vite d’une arme, d’un prisonnier, d’un drapeau. Le temps passe et la mémoire se délite, s’embrume. Aux mensonges et aux illusions vient s’ajouter l’oubli. Le flou du souvenir vient confirmer les tromperies des uns, les alibis des autres, et semer le doute sur la réalité des événements. La bonne conscience de tous est indispensable à la normalisation. Il est de toute importance que la population entière se place du coté gagnant. Au prix qu’il faut. Dans la nouvelle version de l’histoire, la France entière a pris la Bastille, aucun Allemand n’a voté pour Hitler, et toute la Roumanie s’est soulevée d’un même élan pour chasser le couple Ceauscescu.

C’est ce que veut vérifier Jderescu, propriétaire/présentateur/réalisateur d’une station de télévision locale, dans une petite ville à quelques kilomètres de Bucarest. Est-ce que la révolution a bien eu lieu chez eux ? Est-ce que la ville a elle aussi participé à l ‘écriture de l’histoire ? Loin du centre de l’action, loin des caméras, lorsque les témoins perdent la mémoire, lorsqu’ils y mêlent leurs excuses, leurs rancœurs, comment encore raconter son passé? Qui était réellement là, en première ligne? Qui s’en souvient encore ? Qui s’en souvient vraiment? Et les héros de l’histoire eux-même commencent à douter. Ils savent la mesure, petite ou grande, de leur propre implication. Ils connaissent leur propre faiblesse, leur propre force, ils savent la peur qu’ils ont surmontée ou pas, mais n’ont que leur parole pour alléguer de leur éventuel courage, de leur bravoure inattendue. Les vainqueurs et ceux qui se rallient à eux n’ont que faire de ce courage, il ne fait que révéler leur propre absence, leur propre lâcheté. Dans la nouvelle version de l’histoire, les vrais acteurs sont des témoins gênants, face au souvenir commun. Ils sont les seuls à pouvoir révéler qui était ou non sur les barricades, qui a pris les armes, et qui a hésité jusqu’au bout, et a attendu l’issue du combat pour choisir son camp. Comme l »a fait de tout temps la majeure partie de la population. La majorité est en effet doté d’une seule force, celle de son inertie. La révolution est un mythe aux places limitées, mais après les faits, il est indispensable que chacun se l’approprie. Et sacrifie ces témoins sur l’autel de la bonne conscience collective.

Eliane Radigue – vice versa, etc

Posted in chronique, experimental, musique with tags , , , , , , on novembre 10, 2009 by noreille

Reçu cette semaine dans ma boite aux lettres ce magnifique album d’Eliane Radigue. Il fait partie d’une réédition par le label Important de deux disques enregistrés dans les années septante par la compositrice: triptych qui date de 1978 et celui-ci, vice versa, etc, conçu à l’origine comme une installation sonore. La pièce de base est construite autour d’une boucle de feedback, qu’on croirait réalisée à partir du synthétiseur qu’Eliane Radigue venait alors d’acquérir – et qui ne la quittera plus jusqu’à nos jours: le ARP 2500 – et qui est en fait un simple larsen généré en  studio. Mais c’est surtout le mode de diffusion de la pièce qui allait être décisif. Ce morceau se présente physiquement comme une bande magnétique stéréo qui peut ainsi être diffusée à plusieurs vitesses, passant du plus rapide et donc plus court: 2’42 », où les sonorités du feedback prennent une teinte légérement crystalline, à la version la plus longue, ralentie pour obtenir une durée de 13’41” et produisant un battement de fréquences basses, très physique, qui deviendra caractéristique des futurs travaux de la compositrice. Le dispositif permet bien évidement tous les intervalles, toutes les gradations entre ces deux extrêmes, mais aussi d’autres modulations comme un jeu sur la stéréo, un choix entre les pistes de gauche ou de droite (ou les deux) et surtout la possibilité de jouer cette pièce à l’endroit comme à l’envers. C’est pourquoi le « disque » sortit à cette époque dans le même format que la version réalisée pour l’installation, c’est à dire une bande magnétique. Tiré à dix exemplaires, accompagné d’une note manuscrite, l’objet était bien évidement rapidement devenu introuvable, et culte. Le voici réédité en un double CD, présentant la pièce jouée à quatre vitesses différentes, à l’endroit sur le premier disque, et à l’envers sur le second. Le disque est accompagné cette fois d’un texte de Manu Holterbach, qui rédige actuellement une biographie d’Eliane Radigue. Il est édité sur deux cds afin de permettre à l’acheteur disposant de deux lecteurs de mixer les deux disques aléatoirement.

J’attends impatiemment mon exemplaire de la réédition de Tryptich, peut-être dans le courrier suivant?

Claude Levi-Strauss 1908-2009

Posted in portrait with tags , , , , , , , on novembre 4, 2009 by noreille

Claude Levi-Strauss aime s’expliquer, et aime qu’on le comprenne bien. Au fil des différentes interviews qui composent le DVD, il aime à se raconter, à situer son œuvre autour de lui-même. Pas par narcissisme, ou par égocentrisme, mais parce que son travail d’ethnologue est étroitement lié à cette rencontre entre lui, CLS, et le monde qui l’entoure. Quoique scientifique attaché à l’objectivité de son art, de sa science, il est profondément, intimement conscient de la distance qui sépare l’objet de son étude, la vie des « autres », de sa vie propre, de sa culture, son vécu, sa personnalité. Interrogé par deux journalistes aux approches différentes, il évoque son passé, ses origines. « J’ai toujours rêvé d’être chef d’orchestre » dit-il à l’un ; « j’ai toujours rêvé d’être peintre » dit-il à l’autre. Les deux versions sont également vraies, également sincères, mais donnent un éclairage différent à sa carrière. Elles ont toutefois un point commun : Claude Lévi-Strauss aurait voulu être un artiste, et comme tel, s’accorde une place centrale dans son œuvre. Ses travaux, études scientifiques, recherches ethnologiques, sur les populations les plus isolées, les plus reculées de l’Amazonie, commencent tous de la même manière : par sa rencontre avec elles. Mais à travers cette rencontre, néanmoins, ce qui transparaît est moins la complaisance d’un narcissique qu’une constatation honnête et complète, à travers un récit fidèle, sans fard, de la différence profonde entre « lui » – c’est à dire un peu « nous » – et « eux », les autres. Sa vie durant, Claude Lévi-Strauss est parti en expédition, à la recherche de cet autre.. Il l’a voulu consciemment « sauvage », hors-culture, loin de sa vie et de sa pensée d’occidental. Son insistance su ses sentiments à lui, sur ses réflexions à lui, sont là principalement pour nous faire comprendre cette différence, cette distance, cet inévitable obstacle qui grève toute entreprise de contact, toute exploration. Quel que soit le soin qu’il y apporte, il est impossible à un chercheur en science humaine de se ce défaire de ce qui fait sa propre humanité, sa personnalité propre et sa culture d’origine.

 

 

The world is shaking. Cubanismo from the congo, 1954-55– (honest jon’s)

Posted in musique, musique traditionnelle, pop, pop culture with tags , , , , , , , , , on novembre 3, 2009 by noreille

Inutile de revenir une fois de plus sur l’excellence du label Honest Jon’s et le travail magnifique de réédition auquel il s’est attaqué depuis la redoutable opportunité qu’a représenté pour eux l’accès aux archives de 78tours du label EMI, qu’ils explorent aujourd’hui fiévreusement. Plongeons-nous plutôt dans le contenu de cette nouvelle anthologie, consacrée au répertoire congolais des années cinquante. Si la rumba congolaise a obtenu une place de choix dans le panorama des musiques du monde, à travers ses différents styles, ses multiples variations, depuis ses origines jusqu’à son imposition comme LE genre musical hégémonique de toute l’Afrique Centrale, peu de choses sont connues de ce passage historique du high-life qui l’a précédé au melting-pot d’influences qui constitue la rumba et le soukouss telle que nous la connaissons. Pour beaucoup de gens, la rumba du Congo belge et du Congo français ne démarre qu’à la fin des années cinquante, avec des formations légendaires comme l’OK-Jazz, le Tout Puissant Orchestre Kinshasa  de Franco, fondé en 1956 ou l’African Jazz du Grand Kalle dont le plus grand succès sera « independance cha cha cha » en 1960. Les artistes présents sur « The World is shaking » étaient actifs un an ou deux auparavant et illustrent les débuts trépidants de cette musique, qui faisait les belles heures des night-clubs de Brazzaville et de Léopoldville, avant de devenir un cri de ralliement pour les partisans de l’indépendance et de la décolonisation. Au milieu de cette décennie, les bars et les clubs des deux capitales attiraient une foule bigarrée de dandys (les fameux sapeurs, qui se rallieront plus tard à la Société des Ambianceurs et des Personnes élégantes), d’employés en goguette, de voleurs à la tire, et des rares blancs se mêlant à la population locale pour faire la fête dans les quartiers noirs. Cette fête permanente débordant de tous les bars de l’Avenue Prince Baudouin avait pour bande-son une nouvelle musique, créée au shaker à base de tout ce qui était alors importé en Afrique par la radio et les 78tours : le jazz de Louis Armstrong, les bluettes sentimentales de Tino Rossi, et surtout les rythmes latinos-américains de la musique afro-cubaine, le tout récent cha cha cha et la rumba. Retour aux sources des rythmes africains, ce sont ces musiques, une fois leurs textes espagnols échangés pour des textes en Lingala ou en Kikongo, qui vont alors définir la musique congolaise pour les cinquante ans à venir. C’est l’époque où les sanza et les likembe africains, les « pianos de brousse », seront supplantés par les guitares, et où les flûtes feront place aux saxophones. Tous ces instruments nouveaux pour le continent seront en quelques années domestiqués et maîtrisés pour être mis au service d’une frénésie d’expérimentation en tout sens, propulsant les entrelacs complexes de la musique traditionnelle vers les rythmes effrénés du soukouss, du kwassa kwassa, et plus tard, du ndombolo. En 1954 tout cela restait à inventer, mais ce que cette anthologie présente est plus qu’un début prometteur. C’est un témoignage tonitruant d’une musique fascinante, en pleine mutation, inventée au fur et à mesure qu‘elle se jouait, et interprétée avec une fougue, une flamme et une jubilation hautement communicatives, qui émeuvent encore, plus de cinquante ans plus tard.