Archive pour août, 2009

Une histoire de vent – Joris Ivens

Posted in cinema, experimental with tags , , , , , , on août 18, 2009 by noreille


Dernier film de Joris Ivens, « une histoire de vent » est une épopée fantasmagorique du réalisateur parti dans le désert mongol à la recherche du vent. Enregistrer le vent, comme vous le diront tous les amateurs de prise de son, est une des choses les plus difficiles à mener à bien. Le vent, ennemi naturel du preneur de son, qui le maudit durant toute sa carrière pour les tracas qu’il lui cause et les prises qu’il lui ruine, est paradoxalement un chose extraordinairement délicate à capturer sur bande. Plusieurs musiciens/techniciens s’en sont fait une spécialité, c’est le cas de Chris Watson, bien sûr, ou de Bj Nilsen (alias Hazard), et aussi d’Isobel Clouter pour son projet autour des sables chantants. Dans ce film, Ivens va s’asseoir sur une dune pendant des jours et des nuits dans l’espoir de pouvoir non seulement l’enregistrer mais aussi le filmer.


Joris Ivens a nonante ans lorsqu’il entame le tournage d' »une histoire de vent », sa santé est fragile, son asthme le fait souffrir, la chaleur l’accable, il s’épuise vite. Il s’effondrera plusieurs fois à l’écran, dans son personnage autobiographique mais décalé du « cinéaste ». La recherche du vent prendra plusieurs formes, successives: celle du souffle, si important pour un asthmatique, celle du souffle vital des pratiquants de Taï Chi, ou de Gi Qong, celui encore des légendes chinoises anciennes, empereurs célestes, rois singes et princesses de Lune , qu’Ivens va collecter, documenter, mettre en scène, détourner. Cette quête va faire du film, comme le dit Claude Brunet « une réflexion profonde sur la beauté, la fragilité et l’imprévisibilité de l’existence humaine que symbolise le vent ».

Dans un entretien accordé à Frédéric Sabouraud et à Serge toubiana, Ivens disait ceci : « Ces dix dernières années, j’ai beaucoup repensé à mon travail antérieur, à ce à quoi j’ai cru, les utopies, les idéologies très figées ; et le vent, je crois, emporte tout ». Cinéaste engagé, militant contre la guerre du Vietnam, pour la décolonisation, pour la dignité des travailleurs, militant communiste attiré par le maoïsme chinois, il réalise ici un film en marge des luttes qui l’ont animé jusque là. Coréalisé avec sa complice et compagne Marceline Loridan Ivens, le film nous le montre serein, vieillard alerte et magnifique, calme et presqu’assagi, même si la colère est encore là, prête à bondir. Ce sera le cas dans une très belle scène, où Ivens doit affronter la bêtise administrative de la bureaucratie chinoise, afin d’obtenir l’autorisation de filmer dans le musée  renfermant les célèbres statues de terre cuite de l’empereur Qin. Affrontement verbal, filmé comme en cachette, on y verra le cinéaste s’indigner, se fâcher, s’époumoner, en vain. Il aura toutefois le dernier mot à l’écran, s’offrant  une armée entière de reproductions  grandeur nature, le secondant dans un grand et digne bras d’honneur à l’imbécilité des petits chefs.

Car si Ivens est fasciné par la Chine, et s’il a longtemps soutenu la chine nouvelle du maoïsme (comme le montre sa série de films « Comment Yukong déplaça les montagnes« , tournés entre 1971 et 1975), il n’en est pas pourtant un défenseur aveugle, un converti larbin. Son affection va au peuple, à l’humain. Ses relations avec le pouvoir, avec l’autorité et sa bureaucratie ont toujours été conflictuelles, que ce soit en Russie Soviétique, aux Etats-Unis, en Indonésie, chez lui aux Pays-Bas, ou ici en Chine. Ainsi, malgré les grandes différences d’approche entre ses films chinois, propagande spontanée et avouée pour le collectivisme et le communisme chinois, et « Chung Kuo, la Chine », le film d’Antonioni, voué à l’autodafé par le pouvoir, Joris Ivens refusera catégoriquement de s’associer, comme on lui demandait, au concert de condamnations d’Antonioni.

« Une histoire de vent » est un film de philosophe autant que d’artiste rêveur, c’est un film sur l’attente, sur la patience. Connaissant son sujet, le vent, de par sa jeunesse au pied des moulins, et pour l’avoir déjà traqué, pour son film sur le mistral, et sachant son imprévisibilité indomptable, Joris Ivens s’y apprête avec une sagesse toute orientale, une sérénité calquée sur celle des grands maîtres qu’il rencontre dans son périple. Il sait qu’il va devoir attendre, longtemps, le bon vouloir des éléments, qu’il va devoir se plier à leur caprice, se conformer à eux, devenir comme eux. Mais il va devoir pour celà trouver une patience au-delà de la patience, par-delà l’attente, jusqu’à un moment où malgré toute sa sagesse nouvellement acquise, Ivens ne veux plus qu’une chose, aboutir, quitte à tricher, recourir à tous les procédés, y compris la sorcellerie,  pour le dompter, ce vent, pour l’appeler et le capturer, enfin.

Dans un entretien qu’il nous avait accordé (j’étais avec Frédéric Sabouraud), Ivens disait ceci : « Ces dix dernières années, j’ai beaucoup repensé à mon travail antérieur, à ce à quoi j’ai cru, les utopies, les idéologies très figées ; et le vent, je crois, emporte tout ».

I know Yan Jun – expérimentation en Chine

Posted in experimental, musique, pop, pop culture with tags , , , , , on août 1, 2009 by noreille

Le musicien chinois Yan Jun a posté il y a quelques temps sur son site un passionant texte sur la scène musicale expérimentale chinoise. Le texte , intitulé RE-INVENT, est extrêmement intéressant pour les différences qu’il pointe entre les pratiques musicales occidentales ( en ce compris le Japon ) et chinoises. Pour les chinois d’aujourd’hui , nous dit Yan Jun, l’expérimentation musicale est une suite logique de la vie courante, dans la mesure où le peuple chinois n’a plus connu de période de stabilité depuis près d’un siècle. Il cite l’exemple des réformes continuelles et souvent contradictoires que connut le pays durant les années qui suivirent la révolution, mais aussi des bouleversement que connais la société chinoise depuis quelques années, durant ce que l’on appelle là-bas les années olympiques, qui virent des quartiers entiers de Beijing, parmi les plus anciens, être rasés pour faire place nuitamment à des infrastructures ultra-modernes. Depuis la période de guerre civile qui ouvrit le vingtième siècle chinois, l’empire qui était connu comme symbole de fixité voire d’immobilisme, a connu plusieurs réformes agraires successives, plusieurs réformes de l’enseignement, plusieurs réformes politiques, jusqu’à une réforme de la langue; ses religions et ses philosophies traditionnelles (taoïsme, bouddhisme, confucianisme) ont été contestées puis abolies; le capitalisme, ennemi d’hier, est le but actuel de la société toute entière … Dans cette atmosphère d’instabilité, de repères fuyants, l’expérimentation est une seconde nature.

Pour les jeunes chinois qui ne veulent pas forcément rentrer dans le système, rejoindre les rangs de la « majorité ennuyeuse des matérialistes sans rèves et sans imagination » (yan jun), la musique est une forme de rébellion, un mode de vie alternatif, une nécessité indispensable à la survie. Dans un pays de près d’un milliard d’habitants, elle condamne toutefois les créateurs les plus originaux a un grand isolement, tant est grande la force du conformisme de la société chinoise, et la crainte des conséquences d’une déviation de la norme sociale ou culturelle. Si une scène musicale expérimentale commence aujourd’hui à se mettre sur pied dans quelques grandes villes du pays, il fut un temps où ces musiciens pouvaient se croire les seuls de leur espèce, tant étaient maigres les chances de croiser un confrère ou simplement une âme-soeur, et presque inexistante la possibilité de réunir un public. La musique expérimentale est par nature une musique de marge qui doit se construire progressivement son propre public. Ce fut le cas également en chine pour le rock et ses dérivés, puis pour la techno et ses variantes. Yan Jun rappelle que la Chine n’avait pas de rock avant 1986, et pas de punk avant 1996. Dans ces conditions, les musiciens ont du, ou ont pu, créer hors de toute référence, presque hors de toute influence.

re-voici le lien vers le texte (en anglais)

et quelques suggestions discographiques pour l’illustrer:

China – the sonic avant-garde : anthologie du label post -concrete. Noise, expérimental, field recording. Réalisée par le musicien Dajuin Yao, une sélection très large, en deux cds, qui explore toutes les facettes de la musique expérimentale chinoise, créant également pour l’occasion des « brigades sonores » documentant le paysage chinois

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Cinnabar Red Drizzle – Dajuin Yao; Dajuin Yao est un musicien chinois vivant aux états-unis. Il est également le fondateur du label Post-concrete. Exploration électro-acoustique des sons de l’opéra chinois réalisée en collaboration avec le chanteur d’opera chinois Jerlian Tsao, l’album utilise autant l’aspect évocateur, exotique du son que sa sonorité.

The mountain swallowing sadness – Wang Changcun – Wang Changcun appartient à la génération de musiciens ayant grandi durant les années 90, alors que la musique occidentale arrivait en chine (la génération  » cd pirates »). Son album consiste en deux plages extrèmement contrastées: une première plage noise, radicale, abrasive, dans la lignée de Merzbow, ou Zbigniew Karkowski, suivi d’un enregistrement effectué durant une cérémonie funéraire bouddhiste.

ma-li-ma-li-hung, what’s sound vol.1 – Anthologie du label sound-factory, de Hong Kong, dirigé par Henry Kwok et  Li Chin Sung, alias pnf, alias Dickson Dee, un des personnages les plus important de la scène expérimentale chinoise pour son travail de producteur, de musicien, de curateur de label ainsi que d’organisateur de concerts. Avec Tats’Lau, pnf, dj-orchestra et Xper.xr

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Lün Hsiao Shuai – Xper.xr ; détournement, parodie, démolitions en règle, un album de noise industriel déstructuré, par un musicien de Hong-Kong, aujourd’hui résident à Londres. Pochettes, titres, etc, sont réorganisées avec un grand sens de l’absurde et de la provocation gratuite. Très réjouissant! Xper Xr réalise aujourd’hui des arrangements de classique electro pour orchestre chinois

Music for roaches, birds and other creatures – Nelson Hiu ; extraordinaire cd d’un des musiciens les plus attachants de cette scène, légères tonalités de flute improvisée, field recordings subtils. Un objet inclassable, beau et fragile.
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nontacky – Torturing nurse ;  archétype du groupe noise chinois, « extrêmement extrême », violent et surprenant. Originaires de Shanghai, déjà responsable d’un respectable discographie,  ils ont sorti ce disque en Belgique, sur le label Ultra Eczema. ——————————————-
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Et enfin, entre temps, ce mois d’août voit la sortie chez subrosa d’un coffret de 4cds, intitulé « An anthology of chinese experimental music » couvrant la période 1992-2008. Le coffret a été organisé par Dickson Dee et est préfacé par Zbigniew Karkowski et Yan Jun.