Archive pour experimental

Rétro-futur (suite) – F.C.Judd

Posted in chronique, experimental, musique, pop culture with tags , , , , , , , , on février 15, 2012 by noreille

Après les très belles rééditions de Daphne Oram, chez Young Americans, ou de Tristram Cary chez Trunk, ou encore les hommages faitichistes de Jan Jelinek à Ursula Bogner, les explorations rétro-futuristes continuent avec la publication de la première anthologie consacrée au pionnier de la musique électronique britannique  F.C.  (Frederick Charles ) Judd. Intitulée « Electronic without tears », elle a été réalisée par le label Public Information avec l’aide de l’artiste audio-visuel Ian Helliwell, qui vient de terminer un film sur ce musicien jusqu’alors quasi inconnu. Actif durant les années 1950 et 1960, Judd est l’archétype du musicien/chercheur/bricoleur/amateur qui caractérise ce que Helliwell appelle les « années analogues ». Comme Tristram Cary, il servit durant la guerre comme ingénieur-radar (le premier pour la Royal Navy, le second pour la RAF) et utilisa ses connaissances en électronique pour développer des instruments, générateurs de fréquences, enregistreurs, émetteurs radio, et son propre synthétiseur, le Chromasonics. En plus d’une production (relativement confidentielle, il faut l’avouer) de singles sur son propre label Castle, il chercha à faire partager sa passion pour la musique électronique par tous les moyens possibles, participant à des conférences, des émissions de radio, contribuant régulièrement au magazine Amateur Tape Recording, pour enfin publier une dizaine de livres, commençant par un traité intitulé ‘Electronic Music and Musique Concrète’ en 1961. Comme beaucoup de musiciens électroniques, c’est de la télévision que viendra son plus grand succès, une série de pièces pour la série  Space Patrol, une série d’animation de science-fiction dans la lignée des Thunderbirds de Gerry Anderson (bien que réalisé un peu avant) dont elle partage le goût pour les maquettes futuristes et les marionnettes en supermarionation.

Ce rare succès mis à part, Judd se découragea progressivement du manque d’intérêt du public et des médias pour la musique électronique et fini par se détourner de la musique. Le disque présente une trentaine de plages qui couvrent ses expérimentations sonores, ses collages et ses pièces de library music. Très semblable en cela à la musique de Daphne Oram récemment rééditée, c’est une musique hybride, parfois enjouée, parfois fort inquiétante, qui ne connait pas encore sa « place », sa fonction, sa signification. C’est une musique qui préfigure autant la techno que la musique électro-acoustique la plus académique. Avant que le jeu ne soit recadré par l’Histoire, et que l’on n’invente des catégories, des classements, des tiroirs, pour juger les musiques et les musiciens, ces pionniers avaient encore toute latitude, toute liberté, de mélanger les ambiances, les émotions, d’être à la fois sérieux et populaires, expérimentaux et réjouissants. Cette liberté, et la large marge de manoeuvre qu’elle entrainait, explique le flou qui entoure quelque fois les intentions des artistes (ou notre inaptitude à les décoder avec des critères contemporains) mais surtout renvoie à l’aspect utopique de cette période de la musique électronique, où il fallait, bon gré, mal gré, inventer la société qui allait avec cette nouvelle musique.

ci-dessous la bande-annonce du film Practical Electronic de Ian Helliwell.

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Pas le temps d’écrire …

Posted in chronique, experimental, musique, pop with tags , , , , , , , , , , , , , , on juin 18, 2011 by noreille

Trop occupé à écouter :

Excellente collaboration entre ces deux grands bonshommes.

Plus de renseignements et extrait sonore ici

Également sur la platine:

Mist : « House », sur  Spectrum Spools, le nouveau sous-label de mégo, géré par John Elliott, des Emeralds. Electronique à l’ancienne, synthétiseurs vintage, arpeggiators, ring-modulators, et tout ça. Quelque part entre le plus planant du krautrock et les laboratoires sonores d’après-guerre.

Et à ne manquer sous aucun prétexte, sur le même label:

L’excellent « Canzoni dal Laboratorio del Silenzio Cosmico » de Bee Mask, deux longues plages d’expérimentation électronique, très dense sans être indigeste, très variée sans faire démonstration. Excessivement recommandable. On peut en apprendre plus sur Chris Madak/ Bee mask sur son site, où il propose quelques extraits de ce disque et d’autres encore.

Et enfin:

« Static island » d’Aymeric de Tapol, sur tsukuboshi, fascinant trip sonore, orageux, inquiétant et tout à la fois lumineux, serein. Composé à partir de ses field-recordings, c’est un passionnant travail de cadrage, tantôt composé tantôt laissé tel quel. Comme le dit le blurb du label: « Les prises bourdonnent d’une manière tout à la fois ample, profonde, mais aussi céleste et mélodique. La frousse et les dissonances, les échos et les masses organiques, la symbolique moyen-ageuse du sonore et le Microsound, son album nous invite avant tout à redécouvrir la terre en écoutant le chant d’étoiles .. au loin. » Ecouter ici.

Tools – Giuseppe Ielasi

Posted in chronique, experimental, musique, pop with tags , , , , , on janvier 7, 2011 by noreille

Giuseppe Ielasi est plus qu’un musicien à suivre. Depuis ses débuts dans la musique expérimentale et improvisée, il a développé un langage extrêmement personnel qui s’est cristallisé autour de ses dernières productions (l’album Aix sur le label 12k, ou ses récentes parutions sur son propre label schoolmap). S’écartant des habitudes (pour éviter de parler de « défauts ») de la musique expérimentale actuelle, le recours systématique au drone, le rejet du rythme, etc., il construit une musique instrumentale qui ne se fond dans aucun style existant mais emprunte des éléments épars au jazz comme au hiphop sans en épouser la forme, ni jamais utiliser ces emprunts comme une référence, un clin d’œil.

Ce nouvel album, tools, poursuit cette ligne, son titre est une allusion aux dj-tools, ces disques remplis de breaks, de fragments, de transitions, qui ne sont pas des morceaux terminés mais une sorte de kit permettant aux djs de construire un set ou un morceau de toutes pièces. C’est sans doute trop de modestie de la part de Ielasi car les pièces qui composent cet album sont tout aussi abouties que celles des précédents. Quoique trompeusement simples d’apparences, voire spartiates, chacun des morceaux, construits autour d’une source sonore unique, est l’ exploration d’un objet, d’une matière, d’une texture, une sorte d’inventaire très complet des possibilités musicales d’une poêle à frire, d’un élastique, d’une feuille de papier aluminium. Evidement ludique, au vu des objets choisi, le disque est aussi étrangement sautillant, presque dansable, sinon dansant.

On pense à d’autres disques dans ce genre, le CD+DVD « multiple Otomo » ou Otomo Yoshihide faisait une série de démonstration de ses divers méthodes et techniques de jeu, scratchant, démontant, immolant par le feu, noyant et plus généralement mettant à mal ses instruments dans une série de courtes pièces didactiques. Mais on pense aussi à des choses très différentes, en dehors du circuit improv/expérimental, comme quelques unes des pièces qui composent l’album Funf du label osgut ton, le label maison du club berghain de Berlin. Pour cette anthologie célébrant les 5 ans du club, les musiciens participants ont été invités à inclure le bâtiment dans leur composition. Enorme bâtisse aux multiples recoins, couloirs, caves, comportant plusieurs salles et surmonté d’un bar-panorama, le Berghain a ainsi été documenté soigneusement par le son et mis en musique. Comme chez Ielasi, on se concentre sur des objets pour en extirper une palette sonore étonnamment variée et la mettre en mouvement. Un hybride assez réussi entre une techno minimaliste mais efficace, et une exploration des sons, des textures et des ambiances du lieu.

Les fantômes de Takashi Ito et ceux de Clément Rosset

Posted in chronique, cinema, experimental, musique, pop with tags , , , , , , , , , on avril 19, 2010 by noreille

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Quelques photos extraites de « Grim », un film expérimental de Takahashi Ito, et qui me semblait incidemment pouvoir illustrer visuellement les discussions de ces derniers temps autour du concept d’hauntology. Alors, d’accord, peut-être vois-je des fantômes partout, mais c’est également un jeu qu’affectionne Ito dans ses films, où superposant plusieurs plans comme ici, ou projetant des films sur les murs qu’il filme, et, démultipliant chaque image en un étrange gâteau feuilleté de plusieurs lieux, de plusieurs temps, il cumule un présent un peu flou, avec des événements qui peuvent être compris au choix comme passé, comme futur ou comme illusion. Ou tout cela ensemble … Au final on ne sait pas ou plus ce qui était réel, ce qui était illusoire, ce qui n’a jamais eu lieu, et ce qu’on a mal compris … C’est en somme la nouvelle métaphore apportée par cette histoire d’hauntology. Elle est a rapprocher de ce que Clément Rosset écrit sur le sujet des ombres, et des fantômes.

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Un des grands penseurs des rapports du réel et de l’illusion, Clément Rosset a écrit de nombreuses et fort belles pages sur la présence fantomatique de doubles de la réalité, depuis « Le réel et son double » en 1976 jusqu’à « Impressions fugitives: l’ombre, le reflet, l’écho » en 2004 ou « Fantasmagories » en 2006.  Il y présente l’illusion avant tout comme une mise à l’épreuve de la réalité, une remise en cause du présent. En voici une page: « Il est temps de reconnaître enfin dans cet « autre événement » -attendu peut-être mais ni pensé ni imaginé – que l’événement réel a biffé en s’accomplissant, la structure fondamentale du double (..) Cependant toute duplication suppose un original et une copie, et on se demandera qui de l' »autre événement » ou de l’événement réel, est le modèle, et qui le double. On découvrira alors que l' »autre événement » n’est pas véritablement le double de l’événement réel. C’est bien plutôt l’inverse: l’événement réel qui apparait lui-même comme le double de l’autre événement ». En sorte que c’est l’événement réel qui est, finalement, l' »autre »: l’autre c’est ce réel-ci, soit le double d’un autre réel qui serait lui le réel même, mais qui échappe toujours et dont on ne pourra jamais rien dire ni rien savoir. L’unique, le réel, l’événement possèdent donc cette extraordinaire qualité d’être en quelque sorte l’autre de rien, d’apparaître comme le double d’une « autre réalité qui s’évanouit perpétuellement au seuil de toute réalisation, au moment de tout passage au réel ». (Clément Rosset – « le réel et son double, traité de l’illusion » p.42-43)

Tomoko Sauvage – Ombrophilia

Posted in chronique, experimental, musique with tags , , , , on mars 25, 2010 by noreille

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Une grande part de la difficulté de la musique expérimentale, pour celui ou celle qui la pratique, consiste à trouver sa voie, une voie qui soit sinon unique, du moins personnelle. Non qu’il s’agisse simplement de se distinguer des autres artistes par un gimmick, un « truc » qui semble original, mais parce que c’est le principe même de cette musique que d’être perpétuellement en quête de nouvelles voies, de nouvelles sonorités, de nouvelles formes de jeu. Pour beaucoup de musiciens, trouver son instrument constitue ainsi la partie la plus difficile du travail artistique. La rencontre avec l’instrument peut alors devenir une révélation, l’illumination qui détermine une vie. Ce fut le cas de Tomoko Sauvage lorsqu’elle découvrit le Jalatharangam lors d’un concert à la cité de la musique à Paris. Aanayampatti Ganesan, héritier d’une longue lignée de musicien pratiquant cette discipline, y venait interpréter un récital exceptionnel sur cet instrument indien rare, constitué d’une série de bols de porcelaine, remplis d’eau à hauteur variable, et joué avec des baguettes de bambou. Le son qui en résulte évoque tantôt le xylophone tantôt le gamelan, et la fluidité de l’eau permet des variations subtiles, des modulations particulières que le Jalatharangam est seul à permettre. Son charme est d’être extrêmement facile à construire – puisqu’il suffit de se procurer quelques bols – et de se prêter à toutes sortes de modifications, de prolongements. Tomoko Sauvage a ainsi remplacé le principe des baguettes de bambou par une série de goutte-à-goutte placés au-dessus des bols, et plongé dans ceux-ci des micros hydrophones captant les ondulations de l’eau et répercutant en les amplifiant les impacts des gouttelettes fracassant la surface. En imprimant un léger roulis au liquide, elle obtient manuellement, de manière naturelle, un effet étonnant de glissement spectral, une surprenante modification de la qualité voyelle du son, ce que nous appellerons plus simplement un effet wah-wah.

Dispositif à fois virtuose et désarmant de simplicité, il a la beauté des choses élémentaires, des choses premières, et évoque une fascination quasi enfantine pour le son de l’eau sous toutes ses formes, la pluie, les vagues, le ressac. Par delà son homogénéité extrême – de l’eau frappant de l’eau – l’instrument suggère d’autres associations d’idée : certains morceaux rappellent ainsi le gamelan, le carillon, les bols tibétains, ou encore le glass-harmonica de Benjamin Franklin. La musique qu’en tire Tomoko Sauvage, calme et méditative, appelant, sans jeu de mot, une forme d’immersion, suscite également le souvenir d’autres expériences. Le balancement régulier de l’eau, le clapotis des gouttes, les résonances légèrement assourdies captées par les hydrophones, se fondent en un paysage sonore à la fois étrange et familier. Il nous replonge dans des situations où notre perception du monde est modifiée, filtrée, par l’élément aquatique. Celles-ci sont parfois prosaïques, mais peuvent être aussi plus profondes. Les titres choisis par la musicienne pour ces morceaux sont ainsi parlant, ils vont du simple « Raindrop Exercise » (« exercice aux gouttes de pluie ») à « Amniotic Life » (« la vie amniotique »).

Tomoko Sauvage sera en concert ce samedi 24 avril à la chapelle Saint-Roch en Volière à Liège. L’ASBL Epiphonie, en collaboration avec la Médiathèque de la Communauté française organise ce concert – durant lequel se produira également le saxophoniste John Butcher – à l’occasion de la sortie de la Sélec 10.

Jean Pallandre/Xavier Charles/Marc Pichelin – Atlanta

Posted in chronique, experimental, musique with tags , , , , , on février 17, 2010 by noreille

Atlanta est la conjonction de trois démarches. Carte postale sonore de la ville publiée par le label/association française Ouï-dire, un collectif rassemblant des musiciens issus de la scène électro-acoustique, de la musique improvisée ou du jazz, et de la phonographie, ce disque met en scène des tranches de la ville, des saynètes, dans des vignettes où le field-recording brut est soutenu par des incursions subtiles du clarinettiste Xavier Charles. Intégralement enregistrée « in situ », et non pas ajoutée au montage, cette intervention musicale discrète s’immisce dans les différents plans selon un mode spécifique aux lieux, parfois simple souffle, parfois bruissement ou stridence. Elle est à la fois un personnage ajouté à l’environnement sonore et celui qui nous en détermine le point de vue, qui en fixe le cadre, la mesure. A travers les différents lieux explorés, une scène au bord de la voie ferrée, une interview avec le barbier local, une visite au diner’s, des soundscapes diurnes ou nocturnes, intérieurs ou extérieurs, etc., les sons de la ville et ceux du musicien se côtoient, dialoguent parfois. Leurs relations restent toutefois bien tranchées, la volonté de Pallandre et Pichelin étant de maintenir pour cette carte postale les rôles de chacun bien séparés. La phonographie doit ici pour eux rester du coté du documentaire, et non se faire musique ; elle ne doit avoir d’esthétique que ce qui est déjà présent en elle, et non être manipulée pour le devenir. Proche des créations radiophoniques d’un Yann Paranthoën, par exemple, qui signe d’ailleurs une carte postale sur le même label, ce disque utilise tous les attributs du son, du détail au paysage élargi, du bruit à la parole, de l’image au sens, et se comporte comme une pièce acousmatique où différentes fonctions sont attribuées aux différentes couches qui constituent l’ensemble. Elle est un document subjectif mais strictement réaliste, concret, et les seules manipulations audibles de la matière sonore d’origine sont les empreintes du montage qu’ont réalisé les auteurs. Ce montage, généralement limité à des coupes discrètes au début et à la fin des morceaux, comporte également des finesses dans certaines scènes, reconstruites pour constituer un monde complet de quelques minutes. Les différents passages s’imbriquent alors sans couture apparente, et concentrent le propos, sans pour autant l’accélérer outre mesure, ni le dramatiser inutilement. Le travail des trois musiciens est avant tout un travail d’observation, et de restitution d’une ambiance, d’un panorama. Il s’agit de transposer un espace acoustique, et de transporter la plus intacte possible l’aura sonore de la ville d’Atlanta jusqu’à un couple de haut-parleurs.

Michael Snow – The last lp – cd Unique Last Recordings Of The Music Of Ancient Cultures

Posted in experimental, musique, musique traditionnelle, pop culture with tags , , , , , on février 5, 2010 by noreille

Exercice de style, mystification, canular, ce disque est tout à la fois un fort beau travail et une totale imposture. Publié en 1987 le disque se présente comme une série d’enregistrements exceptionnels, collectés ou rassemblés par l’artiste, musicien et cinéaste Michael Snow, et représentant les dernières traces sonores de cultures en voie de disparitions. Constitué de pièces rares venues des quatre coins du monde – Inde, Tibet, Brésil, Chine, Syrie, Finlande etc. – et représentant dans certains cas le premier et dernier témoignage conservé de rituels, de cérémonies, auxquelles aucun explorateur, aucun ethnomusicologue, on serait tenté de dire aucun blanc, n’avait jusqu’ici assisté. Cette fascination pour les cultures en danger, et la séduction voyeuriste d’assister aux derniers moments d’une tradition, d’un peuple, voire d’un individu – l’une des plages se termine ainsi par la mort tragique d’un musicien dans un attentat, peut-être attribuable aux mélomanes conservateurs de son pays – peut expliquer l’attrait immédiat de ce disque. Un grand nombre de ces pièces sont ce qu’on pourrait appeler d’extraordinaires coups de chances, l’explorateur se trouvant au bon endroit au bon moment, ajoutant encore à l’intérêt documentaire de ce disque, et à son caractère unique. Une part non négligeable de cet attrait est à trouver également dans les notes de pochette, extraordinairement détaillées, témoignant d’une solide tradition académique et d’une connaissance étendue des musiques du monde. C’est toutefois dans un coin de ce livret, imprimé à l’envers, mais lisible dans un miroir, qu’un court texte dévoile le pot aux roses. La musique de tout l’album est en effet entièrement jouée par Michael Snow lui-même, et ce livret si impressionnant d’érudition, est en fait une totale supercherie. Quelques-une des pièces proposées pouvaient pourtant laisser l’auditeur soupçonneux arriver seul à la même conclusion, mais chaque fois le doute pouvait continuer à planer, tant soit les textes d’accompagnement, soit le caractère « crédible » de la musique, semblaient pouvoir désamorcer les suspicions. Et pourtant : cette cérémonie de pétomanes amérindiens, plausible ? Ces chants rituels d’une tribu du Niger, qui rappellent vaguement Whitney Houston ? Cette chanson à boire des Carpates qui serait à l’origine des Concertos Brandebourgeois de J.S.Bach ? Toujours sur le fil, Michael Snow mène l’auditeur en bateau, sans jamais se moquer de lui, son disque est une énorme blague de potache, certes, mais extraordinairement élaborée. Il s’agit de plus d’une œuvre à tiroir, qui célèbre à la fois la fin de l’époque du disque vinyle, tout en rendant hommage par un clin d’œil à une certaine tradition ethno-musicologique, en voie de disparition, elle aussi, pour cause de globalisation de la culture. Elle pose également d’autres questions : peut-il exister une fausse musique ? Est-ce que ces enregistrements perdent leur sens, ou leur intérêt,  s’ils ne sont pas ce qu’ils prétendent ? Est-ce que la musique d’un peuple est plus importante que celle d’un individu ? La musique d’un artiste mort plus pertinente que celle d’un vivant ? Le disque constitue ainsi en soi une œuvre d’art complète, une production conceptuelle aux lectures admirablement multiples.