Archive for the musique traditionnelle Category

Rabih Beaini – Albidaya

Posted in chronique, experimental, musique, musique traditionnelle with tags , , , , , , , , , on novembre 14, 2013 by noreille

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Plus connu sous le nom de Morphosis, ou comme patron du label Morphine, le musicien libanais Rabih Beaini publie ici son premier disque sous son nom. Commandité par le label Annihaya (dirigé par Sharif Sehnaoui, Raed Yassin et Hatem Imam), cet album Albidaya (« le commencement », en arabe) se présente comme une relecture de la musique traditionnelle arabe, et de la musique moderne de son pays, à travers le filtre de l’électronique et de la distorsion. Loin de donner pour résultat une nouvelle forme d’arabesque (cad une musique métissée, occidentalisée) il faut plutôt lui chercher des comparaisons dans la musique faux-ethnique des Sun City Girls ou dans celle, inclassable, de Sun Ra, dont Beaini se réclame. Enregistré en un seul jour, puis complémenté par des éléments ajoutés par la suite, le disque est avant tout une improvisation de Beaini à l’orgue Eko Tiger Duo, à la guitare et sur sa collection de claviers et de séquenceurs analogiques, accompagnée pour quelques morceaux par ses camarades au sein du groupe Upperground: Tommaso Cappellato à la batterie et Piero Bittolo Bon au saxophone et effets. Des rythmes et des tonalités arabes se glissent imperceptiblement dans des compositions qui les détournent et les recombinent sans jamais essayer à aucun moment de sonner libanais ou arabe, mais bien au contraire tente d’extrapoler leur essence, leur sensibilité, dans une nouvelle musique qui évite toute illustration, tout exotisme, ou tout collage culturel (orient/occident) artificiel.

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Shackleton – Music for the Quiet Hour / The Drawbar Organ EPs

Posted in chronique, dubstep, experimental, musique, musique traditionnelle, Uncategorized with tags on janvier 17, 2013 by noreille

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Sam Shackleton est un des premiers “auteurs” à émerger de la dubstep britannique, et à s’écarter du canon tout neuf défini par le genre pour s’engager au contraire dans une musique extrêmement personnelle, mêlant les influences habituelles du genre (jungle et dub) à une approche singulière et non-conformiste. Après le succès de son album pour la série Fabric dont il remettait en question la tradition en proposant non pas un mix de ses groupes préférés mais une relecture de ses propres compositions, il propose en 2012 cet objet imposant (triple album vinyle accompagné d’un CD ou double CD) de pas moins de 137 minutes.

Publié sur son propre label Woe To The Septic Heart, qu’il a fondé en 2010, ce box confirme le goût de Shackleton pour les longues pièces formant des ensembles cohérents (la première sortie du label , « Man on a String », était un morceau épique de douze minutes suivi d’une pièce de presque huit minutes, et son album de 2009 pour le label allemand Perlon était, déjà, un triple vinyle laconiquement intitulé Three Ep’s.) Ce coffret renferme toutefois deux propositions distinctes. La première partie, est une série de morceaux dynamiques, presque spasmodiques (pour ce type de musique en tout cas) qui poursuivent sa démarche rythmique foisonnante, luxurieusement percussive, et rassemblés sous le nom de Drawbar Organ EPs en hommage à son ingrédient principal, un orgue électrique bon marché déjà abondamment utilisé sur ses disques précédents. La seconde partie, Music for the Quiet Hour, est une  seule composition d’une heure (divisée en cinq parties enchaînées) qui s’écoute comme un travelogue de science-fiction, un paysage sonore crépusculaire ponctué par un monologue ténébreux déclamé par Vengeance Tenfold (alias Sam Geiser), un spoken word artist avec lequel Shackleton avait déjà collaboré pour son maxi Death Is Not Final ainsi que pour une carte postale sonore retraçant un voyage par la ligne de chemin de fer North and South Devon reliant Exeter à Totnes et à Barnstaple. Le texte qui fait se rejoindre la tradition psychogéographique anglaise d’un auteur comme Iain Sinclair avec la psalmodie dystopique de Kode9/Spaceape est scandé sur une couche de drones accompagnés de longues séquences électroniques répétitives, à peine ornementées des habituelles percussions tribales auquel le musicien nous avait accoutumé. Oscillant entre le texte incantatoire (« Music is the weapon of the future, turn off your computer. The rhythm is electronic system subverter, reality is clearer.») et l’autofiction (la dernière partie est une lettre écrite par Tenfold à sa future petite-fille, en l’an 2065), le flux de conscience qui traverse ce Music for the Quiet Hour est à son tour découpé en bribes, en fragments de voix, de grognements et de souffle, qui deviennent, mises en boucles, parties intégrantes de la texture sonore du disque. S’il porte immanquablement la marque caractéristique de Shackleton, la trame de ce disque en fait un objet à part, une dérive ambitieuse s’ajoutant à une discographie déjà bien remplie, où l’on serait bien en mal de chercher la redite ou la facilité.

https://www.youtube.com/watch?v=DQs9NWrXDVQ

Jacques Brodier – le filtre de réalité

Posted in chronique, experimental, musique, musique traditionnelle, Uncategorized with tags on décembre 17, 2012 by noreille

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Quelque part, au Havre, au fond d’un garage, une machine étonnante fabrique de la musique à partir de la cacophonie des ondes hertziennes. Appareil unique, mélange de technologie et de poésie, le filtre de réalité a été entièrement conçu et réalisé par Jacques Brodier. Il se nourrit des ondes radios captées par ses antennes et en utilise les vibrations pour faire résonner une série de cordes. Il ne possède pas de clavier, mais est au contraire contrôlé par un modulateur optique réagissant à la lumière et à l’ombre.

Parcourant la planète par rebond, les transmissions radiophoniques nous parviennent réfléchies par l’ionosphère, dont la surface irrégulière les déforme et les module, les parasitant quelquefois, les mélangeant souvent. Elles nous reviennent comme un crépitement, un nuage que Brodier qualifie de « stochastique », en un chaos au rythme lent, variant selon les saisons, selon l’alternance du jour et de la nuit. Ces différents cycles combinant bruit brut et communication humaine, rayonnement solaire et champs magnétiques de tous ordres, une fois aspirés par la machine, sont ensuite « filtrés » et transformé en un écheveau harmonique, une tapisserie sonore complexe qui garde encore imperceptiblement la trace de son contenu langagier, le souvenir de son origine dans l’activité de l’homme. En les additionnant ainsi et en les sculptant par le biais de ses photodiodes, Brodier tire du tumulte de la Babel radiophonique une nouvelle vision de la réalité, dépassant les barrières de langue, d’idéologie, d’opinions. Œuvre de toute une vie, le filtre de réalité ne répond qu’à son créateur.

Michael Snow – The last lp – cd Unique Last Recordings Of The Music Of Ancient Cultures

Posted in experimental, musique, musique traditionnelle, pop culture with tags , , , , , on février 5, 2010 by noreille

Exercice de style, mystification, canular, ce disque est tout à la fois un fort beau travail et une totale imposture. Publié en 1987 le disque se présente comme une série d’enregistrements exceptionnels, collectés ou rassemblés par l’artiste, musicien et cinéaste Michael Snow, et représentant les dernières traces sonores de cultures en voie de disparitions. Constitué de pièces rares venues des quatre coins du monde – Inde, Tibet, Brésil, Chine, Syrie, Finlande etc. – et représentant dans certains cas le premier et dernier témoignage conservé de rituels, de cérémonies, auxquelles aucun explorateur, aucun ethnomusicologue, on serait tenté de dire aucun blanc, n’avait jusqu’ici assisté. Cette fascination pour les cultures en danger, et la séduction voyeuriste d’assister aux derniers moments d’une tradition, d’un peuple, voire d’un individu – l’une des plages se termine ainsi par la mort tragique d’un musicien dans un attentat, peut-être attribuable aux mélomanes conservateurs de son pays – peut expliquer l’attrait immédiat de ce disque. Un grand nombre de ces pièces sont ce qu’on pourrait appeler d’extraordinaires coups de chances, l’explorateur se trouvant au bon endroit au bon moment, ajoutant encore à l’intérêt documentaire de ce disque, et à son caractère unique. Une part non négligeable de cet attrait est à trouver également dans les notes de pochette, extraordinairement détaillées, témoignant d’une solide tradition académique et d’une connaissance étendue des musiques du monde. C’est toutefois dans un coin de ce livret, imprimé à l’envers, mais lisible dans un miroir, qu’un court texte dévoile le pot aux roses. La musique de tout l’album est en effet entièrement jouée par Michael Snow lui-même, et ce livret si impressionnant d’érudition, est en fait une totale supercherie. Quelques-une des pièces proposées pouvaient pourtant laisser l’auditeur soupçonneux arriver seul à la même conclusion, mais chaque fois le doute pouvait continuer à planer, tant soit les textes d’accompagnement, soit le caractère « crédible » de la musique, semblaient pouvoir désamorcer les suspicions. Et pourtant : cette cérémonie de pétomanes amérindiens, plausible ? Ces chants rituels d’une tribu du Niger, qui rappellent vaguement Whitney Houston ? Cette chanson à boire des Carpates qui serait à l’origine des Concertos Brandebourgeois de J.S.Bach ? Toujours sur le fil, Michael Snow mène l’auditeur en bateau, sans jamais se moquer de lui, son disque est une énorme blague de potache, certes, mais extraordinairement élaborée. Il s’agit de plus d’une œuvre à tiroir, qui célèbre à la fois la fin de l’époque du disque vinyle, tout en rendant hommage par un clin d’œil à une certaine tradition ethno-musicologique, en voie de disparition, elle aussi, pour cause de globalisation de la culture. Elle pose également d’autres questions : peut-il exister une fausse musique ? Est-ce que ces enregistrements perdent leur sens, ou leur intérêt,  s’ils ne sont pas ce qu’ils prétendent ? Est-ce que la musique d’un peuple est plus importante que celle d’un individu ? La musique d’un artiste mort plus pertinente que celle d’un vivant ? Le disque constitue ainsi en soi une œuvre d’art complète, une production conceptuelle aux lectures admirablement multiples.

The world is shaking. Cubanismo from the congo, 1954-55– (honest jon’s)

Posted in musique, musique traditionnelle, pop, pop culture with tags , , , , , , , , , on novembre 3, 2009 by noreille

Inutile de revenir une fois de plus sur l’excellence du label Honest Jon’s et le travail magnifique de réédition auquel il s’est attaqué depuis la redoutable opportunité qu’a représenté pour eux l’accès aux archives de 78tours du label EMI, qu’ils explorent aujourd’hui fiévreusement. Plongeons-nous plutôt dans le contenu de cette nouvelle anthologie, consacrée au répertoire congolais des années cinquante. Si la rumba congolaise a obtenu une place de choix dans le panorama des musiques du monde, à travers ses différents styles, ses multiples variations, depuis ses origines jusqu’à son imposition comme LE genre musical hégémonique de toute l’Afrique Centrale, peu de choses sont connues de ce passage historique du high-life qui l’a précédé au melting-pot d’influences qui constitue la rumba et le soukouss telle que nous la connaissons. Pour beaucoup de gens, la rumba du Congo belge et du Congo français ne démarre qu’à la fin des années cinquante, avec des formations légendaires comme l’OK-Jazz, le Tout Puissant Orchestre Kinshasa  de Franco, fondé en 1956 ou l’African Jazz du Grand Kalle dont le plus grand succès sera « independance cha cha cha » en 1960. Les artistes présents sur « The World is shaking » étaient actifs un an ou deux auparavant et illustrent les débuts trépidants de cette musique, qui faisait les belles heures des night-clubs de Brazzaville et de Léopoldville, avant de devenir un cri de ralliement pour les partisans de l’indépendance et de la décolonisation. Au milieu de cette décennie, les bars et les clubs des deux capitales attiraient une foule bigarrée de dandys (les fameux sapeurs, qui se rallieront plus tard à la Société des Ambianceurs et des Personnes élégantes), d’employés en goguette, de voleurs à la tire, et des rares blancs se mêlant à la population locale pour faire la fête dans les quartiers noirs. Cette fête permanente débordant de tous les bars de l’Avenue Prince Baudouin avait pour bande-son une nouvelle musique, créée au shaker à base de tout ce qui était alors importé en Afrique par la radio et les 78tours : le jazz de Louis Armstrong, les bluettes sentimentales de Tino Rossi, et surtout les rythmes latinos-américains de la musique afro-cubaine, le tout récent cha cha cha et la rumba. Retour aux sources des rythmes africains, ce sont ces musiques, une fois leurs textes espagnols échangés pour des textes en Lingala ou en Kikongo, qui vont alors définir la musique congolaise pour les cinquante ans à venir. C’est l’époque où les sanza et les likembe africains, les « pianos de brousse », seront supplantés par les guitares, et où les flûtes feront place aux saxophones. Tous ces instruments nouveaux pour le continent seront en quelques années domestiqués et maîtrisés pour être mis au service d’une frénésie d’expérimentation en tout sens, propulsant les entrelacs complexes de la musique traditionnelle vers les rythmes effrénés du soukouss, du kwassa kwassa, et plus tard, du ndombolo. En 1954 tout cela restait à inventer, mais ce que cette anthologie présente est plus qu’un début prometteur. C’est un témoignage tonitruant d’une musique fascinante, en pleine mutation, inventée au fur et à mesure qu‘elle se jouait, et interprétée avec une fougue, une flamme et une jubilation hautement communicatives, qui émeuvent encore, plus de cinquante ans plus tard.

Give me love

Posted in chronique, musique traditionnelle with tags , , , , , on novembre 12, 2008 by noreille

Songs of the brokenhearted – Baghdad, 1925 – 1929


Cela commence à tourner à l’obsession, il semblerait que chaque sortie du label Honest Jon’s réclame une chronique immédiate et enthousiaste. Après sa série consacrée à la musique de la communauté immigrée noire de Londres (« London is the place for me »), après son association avec le label Basic Channel (« Basic Replay »), après ses excursions maliennes (« Mali Album » de Damon Albarn, partenaire du label) ou nigériane (« Lagos Shake » de Tony Allen), c’est ici encore une nouvelle exploration fascinante qui débute. Le label a en effet eu la chance de se voir ouvrir les portes du dépôt de Hayes dans le Middlesex. Cet entrepôt, qui appartient à la firme EMI, renferme des archives discographiques conservées là par la compagnie depuis la construction de ses usines dans la région, en 1906. Autrefois un site florissant, employant quelques 14.000 personnes, les usines sont aujourd’hui désertes ou en cours de démolition, et ne subsistent que quelques entrepôts, dont celui qui nous intéresse ici. A l’intérieur, Mark Ainley, co-fondateur d’Honest Jon’s a trouvé ce qui rassemble le plus beau rêve et le pire cauchemar de tout collectionneur de disques ; des milliers de disques posés sur des centaines d’étagères, avec pour seule indication leur numéro de catalogue. Aucun inventaire, aucun commentaire, aucune forme de classement et un devoir à la fois fabuleux et infernal, celui de … tout écouter. Le projet derrière cette tâche herculéenne est de publier ensuite plusieurs anthologies organisées par pays ; quelques volumes sont ainsi prévus qui concerneront la Turquie, le Liban, la Grèce, l’Egypte, le Congo Belge, etc. Mais le premier volume de cette future série est déjà disponible, il est consacré à l’Irak et porte le très beau titre de « Give Me Love: Songs of The Brokenhearted – Bagdad 1925-1929”.

Collectées à une époque où ce genre d’entreprise avait encore quelque chose d’épique, les vingt-deux plages du disque ont été sélectionnées parmi plus de neuf cents titres enregistrés à Bagdad durant quatre sessions entre 1925 et 1929. Elles couvrent plusieurs traditions musicales séparées, qui se mélangent ici, celles de l’Irak, de Bahreïn, du Kurdistan et du Koweït. Le livret, extrêmement détaillé, est indispensable pour comprendre le contexte attaché à chaque morceau, ses origines, sa signification, un aperçu furtif des musiciens et du public auquel il s’adressait. Magnifiquement restaurées à partir des 78 tours originaux, la musique se répartit entre taqsim, pièces instrumentales mélancoliques, et ballades déchirantes. Les textes sont quelquefois essentiels pour comprendre le caractère bouleversant de certaines chansons.

Comme le titre l’indique, la sélection a été faite parmi les plages les plus poignantes, les plus émotionnelles du répertoire découvert ici. Quelle que soit l’origine ethnique du musicien : Arabe, Juif, Kurde… ou sa classe sociale : paysan, musicien professionnel, prostituée…, chacune des plages choisies communique une urgence, une sensualité, une émotion dramatique. Torch songs flamboyantes, amours impossibles, éloignements tragiques, séparations fatales, l’album décline l’amour dans ce qu’il a de plus dramatique, de plus douloureux ; le chant s’y brise sous l’émotion, les voix en frissonnent tandis que les cœurs brisés se lamentent de souffrance. Désespoir d’un autre âge, délice du supplice, la sélection de Mark Ainley passe outre de l’éloignement culturel, et nous offre une griserie un peu surannée, mais toujours extraordinairement présente.

Bulgarie/Balkans/Bokal

Posted in musique, musique traditionnelle with tags , , on novembre 4, 2008 by noreille

En sortant de la conférence de Ian Nagoski, au Bokal Royal, la semaine dernière, je n’ai pas pu m’empêcher de craquer et de lui acheter trois de ses compilations. En plus du magnifique « Black Mirror » chroniqué plus haut, il réalise en effet également des compilations (en cd-r) de ses 78 tours préférés classés, cette fois, par origine. Je me suis par exemple emparé de sa compile grecque, de sa compile indonésienne, et de sa compile des Balkans (Et je ne le regrette pas!). J’avoue avoir choisi cette dernière un peu au hasard, la musique des Balkans est en effet très large, très variable … et peut aller dans tous les sens. Je n’aurais peut-être pas craqué si je n’étais quelques mois plus tôt tombé sur deux autres anthologies, couvrant plus ou moins la même époque, c’est à dire les années vingt, trente et quarante. La première est intitulée « Song of the crooked dance », elle est éditée par Yazoo et compilée par Lauren Brody.

L’autre s’intitule « Blowers from the Balkans » et reprend des enregistrements d’instruments à vent, en solo ou en ensemble,  de provenance diverse dans les Balkans, issus de la collection de Richard K.Spottwood et de celle de Pekka Gronow. Comme « Black Mirror », il est à moitié compilé à partir d’enregistrements réalisés aux Etats-Unis par (et pour) de nouveaux émigrants, originaires de Grèce, de Roumanie, d’Albanie, de Bulgarie, etc.

Comme beaucoup de gens ma découverte de la musique bulgare a débuté avec « La mystère des voix bulgares » (sic), une anthologie reprenant les envolées les plus virtuoses du genre, et publiée en 1986, assez étrangement sur le label 4AD, un label pas vraiment spécialiste de la musique traditionnelle, ni de la musique du monde.  Le disque comportait peu de renseignement sur la musique ou ses interprètes, et insistait, comme son titre le montre, sur le « mystère », l’intemporel, et non sur la tradition. Il a toutefois eu le mérite de lancer le public sur les traces des enregistrements de Marcel Cellier, alors le plus important collecteur de musique de la région, puis dans le meilleur des cas sur la piste d’autres traditions. Auteur des enregistrements parus sous la dénomination « mystère des voix bulgares », Cellier a réalisé des dizaines d’enregistrements dans les Balkans, et est également connu pour avoir découvert … George Zamfir. L’ensemble qui était représenté sur ces anthologies,  le « choeur féminin de la radio-télévision bulgare », était, malgré son étrangeté à nos oreilles alors peu habituées au chant diphonique et à la musique traditionnelle dans son ensemble, une création assez récente, et était assez typique d’une certaine tentative artificielle de reconstruction de la musique folklorique.

Cette tendance, qui rappelle de mauvais souvenirs d’orchestres folkloriques roumains ou hongrois de passage chez nous dans les années 70, provenait de la volonté des gouvernements communistes de ces différents pays, de recréer une musique « folk » nationale, correspondant à un folklore idéalisé, rural et prolétaire à la fois, et de recréer le « génie du peuple » hongrois, bulgare et autre. Cette « folk-machine de propagande » n’était pas renommée pour son ouverture d’esprit et cette recréation a souvent été dirigiste, orientée et académique. Le souci de plaire et la volonté de moderniser le répertoire a souvent primé sur la recherche et la préservation de ce même répertoire. Comme dans le circuit équivalent du bloc capitaliste, la tradition a progressivement été remplacé par son simulacre, et a commencé  à disparaître … C’est pour cette raison que les enregistrements tels que ceux présentés par Ian Nagoski, ou Lauren Brody, sont capitaux pour re-découvrir des styles musicaux, plus vrais, plus authentiques, que leurs équivalents contemporains. Attention, aucune nostalgie dans cette démarche (pour moi en tout cas), mais seulement la volonté de découvrir une musique moins encadrée, moins domestiquée. La différence entre les enregistrements avant et après-guerre, lorsque les répertoires existent toujours, est implacable; il n’y a pas de comparaison possible. La spontaneité présente dans les enregistrements « vintage » a progressivement laissé place à l’académisme des professionnels. La brutalité de certains morceaux a laissé place à une virtuosité plus calculée, plus académique. Si certains genres musicaux ont pu s’offrir une seconde vie, et renaître de leurs cendres, celà n’a pas souvent été le cas en Europe, malgré et souvent à cause de ces tentatives de sauvegarde, quelquefois bien intentionnées, mais mélangeant trop souvent protectionnisme, propagande nationaliste et mythologie de pacotille.

Le sauvetage des musiques populaires, et d’une culture rurale généralement fortement idéalisée, est une entreprise entamée depuis le XIXème siècle avec le Romantisme. Bien avant les entreprises de collectage  de la seconde moitié du XXème siècle, des compositeurs comme Bartok, Kodaly ou Janacek se sont attelés à cette tâche. Sillonant les campagnes, ils receuillaient déjà sur rouleau de cire, ou « simplement » sur partition, une grande quantité de chants populaires traditionnels. La version contemporaine, elle, n’a plus beaucoup de matière sur laquelle se baser. Il y eu néanmoins quelques exceptions, comme les enregistrements réalisés par Herman Vuylsteke pour la collection Le Chant du Monde. Entre les années septante et les années quatre-vingt, ce musicologue belge a réalisé de quoi remplir une anthologie de la musique bulgare en 5cds, en se basant principalement sur des field-recordings, en prise directe comme le précise la pochette. Ces enregistrements, réalisés à travers tout le pays, se basent quasi exclusivement sur des musicien(ne)s de village, en excluant les orchestres nationaux et les ensembles « officiels ». Et si l’on rencontre de futures stars comme Yanka Rupkina du trio Bulgarka, la majeure partie des musiciens sont semi-professionneles ou carrément amateurs. Comme les morceaux enregistrés par Ethel Raim et Martin Koenig pour leur album « village music from Bulgaria », le répertoire est fonctionnel, rituel : chant de marriage, chant de travail, chant de récolte, musique de fêtes, etc. Et de la même manière, il représente un répertoire qui disparaît progressivement en même temps que son environnement d’origine, lorsque les jeunes générations le délaissent.

(à suivre)