Archive pour février, 2010

Jean Pallandre/Xavier Charles/Marc Pichelin – Atlanta

Posted in chronique, experimental, musique with tags , , , , , on février 17, 2010 by noreille

Atlanta est la conjonction de trois démarches. Carte postale sonore de la ville publiée par le label/association française Ouï-dire, un collectif rassemblant des musiciens issus de la scène électro-acoustique, de la musique improvisée ou du jazz, et de la phonographie, ce disque met en scène des tranches de la ville, des saynètes, dans des vignettes où le field-recording brut est soutenu par des incursions subtiles du clarinettiste Xavier Charles. Intégralement enregistrée « in situ », et non pas ajoutée au montage, cette intervention musicale discrète s’immisce dans les différents plans selon un mode spécifique aux lieux, parfois simple souffle, parfois bruissement ou stridence. Elle est à la fois un personnage ajouté à l’environnement sonore et celui qui nous en détermine le point de vue, qui en fixe le cadre, la mesure. A travers les différents lieux explorés, une scène au bord de la voie ferrée, une interview avec le barbier local, une visite au diner’s, des soundscapes diurnes ou nocturnes, intérieurs ou extérieurs, etc., les sons de la ville et ceux du musicien se côtoient, dialoguent parfois. Leurs relations restent toutefois bien tranchées, la volonté de Pallandre et Pichelin étant de maintenir pour cette carte postale les rôles de chacun bien séparés. La phonographie doit ici pour eux rester du coté du documentaire, et non se faire musique ; elle ne doit avoir d’esthétique que ce qui est déjà présent en elle, et non être manipulée pour le devenir. Proche des créations radiophoniques d’un Yann Paranthoën, par exemple, qui signe d’ailleurs une carte postale sur le même label, ce disque utilise tous les attributs du son, du détail au paysage élargi, du bruit à la parole, de l’image au sens, et se comporte comme une pièce acousmatique où différentes fonctions sont attribuées aux différentes couches qui constituent l’ensemble. Elle est un document subjectif mais strictement réaliste, concret, et les seules manipulations audibles de la matière sonore d’origine sont les empreintes du montage qu’ont réalisé les auteurs. Ce montage, généralement limité à des coupes discrètes au début et à la fin des morceaux, comporte également des finesses dans certaines scènes, reconstruites pour constituer un monde complet de quelques minutes. Les différents passages s’imbriquent alors sans couture apparente, et concentrent le propos, sans pour autant l’accélérer outre mesure, ni le dramatiser inutilement. Le travail des trois musiciens est avant tout un travail d’observation, et de restitution d’une ambiance, d’un panorama. Il s’agit de transposer un espace acoustique, et de transporter la plus intacte possible l’aura sonore de la ville d’Atlanta jusqu’à un couple de haut-parleurs.

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Michael Snow – The last lp – cd Unique Last Recordings Of The Music Of Ancient Cultures

Posted in experimental, musique, musique traditionnelle, pop culture with tags , , , , , on février 5, 2010 by noreille

Exercice de style, mystification, canular, ce disque est tout à la fois un fort beau travail et une totale imposture. Publié en 1987 le disque se présente comme une série d’enregistrements exceptionnels, collectés ou rassemblés par l’artiste, musicien et cinéaste Michael Snow, et représentant les dernières traces sonores de cultures en voie de disparitions. Constitué de pièces rares venues des quatre coins du monde – Inde, Tibet, Brésil, Chine, Syrie, Finlande etc. – et représentant dans certains cas le premier et dernier témoignage conservé de rituels, de cérémonies, auxquelles aucun explorateur, aucun ethnomusicologue, on serait tenté de dire aucun blanc, n’avait jusqu’ici assisté. Cette fascination pour les cultures en danger, et la séduction voyeuriste d’assister aux derniers moments d’une tradition, d’un peuple, voire d’un individu – l’une des plages se termine ainsi par la mort tragique d’un musicien dans un attentat, peut-être attribuable aux mélomanes conservateurs de son pays – peut expliquer l’attrait immédiat de ce disque. Un grand nombre de ces pièces sont ce qu’on pourrait appeler d’extraordinaires coups de chances, l’explorateur se trouvant au bon endroit au bon moment, ajoutant encore à l’intérêt documentaire de ce disque, et à son caractère unique. Une part non négligeable de cet attrait est à trouver également dans les notes de pochette, extraordinairement détaillées, témoignant d’une solide tradition académique et d’une connaissance étendue des musiques du monde. C’est toutefois dans un coin de ce livret, imprimé à l’envers, mais lisible dans un miroir, qu’un court texte dévoile le pot aux roses. La musique de tout l’album est en effet entièrement jouée par Michael Snow lui-même, et ce livret si impressionnant d’érudition, est en fait une totale supercherie. Quelques-une des pièces proposées pouvaient pourtant laisser l’auditeur soupçonneux arriver seul à la même conclusion, mais chaque fois le doute pouvait continuer à planer, tant soit les textes d’accompagnement, soit le caractère « crédible » de la musique, semblaient pouvoir désamorcer les suspicions. Et pourtant : cette cérémonie de pétomanes amérindiens, plausible ? Ces chants rituels d’une tribu du Niger, qui rappellent vaguement Whitney Houston ? Cette chanson à boire des Carpates qui serait à l’origine des Concertos Brandebourgeois de J.S.Bach ? Toujours sur le fil, Michael Snow mène l’auditeur en bateau, sans jamais se moquer de lui, son disque est une énorme blague de potache, certes, mais extraordinairement élaborée. Il s’agit de plus d’une œuvre à tiroir, qui célèbre à la fois la fin de l’époque du disque vinyle, tout en rendant hommage par un clin d’œil à une certaine tradition ethno-musicologique, en voie de disparition, elle aussi, pour cause de globalisation de la culture. Elle pose également d’autres questions : peut-il exister une fausse musique ? Est-ce que ces enregistrements perdent leur sens, ou leur intérêt,  s’ils ne sont pas ce qu’ils prétendent ? Est-ce que la musique d’un peuple est plus importante que celle d’un individu ? La musique d’un artiste mort plus pertinente que celle d’un vivant ? Le disque constitue ainsi en soi une œuvre d’art complète, une production conceptuelle aux lectures admirablement multiples.