Archives de field recordings

Jean Pallandre/Xavier Charles/Marc Pichelin – Atlanta

Posted in chronique, experimental, musique with tags , , , , , on février 17, 2010 by noreille

Atlanta est la conjonction de trois démarches. Carte postale sonore de la ville publiée par le label/association française Ouï-dire, un collectif rassemblant des musiciens issus de la scène électro-acoustique, de la musique improvisée ou du jazz, et de la phonographie, ce disque met en scène des tranches de la ville, des saynètes, dans des vignettes où le field-recording brut est soutenu par des incursions subtiles du clarinettiste Xavier Charles. Intégralement enregistrée « in situ », et non pas ajoutée au montage, cette intervention musicale discrète s’immisce dans les différents plans selon un mode spécifique aux lieux, parfois simple souffle, parfois bruissement ou stridence. Elle est à la fois un personnage ajouté à l’environnement sonore et celui qui nous en détermine le point de vue, qui en fixe le cadre, la mesure. A travers les différents lieux explorés, une scène au bord de la voie ferrée, une interview avec le barbier local, une visite au diner’s, des soundscapes diurnes ou nocturnes, intérieurs ou extérieurs, etc., les sons de la ville et ceux du musicien se côtoient, dialoguent parfois. Leurs relations restent toutefois bien tranchées, la volonté de Pallandre et Pichelin étant de maintenir pour cette carte postale les rôles de chacun bien séparés. La phonographie doit ici pour eux rester du coté du documentaire, et non se faire musique ; elle ne doit avoir d’esthétique que ce qui est déjà présent en elle, et non être manipulée pour le devenir. Proche des créations radiophoniques d’un Yann Paranthoën, par exemple, qui signe d’ailleurs une carte postale sur le même label, ce disque utilise tous les attributs du son, du détail au paysage élargi, du bruit à la parole, de l’image au sens, et se comporte comme une pièce acousmatique où différentes fonctions sont attribuées aux différentes couches qui constituent l’ensemble. Elle est un document subjectif mais strictement réaliste, concret, et les seules manipulations audibles de la matière sonore d’origine sont les empreintes du montage qu’ont réalisé les auteurs. Ce montage, généralement limité à des coupes discrètes au début et à la fin des morceaux, comporte également des finesses dans certaines scènes, reconstruites pour constituer un monde complet de quelques minutes. Les différents passages s’imbriquent alors sans couture apparente, et concentrent le propos, sans pour autant l’accélérer outre mesure, ni le dramatiser inutilement. Le travail des trois musiciens est avant tout un travail d’observation, et de restitution d’une ambiance, d’un panorama. Il s’agit de transposer un espace acoustique, et de transporter la plus intacte possible l’aura sonore de la ville d’Atlanta jusqu’à un couple de haut-parleurs.

Michael Snow – The last lp – cd Unique Last Recordings Of The Music Of Ancient Cultures

Posted in experimental, musique, musique traditionnelle, pop culture with tags , , , , , on février 5, 2010 by noreille

Exercice de style, mystification, canular, ce disque est tout à la fois un fort beau travail et une totale imposture. Publié en 1987 le disque se présente comme une série d’enregistrements exceptionnels, collectés ou rassemblés par l’artiste, musicien et cinéaste Michael Snow, et représentant les dernières traces sonores de cultures en voie de disparitions. Constitué de pièces rares venues des quatre coins du monde – Inde, Tibet, Brésil, Chine, Syrie, Finlande etc. – et représentant dans certains cas le premier et dernier témoignage conservé de rituels, de cérémonies, auxquelles aucun explorateur, aucun ethnomusicologue, on serait tenté de dire aucun blanc, n’avait jusqu’ici assisté. Cette fascination pour les cultures en danger, et la séduction voyeuriste d’assister aux derniers moments d’une tradition, d’un peuple, voire d’un individu – l’une des plages se termine ainsi par la mort tragique d’un musicien dans un attentat, peut-être attribuable aux mélomanes conservateurs de son pays – peut expliquer l’attrait immédiat de ce disque. Un grand nombre de ces pièces sont ce qu’on pourrait appeler d’extraordinaires coups de chances, l’explorateur se trouvant au bon endroit au bon moment, ajoutant encore à l’intérêt documentaire de ce disque, et à son caractère unique. Une part non négligeable de cet attrait est à trouver également dans les notes de pochette, extraordinairement détaillées, témoignant d’une solide tradition académique et d’une connaissance étendue des musiques du monde. C’est toutefois dans un coin de ce livret, imprimé à l’envers, mais lisible dans un miroir, qu’un court texte dévoile le pot aux roses. La musique de tout l’album est en effet entièrement jouée par Michael Snow lui-même, et ce livret si impressionnant d’érudition, est en fait une totale supercherie. Quelques-une des pièces proposées pouvaient pourtant laisser l’auditeur soupçonneux arriver seul à la même conclusion, mais chaque fois le doute pouvait continuer à planer, tant soit les textes d’accompagnement, soit le caractère « crédible » de la musique, semblaient pouvoir désamorcer les suspicions. Et pourtant : cette cérémonie de pétomanes amérindiens, plausible ? Ces chants rituels d’une tribu du Niger, qui rappellent vaguement Whitney Houston ? Cette chanson à boire des Carpates qui serait à l’origine des Concertos Brandebourgeois de J.S.Bach ? Toujours sur le fil, Michael Snow mène l’auditeur en bateau, sans jamais se moquer de lui, son disque est une énorme blague de potache, certes, mais extraordinairement élaborée. Il s’agit de plus d’une œuvre à tiroir, qui célèbre à la fois la fin de l’époque du disque vinyle, tout en rendant hommage par un clin d’œil à une certaine tradition ethno-musicologique, en voie de disparition, elle aussi, pour cause de globalisation de la culture. Elle pose également d’autres questions : peut-il exister une fausse musique ? Est-ce que ces enregistrements perdent leur sens, ou leur intérêt,  s’ils ne sont pas ce qu’ils prétendent ? Est-ce que la musique d’un peuple est plus importante que celle d’un individu ? La musique d’un artiste mort plus pertinente que celle d’un vivant ? Le disque constitue ainsi en soi une œuvre d’art complète, une production conceptuelle aux lectures admirablement multiples.

Une histoire de vent – Joris Ivens

Posted in cinema, experimental with tags , , , , , , on août 18, 2009 by noreille


Dernier film de Joris Ivens, « une histoire de vent » est une épopée fantasmagorique du réalisateur parti dans le désert mongol à la recherche du vent. Enregistrer le vent, comme vous le diront tous les amateurs de prise de son, est une des choses les plus difficiles à mener à bien. Le vent, ennemi naturel du preneur de son, qui le maudit durant toute sa carrière pour les tracas qu’il lui cause et les prises qu’il lui ruine, est paradoxalement un chose extraordinairement délicate à capturer sur bande. Plusieurs musiciens/techniciens s’en sont fait une spécialité, c’est le cas de Chris Watson, bien sûr, ou de Bj Nilsen (alias Hazard), et aussi d’Isobel Clouter pour son projet autour des sables chantants. Dans ce film, Ivens va s’asseoir sur une dune pendant des jours et des nuits dans l’espoir de pouvoir non seulement l’enregistrer mais aussi le filmer.


Joris Ivens a nonante ans lorsqu’il entame le tournage d' »une histoire de vent », sa santé est fragile, son asthme le fait souffrir, la chaleur l’accable, il s’épuise vite. Il s’effondrera plusieurs fois à l’écran, dans son personnage autobiographique mais décalé du « cinéaste ». La recherche du vent prendra plusieurs formes, successives: celle du souffle, si important pour un asthmatique, celle du souffle vital des pratiquants de Taï Chi, ou de Gi Qong, celui encore des légendes chinoises anciennes, empereurs célestes, rois singes et princesses de Lune , qu’Ivens va collecter, documenter, mettre en scène, détourner. Cette quête va faire du film, comme le dit Claude Brunet « une réflexion profonde sur la beauté, la fragilité et l’imprévisibilité de l’existence humaine que symbolise le vent ».

Dans un entretien accordé à Frédéric Sabouraud et à Serge toubiana, Ivens disait ceci : « Ces dix dernières années, j’ai beaucoup repensé à mon travail antérieur, à ce à quoi j’ai cru, les utopies, les idéologies très figées ; et le vent, je crois, emporte tout ». Cinéaste engagé, militant contre la guerre du Vietnam, pour la décolonisation, pour la dignité des travailleurs, militant communiste attiré par le maoïsme chinois, il réalise ici un film en marge des luttes qui l’ont animé jusque là. Coréalisé avec sa complice et compagne Marceline Loridan Ivens, le film nous le montre serein, vieillard alerte et magnifique, calme et presqu’assagi, même si la colère est encore là, prête à bondir. Ce sera le cas dans une très belle scène, où Ivens doit affronter la bêtise administrative de la bureaucratie chinoise, afin d’obtenir l’autorisation de filmer dans le musée  renfermant les célèbres statues de terre cuite de l’empereur Qin. Affrontement verbal, filmé comme en cachette, on y verra le cinéaste s’indigner, se fâcher, s’époumoner, en vain. Il aura toutefois le dernier mot à l’écran, s’offrant  une armée entière de reproductions  grandeur nature, le secondant dans un grand et digne bras d’honneur à l’imbécilité des petits chefs.

Car si Ivens est fasciné par la Chine, et s’il a longtemps soutenu la chine nouvelle du maoïsme (comme le montre sa série de films « Comment Yukong déplaça les montagnes« , tournés entre 1971 et 1975), il n’en est pas pourtant un défenseur aveugle, un converti larbin. Son affection va au peuple, à l’humain. Ses relations avec le pouvoir, avec l’autorité et sa bureaucratie ont toujours été conflictuelles, que ce soit en Russie Soviétique, aux Etats-Unis, en Indonésie, chez lui aux Pays-Bas, ou ici en Chine. Ainsi, malgré les grandes différences d’approche entre ses films chinois, propagande spontanée et avouée pour le collectivisme et le communisme chinois, et « Chung Kuo, la Chine », le film d’Antonioni, voué à l’autodafé par le pouvoir, Joris Ivens refusera catégoriquement de s’associer, comme on lui demandait, au concert de condamnations d’Antonioni.

« Une histoire de vent » est un film de philosophe autant que d’artiste rêveur, c’est un film sur l’attente, sur la patience. Connaissant son sujet, le vent, de par sa jeunesse au pied des moulins, et pour l’avoir déjà traqué, pour son film sur le mistral, et sachant son imprévisibilité indomptable, Joris Ivens s’y apprête avec une sagesse toute orientale, une sérénité calquée sur celle des grands maîtres qu’il rencontre dans son périple. Il sait qu’il va devoir attendre, longtemps, le bon vouloir des éléments, qu’il va devoir se plier à leur caprice, se conformer à eux, devenir comme eux. Mais il va devoir pour celà trouver une patience au-delà de la patience, par-delà l’attente, jusqu’à un moment où malgré toute sa sagesse nouvellement acquise, Ivens ne veux plus qu’une chose, aboutir, quitte à tricher, recourir à tous les procédés, y compris la sorcellerie,  pour le dompter, ce vent, pour l’appeler et le capturer, enfin.

Dans un entretien qu’il nous avait accordé (j’étais avec Frédéric Sabouraud), Ivens disait ceci : « Ces dix dernières années, j’ai beaucoup repensé à mon travail antérieur, à ce à quoi j’ai cru, les utopies, les idéologies très figées ; et le vent, je crois, emporte tout ».

I know Yan Jun – expérimentation en Chine

Posted in experimental, musique, pop, pop culture with tags , , , , , on août 1, 2009 by noreille

Le musicien chinois Yan Jun a posté il y a quelques temps sur son site un passionant texte sur la scène musicale expérimentale chinoise. Le texte , intitulé RE-INVENT, est extrêmement intéressant pour les différences qu’il pointe entre les pratiques musicales occidentales ( en ce compris le Japon ) et chinoises. Pour les chinois d’aujourd’hui , nous dit Yan Jun, l’expérimentation musicale est une suite logique de la vie courante, dans la mesure où le peuple chinois n’a plus connu de période de stabilité depuis près d’un siècle. Il cite l’exemple des réformes continuelles et souvent contradictoires que connut le pays durant les années qui suivirent la révolution, mais aussi des bouleversement que connais la société chinoise depuis quelques années, durant ce que l’on appelle là-bas les années olympiques, qui virent des quartiers entiers de Beijing, parmi les plus anciens, être rasés pour faire place nuitamment à des infrastructures ultra-modernes. Depuis la période de guerre civile qui ouvrit le vingtième siècle chinois, l’empire qui était connu comme symbole de fixité voire d’immobilisme, a connu plusieurs réformes agraires successives, plusieurs réformes de l’enseignement, plusieurs réformes politiques, jusqu’à une réforme de la langue; ses religions et ses philosophies traditionnelles (taoïsme, bouddhisme, confucianisme) ont été contestées puis abolies; le capitalisme, ennemi d’hier, est le but actuel de la société toute entière … Dans cette atmosphère d’instabilité, de repères fuyants, l’expérimentation est une seconde nature.

Pour les jeunes chinois qui ne veulent pas forcément rentrer dans le système, rejoindre les rangs de la « majorité ennuyeuse des matérialistes sans rèves et sans imagination » (yan jun), la musique est une forme de rébellion, un mode de vie alternatif, une nécessité indispensable à la survie. Dans un pays de près d’un milliard d’habitants, elle condamne toutefois les créateurs les plus originaux a un grand isolement, tant est grande la force du conformisme de la société chinoise, et la crainte des conséquences d’une déviation de la norme sociale ou culturelle. Si une scène musicale expérimentale commence aujourd’hui à se mettre sur pied dans quelques grandes villes du pays, il fut un temps où ces musiciens pouvaient se croire les seuls de leur espèce, tant étaient maigres les chances de croiser un confrère ou simplement une âme-soeur, et presque inexistante la possibilité de réunir un public. La musique expérimentale est par nature une musique de marge qui doit se construire progressivement son propre public. Ce fut le cas également en chine pour le rock et ses dérivés, puis pour la techno et ses variantes. Yan Jun rappelle que la Chine n’avait pas de rock avant 1986, et pas de punk avant 1996. Dans ces conditions, les musiciens ont du, ou ont pu, créer hors de toute référence, presque hors de toute influence.

re-voici le lien vers le texte (en anglais)

et quelques suggestions discographiques pour l’illustrer:

China – the sonic avant-garde : anthologie du label post -concrete. Noise, expérimental, field recording. Réalisée par le musicien Dajuin Yao, une sélection très large, en deux cds, qui explore toutes les facettes de la musique expérimentale chinoise, créant également pour l’occasion des « brigades sonores » documentant le paysage chinois

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Cinnabar Red Drizzle – Dajuin Yao; Dajuin Yao est un musicien chinois vivant aux états-unis. Il est également le fondateur du label Post-concrete. Exploration électro-acoustique des sons de l’opéra chinois réalisée en collaboration avec le chanteur d’opera chinois Jerlian Tsao, l’album utilise autant l’aspect évocateur, exotique du son que sa sonorité.

The mountain swallowing sadness – Wang Changcun – Wang Changcun appartient à la génération de musiciens ayant grandi durant les années 90, alors que la musique occidentale arrivait en chine (la génération  » cd pirates »). Son album consiste en deux plages extrèmement contrastées: une première plage noise, radicale, abrasive, dans la lignée de Merzbow, ou Zbigniew Karkowski, suivi d’un enregistrement effectué durant une cérémonie funéraire bouddhiste.

ma-li-ma-li-hung, what’s sound vol.1 – Anthologie du label sound-factory, de Hong Kong, dirigé par Henry Kwok et  Li Chin Sung, alias pnf, alias Dickson Dee, un des personnages les plus important de la scène expérimentale chinoise pour son travail de producteur, de musicien, de curateur de label ainsi que d’organisateur de concerts. Avec Tats’Lau, pnf, dj-orchestra et Xper.xr

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Lün Hsiao Shuai – Xper.xr ; détournement, parodie, démolitions en règle, un album de noise industriel déstructuré, par un musicien de Hong-Kong, aujourd’hui résident à Londres. Pochettes, titres, etc, sont réorganisées avec un grand sens de l’absurde et de la provocation gratuite. Très réjouissant! Xper Xr réalise aujourd’hui des arrangements de classique electro pour orchestre chinois

Music for roaches, birds and other creatures – Nelson Hiu ; extraordinaire cd d’un des musiciens les plus attachants de cette scène, légères tonalités de flute improvisée, field recordings subtils. Un objet inclassable, beau et fragile.
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nontacky – Torturing nurse ;  archétype du groupe noise chinois, « extrêmement extrême », violent et surprenant. Originaires de Shanghai, déjà responsable d’un respectable discographie,  ils ont sorti ce disque en Belgique, sur le label Ultra Eczema. ——————————————-
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Et enfin, entre temps, ce mois d’août voit la sortie chez subrosa d’un coffret de 4cds, intitulé « An anthology of chinese experimental music » couvrant la période 1992-2008. Le coffret a été organisé par Dickson Dee et est préfacé par Zbigniew Karkowski et Yan Jun.

Paysages Sonores du Japon

Posted in experimental, musique with tags , , , , , on juin 20, 2009 by noreille

Découvert sur le blog du label and/OAR, une fort intéressante interview de Isobel Clouter & Rob Mullender réalisée par Jez Riley French au sujet de leur disque « Myths Of Origin: Sonic Ephemera From East Asia« .

Le disque est le résultat de plusieurs voyages au Japon, en Chine et en Mongolie, à la recherche de « sables chantants ». Ces « singing sand », « booming sand », et autres « whistling sand », sont des phénomènes acoustiques produits par le vent, ou la mer, ou l’éventuel être humain passant par là, déclenchant des sifflements, des bruissements, dans des dunes de sables, en certains endroits précis de la planète, de l’Asie à l’Allemagne. Après avoir découvert l’existence de ces dunes à travers la littérature de voyage, Isobel Clouter, par ailleurs curatrice de « World and Traditional Music » à la British Library Sound Archive, s’est mise à la recherche d’enregistrements de ces chants, en vain. Il s’en est suivi un projet partagé avec Rob Mullender qui devait les mener sur les traces d’autres chasseurs de son, comme Paul Burwell, ou les participants au projet « 100 soundscapes of Japan’. Ce projet, lancé dans les année nonante à l’ initiative du Dr Keiko Torigoe (de la Aoyama Gakuin University’s School of Cultural and Creative Studies) avait pour but de collecter cent sons, cent enregistrements considérés comme étant d’une grande valeur et d’une grande importance pour la population du Japon. (un peu à la manière des magnifiques « Your Favourite London Sounds » et « My favourite Beijing sounds » de Peter Cusack.) Provenant d’environnements urbains comme des campagnes, ces sons  devaient représenter le présent mais aussi le passé et le futur du pays.

Cette démarche à la fois écologique, acoustique et historique, mêlant des préoccupations pour l’environnement et sa préservation, et pour les événements historiques qui ont marqué une région, est également celle qu’avait adopté il y a quelques années Kiyoshi Mizutani pour son excellent album « Scenery Of The Border« . Kiyoshi Mizutani, ex-membre de Merzbow, dans les années 80, lorsque Merzbow était un groupe et non le projet solo de Masami Akita, s’est ainsi intéressé au mont Tanzawa, dans la préfecture de Kanagawa, au Nord de Tôkyô. Il en a tiré un album qui est à la fois un document sur cette région et une plongée assez méditative dans un paysage de forêts et de montagnes, à la fois extraordinairement  calmes et pourtant remplies de légendes et d’histoire. La majeure partie du disque consiste en enregistrements subtils de ce paysage, présentés tels quels, sans additifs, presque sans montage, une autre partie est, elle, composée sous forme de tableaux, tout aussi subtils, mêlant au paysage des éléments de la vie ou du folklore de la région. Le disque possède plusieurs niveaux d’écoute, qu’on soit intéressé par l’écologie, l’écologie sonore, le folklore japonais, ou tout simplement, qu’on envisage ce disque comme une pièce de musique, impressioniste et minimaliste.

De la même manière ( et sur le même label que les deux précédents albums) l’américain Brian Labycz a réalisé, sous le nom de Koura, un très bel album intitulé « Shiso« , qui était également intégralement consacré à une vision sonore impressioniste du Japon, comme un équivalent de la brume qui rend les montagnes de la région si fantomatiques et mystérieuses. Constitué de 34 courtes vignettes sonores, issues chacune d’un field-recording brut, non-retraité, le disque est fortement conseillé pour une écoute aléatoire. Plus axé sur le quotidien et sur la vie courante au Japon, que sur la nature et l’environnement, le disque restitue toutefois la même atmosphère rêveuse, la même poésie prosaïque que certains cinéastes japonais arrivent à si bien capter (de Nabuhiro Suwa à Takeshi Kitano en passant par Shinji Aoyama ou Kiyoshi Kurosawa), une poésie faite d’une attention extrème pour le détail subtil et d’un goût sûr pour la composition dépouillée.

Dans un genre tout à fait différent, la compositrice américaine Sarah Peebles a également consacré un album au son du Japon, plus précisément centré, lui, sur le son de Tôkyô: « 108: Walking Through Tokyo at the turn of the century. »

La culture, l’écriture, mais aussi le son d’une mégalopole comme Tôkyô, restent pour les occidentaux une source continue de fascination, une référence constante de bizarrerie, d’étrangeté.. Une grande partie des clichés concernant la ville sont vrais: la foule, le bruit, les néons, la vitesse. Chaque pouce de terrain y est mis à profit, les étages y sont aussi vivants que la rue. Le brouhaha y est permanent, et l’on y traverse un brouillage constant de communications, d’annonces, dont où l’on ne sait dire ce qui est enregistré et ce qui s’adresse à vous, directement. Comme le dit Hiroshi Yoshimura dans le texte du livret qui accompagne le disque, le bruit est une constante des villes asiatiques ; il y est synonyme d’activité, et donc de prospérité. La ville est un marché permanent, un « bazar, vibrant d’énergie». Ce qui la différencie de n’importe quelle autre ville, ailleurs dans le monde, est indéfinissable. Il s’agit sans doute d’une question de degré, de point-limite, au-delà duquel la foule et le bruit ne sont plus quantifiable, et où le son devient « comme une odeur, de telle sorte que ce qui aurait pu être dérangeant ou angoissant devient apaisant ». Au-delà de ce point, ce ne sont plus des bruits isolés, des interférences, des tentatives de communications, qui sont perçus, mais une multitude de détails sonores aléatoires, incohérents et contradictoires, qui forment une tapisserie sonore ininterrompue et vibrante.

Quelques extraits sonores ainsi que quelques photos sont à trouver sur le site de Sarah Peebles.

A quelques encablures du Japon, le label Room40 propose, sur le même principe du field-recording, une excellente anthologie intitulée « Audible Geography » rassemblant onze artistes travaillant dans le domaine du field-recording, chacun y présente un lieu et une vision personnelle du paysage sonore:

  1. Dundee Law | Eric La Casa
  2. San Salvador (2007) | Stephen Vitiello
  3. Móine Mhór Wires | Lee Patterson
  4. Any Place Whatever | Asher
  5. 4 7 08 | Jeph Jerman
  6. Small Sand-Stream On Beach | Toshiya Tsunoda
  7. General Electric | Philip Samartzis
  8. A Holiday Landscape | Marc Behrens
  9. A Arte De Escuridaõ | James Webb
  10. Round Mountain | Andrea Polli
  11. Untitled #200 | Francisco López

Le disque a été publié à l’occasion du cinquantième anniversaire de L’Institut des Géographes Australiens.

D’autres liens pour poursuivre la piste de l’écologie sonore, de la prise de conscience de l’environnement acoustique et de la lutte contre la pollution sonore sont à trouver ici et ici, à travers les exposés donnés entre autres par le professeur  Keiko Torigoe et le professeur Kozo Hiramatsu lors des « International Noise Awareness Day » qui eurent lieu à Bangkok en avril de cette année.

touchradio

Posted in experimental with tags , , , , , , , , , on août 12, 2008 by noreille


photo de Jon Wozencroft (aer) pour touchradio

j’avais presque oublié… Touch est un de mes labels préférés de tous les temps, un de ceux qui selon moi, ont défini le futur de la musique tel que nous le connaissons aujourd’hui, qui a brisé les barrières traditionnelles entre musique populaire et musique « savante », entre bruits, sons et notes, qui a inventé une approche radicale de la compilation comme voyage, de la mixtape comme travelogue, avant de produire quelques-uns des albums marquant de la musique expérimentale et de la musique électronique… Un label qui a été aussi radicalement avant-gardiste visuellement ( à travers notamment le graphisme et la photographie du patron Jon Wozencroft, ou le travail du Neville Brody Studio) et intellectuellement, que ne l’était la musique qu’il défendait… etc, arrêtez moi quand je radote… et donc, ce label, Touch, a créé sur son site internet, une sorte de « radio », intitulé bien sûr touchradio, qui consiste en une série de cartes blanches à des artistes maisons, qui proposent les uns des pièces inédites, des extraits de concerts ou des bandes-son d’installations sonores, d’autres, des compilations de pièces sonores, dans le style justement des compilations originales du label (les mythiques k7 « touch travel » ou « Meridians One », les anthologies « antiphony » ou « antitrade » du sous-label Ash International, etc…) La série en est à son 33ème épisode depuis le début de ce mois d’Aout, avec une sélection des archives de Jon Wozencroft. Publié sous le nom de AER, ces enregistrements sont une marque de fabrique du label. Une grande partie de ces prises de sons et de ces field-recordings ont déjà trouvé place sur les compilations du label, que ce soit sous forme de courts interludes ou de montages plus complexes. Elles couvrent une période allant de 1982 à 1998. Une grande partie de ces enregistrements sont des cassettes ou des minidiscs, ce qui leur ajoute un charme certain, avec leur défauts caractéristiques de souffle,de phasing, etc… Les épisodes précédents étaient confiés, entre autres à Tom Lawrence, à Simon Fisher Turner, à Enrico Coniglio, à Novi_sad, à Lasse Marhaug et à Chris Watson pour ne citer que quelques uns des plus récents.

photo de Chris Watson pour touchradio

Addition fascinante à un catalogue déjà fort bien rempli, ces pièces témoignent d’un glissement sensible dans les modes d’écoute. Souvent constituées de pièces sensibles, fragiles, réclamant une écoute attentive, de préférence au casque, cette série est typique d’une forme d’écoute liée à l’internet, non dans le sens du téléchargement de morceaux, mais dans une relation sur la durée, de travail sur la patience. C’est en ce sens que la parallèle avec la radio dans le terme « Touchradio » est excessivement bien choisi. Les pièces de Chris Watson, par exemple, ont une qualité excessivement radiophonique, entre le reportage, la fiction, et la création purement sonore.

Living is hard

Posted in chronique, musique traditionnelle with tags , , , , , on juin 5, 2008 by noreille

Living Is Hard
West African Music In Britain, 1927-1929
HONEST JON’S RECORDS

living is hard honest jons west african

Honest Jon’s Records est, faut-il le rappeler, le label qui nous avait déjà donné la magnifique série “London Is The Place For Me” consacrée à la calypso, au kwela, au highlife et au bebop enregistrés par la communauté noire de Londres dans les années 50. Avec cette nouvelle série, le label remonte cette fois un peu plus loin dans le temps, pour déterrer des enregistrements réalisés à Londres toujours, mais cette fois dans les années 20. Réalisés par le label Zonophone à partir de 1927, ces 78 tours étaient consacrés à la musique de l’Afrique de l’Ouest, et des colonies anglaises qui s’y trouvaient alors. Destinés à l’origine au marché Ouest-Africain, et chantés dans toutes les langues de la région: Wolof, Temni, Yoruba, Vai, Fanti, Hausa, Ga et Twi, ces disques étaient généralement réalisés en faisant faire aux artistes le voyage du Ghana ou du Nigéria jusqu’aux studios de Londres, mais aussi dans certains cas en se basant sur une petite communauté naissante de musiciens noirs, immigrés en Angleterre au début du siècle passé. Accompagnant l’immigration africaine en Grande-Bretagne, et sa douloureuse histoire ponctuée d’exploitation, de violence raciste et d’exclusion, ces musiciens ont ainsi réalisé pour Zonophone des centaines de disques, qui furent ensuite exportés en Afrique.

Malgré l’origine coloniale de ces enregistrements, ces disques sont pour la plupart dépourvus de toute trace de fusion, de “blanchissement”. Il n’y a ici aucune volonté d’inclure le public blanc, aucune recherche de popularité auprès du public de Grande-Bretagne, on dirait aujourd’hui aucun compromis. Entièrement tournés vers l’Afrique et s’adressant quasi exclusivement aux communautés traditionnelles de leurs pays d’origine, les musiciens édités par le label ne vont pas chercher le highlife, l’accommodement, le moyen terme. S’il existait un (petit) public à cette époque pour la musique des communautés noires, c’était pour celles des autres continents, la musique des anciens esclaves noirs des Etats-Unis et des Caraïbes. Ce n’était pas encore le blues, mais bien le ragtime ou la musique des Minstrels Shows, qui plaisaient alors. Mais même si l’on entend parfois quelques traces de musique des Caraïbes, ou l’intervention d’une guitare ici ou là, cette anthologie nous montre bien l’exact opposé de ces spectacles. Les musiques sont ici résolument traditionnelles, résolument afro-africaine, sans mélange. Elle sont enracinées dans les musiques folkloriques et les musiques de trance d’Afrique de l’Ouest.

A l’époque où naissait le concept, encore très « ethnologique » et documentaliste de field recording, d’enregistrement de terrain, et où ses concurrents établissaient des studios locaux, sur place, en Afrique ou ailleurs, le cas du label Zonophone est assez étonnant. Il aura toutefois permis à de nombreux musiciens le « passage vers l’Europe ». Bien d’entre eux resteront à Londres et rejoindront une communauté  de plus en plus grande de musiciens noirs africains, qui sera, comme la communauté jamaïcaine qui la rejoindra quelques années plus tard, d’une grande importance pour le futur dévelopement de la musique anglaise.