Archive pour review

caduceus – Akira Rabelais

Posted in chronique, experimental, musique with tags , , , , , on août 7, 2010 by noreille

Akira Rabelais est un secret bien gardé, malgré la régularité de ses parutions. Son dernier album, si l’on excepte les étranges fields recordings Hollywood et AM Station sortis dans l’intervalle, date de 2004 et était intitulé Spellewauerynsherde. Il était, souvenez-vous, basé sur des enregistrements de chansons traditionnelles islandaises effectués quelque part dans les années 1960. Comme dans les desintegration loops de William Basinski, qui voyaient des bandes magnétiques se désagréger progressivement, s’effriter pour révéler – ou créer ex-nihilo – un grain inattendu, à la présence lancinante, l’écart entre les enregistrements d’origine et le résultat final ajoutait beaucoup à la magie du disque et lui conférait une indicible mélancolie, comparable à celle produite par les ruines romantiques. Une même fragilité, une même délicatesse, menacée par la déliquescence, par la lente agression du temps, caractérise ce nouvel album. Et pourtant les différences entre les deux sont nombreuses: tout d’abord caduceus voit Rabelais revenir à la guitare, qu’il joue ici accompagnée de bribes de transmissions de radio AM, avant de soumettre ses compositions/improvisations aux transmogriffications et contorsions de son instrument de prédilection: un programme de son invention très bellement nommé l’Argeïphonte Lyre. Ce programme est une sorte de boite noire dont l’output est en grande partie imprévisible, ou qui semble à tout le moins  doté par moment d’une volonté propre, et adopter un comportement indépendant des demandes de son utilisateur, et de la nature de ce qu’on  lui donne à traiter. Si des chants islandais de Spellewauerynsherde, c’est la tristesse des lamentations qui était cristallisée, distillée par la Lyre, ici c’est de l’électricité pure qui est extraite de la guitare, exaltée, magnifiée, isolée de toute idée de corde, de jeu, pour devenir une forme immatérielle de distorsion, une énergie aérienne, transparente. Quelques morceaux s’enfoncent dans la direction d’une limite réductionniste, d’autres s’imposent dans un mur de feedback.  Grésillement obsédant, larsen spectral, parasites, souffle comme phosphorescent, tout un vocabulaire de dégradation, de détérioration, qui pourtant recouvre un album extrêmement lumineux, paradoxalement abstrait et mélodieux, électrique et contemplatif. Akira Rabelais parvient à être à la fois grinçant, acide même, et délicieusement élégiaque.

caduceus est sorti sur le label samadhi.

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Cindytalk – the crackle of my soul

Posted in chronique, experimental, musique with tags , , , , , , , , on mars 5, 2010 by noreille

On ne s’attendait pas vraiment à un retour de Cindytalk, et encore moins à un retour d’une telle force. On se souvenait du projet de Gordon Sharp pour sa participation au projet This Mortal Coil du label 4AD, et depuis lors, presque rien, l’album Wappinshaw de 1994 passant quasiment inaperçu, et ensuite pas un coup de téléphone, à peine une carte postale. Et pourtant l’homme a voyagé, après l’Ecosse, puis Londres, il s’est successivement établi en Californie, à Hong-Kong, puis au Japon. C’est ainsi dans trois studios successifs, en trois lieux et trois environnement différents, qu’il a entamé la réalisation de cet album, qu’il mettra huit ans à terminer. Travaillant seul pendant longtemps, il va transformer le groupe Cindytalk en un nouveau concept, lui qui avait jusque là été reconnu principalement comme chanteur, allait se lancer en solo dans la conception d’un album entièrement réalisé sur son laptop, à partir de prises de sons diverses, et surtout extrêmement éloigné du format chanson. Dépourvu de rythmes ou de mélodies, le disque est par contre rempli de textures extraordinaires, tantôt délicates, tantôt brutalement stridentes. Le ton est étonnamment dur, les sons sont abrasifs, les constructions sans concessions. L’ensemble est à la fois douloureux et irrésistiblement séducteur, évoquant quelques figures de l’électronique radicale, Kevin Drumm ou  Pita, pour les sons perçants, saturés de bruit blanc, qu’il met en mouvement, mais s’en démarquant par une personnalité très marquée. « The Crackle of My Soul” est publié chez mego, ce qui est une autre indication de la nouvelle orientation de Cindytalk, qui promet de le faire suivre de plusieurs autres productions dans l’année.

Son blog – of ghost and buildings – est rempli à ras-bord d’informations, interviews, extraits sonores inédit (un très beau set noise enregistré à kyoto, notamment) et de liens en tous genres. The Crackle of my Soul » sera suivi d’un split-lp vinyle, réunissant pour une face chacun Robert Hampson et Cindytalk.

Voici un extrait d’un concert à Bordeaux avec son nouveau « backing group ».

Only in America II

Posted in chronique, outsider music with tags , , , on juin 12, 2007 by noreille

ONLY IN AMERICA, VOLUME 2 – X 649V

ARF! ARF!, 2006.

ANTHOLOGIES GENERALES

Deuxième volume de cette anthologie de la bizarrerie, Only in America est une collection de disques rares, obscurs et, en règle générale, uniques en leur genre. Dans la lignée d’autres compilations comme les excellentes Incredibly Strange Music de Re/search, ou Songs in the Key of Z d’Irwin Chusid, le collectionneur et raconteur Erik Lindgren se concentre ici sur un aspect bien particulier de l’«Outsider Music». Les gens rassemblés ici ne sont ni des psychopathes ni des marginaux, ce sont des gens ordinaires, dont la normalité serait presque banale si elle ne dissimulait un jardin secret. Derrière la façade se cache une arrière-cour remplie d’obsessions étranges, de discours aussi passionnés qu’incohérents, de lubies et surtout de velléités artistiques. Car tous ces gens normaux ont franchi le pas et sont un jour passé à l’acte en immortalisant leurs marottes, leurs manies et leurs phobies en les couchant sur vinyle. Car dans la plupart des cas, il s’agit plus d’une réelle profession de foi que d’un simple hobby musical. Remplaçant le moindre talent pour la composition ou l’interprétation par une énorme dose d’énergie et de conviction, les divers artistes présentés ici nous content leur amour pour les chiens de compagnie, les chants d’oiseaux, leur approbation des brutalités policières, leur goût ou leur dégoût pour les drogues, les hippies, les jeunes, les insectes…
Si ces artistes ont quelque chose de typiquement américain, comme le vante le titre de l’anthologie, il s’agit de la facilité avec laquelle on pouvait aux États-Unis, dans les années 60 et 70 (voire bien avant comme le montre le film O Brother, Where Art Thou?), enregistrer à compte d’auteur (mais à bas prix) le disque qui allait lancer une carrière, ou devenir l’œuvre d’une vie, la déclaration finale et définitive d’une vision artistique. L’«Amérique, pays des braves et nation des free-entrepreneurs» comme le rappelle le livret, a ainsi encouragé la production et la publication de tout et n’importe quoi, c’est-à-dire des merveilles et des trésors pour toute personne ayant le flair (et le goût) de reconnaître dans ces vignettes condamnées aux poubelles de l’histoire l’expression unique d’une voie qui (quelquefois heureusement) ne sera jamais suivie. Si la plupart des morceaux n’ont dû leur vie qu’à un vrai miracle, tant il était évident qu’ils n’auraient jamais pu exister dans un monde normal (et triste), cette anthologie prouve que, en marge des sentiers rebattus de la production musicale conventionnelle, tout peut encore arriver et que nous ne sommes pas au bout de nos surprises.
(BD)