Archives de music

Les fantômes de Takashi Ito et ceux de Clément Rosset

Posted in chronique, cinema, experimental, musique, pop with tags , , , , , , , , , on avril 19, 2010 by noreille

Quelques photos extraites de « Grim », un film expérimental de Takahashi Ito, et qui me semblait incidemment pouvoir illustrer visuellement les discussions de ces derniers temps autour du concept d’hauntology. Alors, d’accord, peut-être vois-je des fantômes partout, mais c’est également un jeu qu’affectionne Ito dans ses films, où superposant plusieurs plans comme ici, ou projetant des films sur les murs qu’il filme, et, démultipliant chaque image en un étrange gâteau feuilleté de plusieurs lieux, de plusieurs temps, il cumule un présent un peu flou, avec des événements qui peuvent être compris au choix comme passé, comme futur ou comme illusion. Ou tout cela ensemble … Au final on ne sait pas ou plus ce qui était réel, ce qui était illusoire, ce qui n’a jamais eu lieu, et ce qu’on a mal compris … C’est en somme la nouvelle métaphore apportée par cette histoire d’hauntology. Elle est a rapprocher de ce que Clément Rosset écrit sur le sujet des ombres, et des fantômes.

Un des grands penseurs des rapports du réel et de l’illusion, Clément Rosset a écrit de nombreuses et fort belles pages sur la présence fantomatique de doubles de la réalité, depuis « Le réel et son double » en 1976 jusqu’à « Impressions fugitives: l’ombre, le reflet, l’écho » en 2004 ou « Fantasmagories » en 2006.  Il y présente l’illusion avant tout comme une mise à l’épreuve de la réalité, une remise en cause du présent. En voici une page: « Il est temps de reconnaître enfin dans cet « autre événement » -attendu peut-être mais ni pensé ni imaginé – que l’événement réel a biffé en s’accomplissant, la structure fondamentale du double (..) Cependant toute duplication suppose un original et une copie, et on se demandera qui de l' »autre événement » ou de l’événement réel, est le modèle, et qui le double. On découvrira alors que l' »autre événement » n’est pas véritablement le double de l’événement réel. C’est bien plutôt l’inverse: l’événement réel qui apparait lui-même comme le double de l’autre événement ». En sorte que c’est l’événement réel qui est, finalement, l' »autre »: l’autre c’est ce réel-ci, soit le double d’un autre réel qui serait lui le réel même, mais qui échappe toujours et dont on ne pourra jamais rien dire ni rien savoir. L’unique, le réel, l’événement possèdent donc cette extraordinaire qualité d’être en quelque sorte l’autre de rien, d’apparaître comme le double d’une « autre réalité qui s’évanouit perpétuellement au seuil de toute réalisation, au moment de tout passage au réel ». (Clément Rosset – « le réel et son double, traité de l’illusion » p.42-43)

Myra Davies: “Cities & Girls”

Posted in chronique, experimental, musique, pop with tags , , on janvier 28, 2009 by noreille

Après avoir collaboré pendant des années au sein du projet “miasma”, Myra Davies et Gudrun Gut se retrouvent ici à nouveau pour de nouvelles aventures, sous la forme d’un album de Myra Davies: “Cities & Girls”. L’artiste canadienne tente d’expliquer ce renoncement au pseudo « miasma » comme un changement d’orientation musicale, une recherche de nouveaux climats, moins durs, moins rigidement techno. On peut contester d’une part que « miasma » ait jamais été un projet techno, et, d’autre part que cet album marque un grande différence musicale. Mais la question n’est pas là, c’était aussi et surtout le prétexte à multiplier les collaborations, les invitations, au-delà du duo original. Pour réaliser ce disque, Myra Davies s’est entourée de Gudrun Gut, donc, qui signe toujours la majeure partie des musiques, et produit l’album, mais également des fidèles complices de celle-ci, confrérie flottante et berlinoise qu’on retrouve sur les albums de Gudrun Gut, comme sur ceux du Ocean Club, ainsi que sur le label Monika Enterprise. Comme auparavant, ce nouvel album est constitué de vignettes, de courtes pièces de spoken word, mises en forme par des musicien(ne)s invités. Ceux-ci, de Beate Bartel à Danielle de Picciotto et Alexander Hacke, ont apporté un soin particulier à l’évocation géographique des Villes du titre (Hanoi au Vietnam, Doha au Qatar, Berlin en Allemagne, Belfast en Irlande), mais aussi d’époques différentes, les années soixante de « My Friend Sherry », les années 1900 de « Calgary ».

Une même atmosphère musicale, typique de la scène électronique berlinoise, parcourt tout l’album, lui assurant une grande cohésion. On y retrouve une électronique chaude, organique, comme on pouvait en trouver sur l’album « i put a record on » de Gudrun Gut, juste milieu entre techno, expérimentation, chanson et un certain confort lounge. La même formule fait ici encore merveille pour assurer un accompagnement ouaté aux textes doux-amers de Myra Davies. Celle-ci nous balade d’histoires de villes en histoires de filles. Une partie de l’album est ainsi composé d’instantanés, d’observations songeuses, recueillies de part le monde, et isolant, comme dans un conte Zen, des moments de grâce : une dégustation de café au Vietnam, un étrange ballet en noir et blanc, burkas et djellabas, dans un shopping-mall de Doha. Une autre partie du disque raconte des gens, brosse le portrait de personnages, toujours des filles, comme celui de ‘My Friend Sherry’, jeune fille morte dans les années soixante des suites d’un avortement clandestin. Davies raconte avoir ressenti l’obligation de raconter cette histoire, après avoir assisté aux campagnes anti-avortement de la droite américaine, notamment les déclarations tonitruantes de la vice-candidate heureusement malchanceuse, durant les précédentes élections américaines. Elle se devait de rappeler aux nostalgiques qu’ « en ces temps-là, l’avortement illégal était une forme de roulette russe ».

Un des nombreux intérêts de cet album est l’usage qui y est fait de la citation, du sampling, et de la reconstitution. Afin de restituer les atmosphères correspondant aux différentes histoires, les musiciens ont eu recours à des détours ingénieux, évoquant le Vietnam par quelques notes de Dan Bau, un instrument à corde local, ou intégrant à leur composition des extraits de mélodies anciennes, vieil air irlandais pour « Belfast », reconstitution d’une mélodie des années 1910 pour « Calgary », citation détournée de « My Favourite Things » pour « Stuff ». Elaborant leurs compositions autour de fragments, de citations, de détails symboliques, ils travaillent le son d’une manière répondant aux torsions que Myra Davies fait subir au texte. Elaborant en spirale, autour d’une base fragmentaire, pour obtenir ensuite une vue plus large, elle développe le point de départ dans des directions insoupçonnées et inattendues, partant par exemple d’une rencontre avec un ver de terre, comme sur « Worm », pour évoquer des chevaux, des batailles navales, et arriver au final à Jean Genet et Jeanne Moreau. D’association d’idées en association d’idées, et de fil en aiguille, le texte serpente au travers d’analogies surréalistes, mélangeant réminiscences personnelles et culture pop. Et comme Myra Davies le dit elle-même : “That’s the problem with pop culture, it keeps on popping up.

quelques morceaux sont à écouter ici