Archives de octobre, 2008

Mille milliards de dollars

Posted in cinema, complot, paranoia with tags , , , , , on octobre 28, 2008 by noreille

Un petit retour/détour par la conspiration et le complot au cinéma. Cela fait un petit temps que je devais faire ce petit papier sur le complot dans le cinéma français, mais voilà … Alors, en attendant, voici un film qui illustre assez bien le propos.

Sorti en salle en 1982, « Mille milliards de dollars » est un film d’Henri Verneuil, porté par Patrick Dewaere. Précurseur dans la catégorie « conspiration économique », le film prend aujourd’hui un tour très actuel, malgré son coté un peu daté. S’il a été un peu dépassé par les films du même genre qui l’ont suivi, ceux-ci n’auraient pas été les mêmes sans lui. L’histoire, en deux mots, suit un journaliste, Paul Kerjean, interprété par Dewaere, qui remonte la piste fournie par un informateur anonyme jusqu’à un scandale impliquant un industriel français. Attention aux spoilers, à partir d’ici: Celui-ci aurait, contre pot de vin, vendu au rabais une entreprise française à la multinationale américaine GTI. L’article est publié, mais l’industriel mis en cause est retrouvé mort, avec toutes les apparences d’un suicide. Kerjean soupçonne néanmoins un meurtre, et comprends qu’il a été manipulé pour faciliter ce meurtre et son déguisement en suicide. Aidé à contrecœur par la maîtresse de l’industriel, Laura, il va reprendre l’enquête à zéro et découvrir que l’industriel assassiné était en train de constituer un dossier contre la société GTI. Échappant de peu à la mort, Paul doit fuir en province pour rédiger son article, qu’il intitule « Mille milliards de dollars ».

Le film correspond assez bien à ce qu’on a nommé le cinéma « naïf et roué » de Verneuil. Contrairement à « I comme Icare », son film précédent, qui évoquait lui aussi une conspiration, inspirée directement par l’assassinat de JFK, et qui se terminait par une conclusion plutôt pessimiste, « Mille milliards de dollars » se termine de manière quasiment cocasse, sur un happy end échevelé. Mais cette fin, et le suspense qui y mêne, n’est pas en soi le plus important. Le film est avant tout le prétexte à une dénonciation, celle du pouvoir des grandes compagnies transnationales, des corporations mondiales qui tiennent les économies locales en respect, et au besoin, comme ici, n’hésitent pas à recourir au meurtre pour protéger leurs intérêts. Il est aussi l’occasion de rappeler, ou plutôt à l’époque, de dénoncer un complot, réel celui-ci, dont on ne parlait pas encore beaucoup alors: la collusion des entreprises américaines avec l’Allemagne Nazie ( avant l’entrée en guerre des Etats-Unis, en tout cas ) et leurs investissements dans la future machine de guerre hitlérienne. Le scénario fait de ce film un pamphlet anti-mondialisation avant la lettre. Et c’est ce qui rend le film assez amusant par certains côtés. En effet comment expliquer la mondialisation en 1982? Le terme lui-même venait de naître (dans cette acception-là en tout cas) et n’existait pas encore dans l’imaginaire collectif comme le raccourci qu’il est de nos jours. Il fallait alors tout expliquer, partir de zéro et exposer, de manière cinématographique, la globalisation de l’économie, l’éclatement des frontières nationales, l’hégémonie des grandes corporations, etc. Il fallait représenter, en images, « l’accroissement des mouvements de biens, de services, de main-d’œuvre, de technologie et de capital à l’échelle internationale ». Or, on ne savait pas encore bien à cette époque manipuler les chiffres à l’écran, (encore moins qu’aujourd’hui je veux dire). On ne disposait pas encore de l’astuce que représenteront plus tard les graphiques informatiques, les animations, le PowerPoint, …

Les grandes corporations anonymes devait donc être personnalisées, incarnées dans la personne d’un « patron », pas encore dans un conseil d’administration, ou un « boards of investors », mais bien un  « patron » à l’ancienne, dur, cruel, sans pitié,  charismatique aussi, et tenant son personnel en main à la fois par son charme, sa puissance et son pouvoir tyrannique. Il exige par exemple que toutes les réunions qu’il préside se passe à l’heure de New-York, quel que soit le lieu où elle se passe. Les responsables locaux sont ainsi convoqués au beau milieu de la nuit, pour l’accommoder. Le patron, interprété par Mel Ferrer, est bien évidemment américain ; la firme décrite comme multinationale est cependant américaine avant tout. La mondialisation, à cette époque, signifie principalement l’invasion. On n’en est pas encore aux délocalisations, ni aux regroupements intempestifs dans des semi-monopoles internes. Si l’on veut faire passer le message d’alarme concernant une économie globalisée, il faut le présenter selon un autre angle, celui de la conquête par les Etats-unis, celui de la razzia, de l’incursion étrangère. Le réflexe premier, contre cette menace, est quasiment identitaire, il est protectionniste et nationaliste. La société convoitée par le groupe GTI s’appelait « électronique de France » et ce n’est pas un hasard. C’est un patrimoine qui est menacé, l’ennemi est aux portes. Le dossier monté par l’industriel assassiné devait justement servir à cela : protéger sa société du phagocytage américain. Pour le public de l’époque comme pour son conseil d’administration, il faut en rajouter une couche : la globalisation est encore alors une menace trop jeune, trop abstraite. Ses dangers ne sont pas encore connus, ses répercussions sont difficiles à imaginer. Il fallait donc passer par la narration et par la plus efficace des angoisses : la conspiration.

Mille milliards de dollars représentait en 1968 le chiffre d’affaire des 6000 plus grandes sociétés. En 1982,  cette somme, calculée comme équivalent une fois et demi la richesse annuelle de la France, constituait  le chiffre d’affaire de seulement 30 des plus puissantes sociétés multinationales.


LaibachKunstDerFuge

Posted in experimental, pop, pop culture with tags , , , , on octobre 15, 2008 by noreille

Objet incongru, « Kunst der Fuge » de Laibach, a t’il été enregistré pour le seul plaisir de publier un disque intitulé « Laibach play Bach » ? Ce qui n’est pas, avouons-le, le plus grand des jeux de mots.

Comme l’indique le dossier de presse accompagnant ce nouveau projet, cette interprétation de « l’Art de la Fugue » de Jean-Sébastien Bach par Laibach n’est pas un « simple » concert de Laibach, mais une performance-installation, un concert pour “ Kreuzschach und vier Schachspieler”, accompagné d’une bande-son et de visuels. Ce projet a été créé en 2006 et la première en a été donnée lors de la Bachfest de Leipzig. Dernier né d’une longue série de projets de reprises, après Queen, Opus, les Beatles et les Stones, les hymnes nationaux, c’est cette fois encore à une pierre angulaire de la musique occidentale que s’attaque le collectif. Sommet d’une carrière dédiée à une musique programmatique, basée sur une forme stricte d’écriture contrapuntique, l’ « Art de la fugue » est considéré comme le modèle insurpassable dont se sont inspiré tous les siècles suivants. Genre hautement intellectuel, axé sur la résolution de problèmes formels de structure, utilisant toute la panoplie des ressources transformationnelles et imitatives du canon et du ricercare, la fugue est considérée par ses détracteurs comme par ses admirateurs comme un exercice intellectuel, théorique et formel. Néanmoins, si elle est célébrée pour son approche mathématique rigoriste, l’œuvre brille également pour son aspect ludique, ses jeux formels. C’est bien sûr une des choses qui rapprochent Bach et Laibach.

Le projet est comme à l’accoutumée assorti d’un accompagnement conceptuel. L’œuvre de Bach a longtemps symbolisé une certaine rigueur soi-disant germanique, et est considéré comme l’archétype de l’œuvre exigeante et autoritaire. Ainsi Bach se trouve à son corps défendant ajouté au dossier totalitaire développé par Laibach depuis les débuts du groupe, dossier traquant le totalitarisme tant dans sa version politique que dans ses formes artistiques, en cherchant les symboles dans les avant-gardes historiques comme dans l’art nationaliste. Ainsi le détournement de l’œuvre de Bach durant les années 1933 à 1945, cherchant à en faire le symbole de l ‘« Ordre Allemand » est proche de la préoccupation du groupe pour la corruption des avant-gardes d’Europe de l’Est (pensons à Malevitch ou aux constructivistes), détournées par le système et l’idéologie officielle.

Une autre clé du projet est à trouver dans l’absence, dans l’ « Art de la fugue », d’indications instrumentales, laissant libre choix aux interprètes éventuels d’en faire une version pour harmonica ou pour kazoo si tel était leur désir. Inspiré par la structure algorithmique de l’œuvre, Laibach s’est attelé à en faire une version informatique, créant un pont entre J.S. Bach et des pionniers de la techno comme Kraftwerk. La figure de Kraftwerk est en effet convoquée dans l’esprit de la musique comme dans le dispositif scénique, présentant les membres de Laibach (le leader Milan Fras excepté, absent de ce projet) dans une mise en scène sévère et froide rappelant celle de Kraftwerk lors de la tournée minimum-maximum, par exemple. Une dernière clé, qui n’en est pas vraiment une, mais bien plutôt une interférence, venant brouiller les pistes trop simples, est l’ajout au quatuor de quatre joueurs d’échec, entreprenant une partie sur le plateau de jeux d’échec croisé, pour quatre personnes, inventé par George Hope Verney, et ressemblant comme de bien entendu à la croix servant au groupe de logo. Mais la clé principale est à trouver dans l’épigraphe ornant le livret :

It’s easy to play any musical instrument : all you have to do is touch the right key at the right time and the instrument will play itself. Johann Sebastian Bach

It’s easy to play Bach : all you have to do is open the right program on the right computer and Bach will play itself. Laibach


la corneille d’or

Posted in pop, pop culture with tags , on octobre 14, 2008 by noreille

Instruments of Science and Technology

Posted in chronique, experimental with tags , , , , on octobre 7, 2008 by noreille

Un petit poste en passant, sur l’album « Music From The Films Of R. Swift« . Crédité aux mystérieux Instruments of Science and Technology alias R.Swift lui même, alias Richard Swift, et sorti chez ces braves gens du label Secretely Canadian, l’album n’est pas à proprement parler la suite du double album « Richard Swift as Onasis«  ou du double album « The Novelist/ Walking Without Effort« . Et pas seulement parce qu’il est simple. Mais là où ses prédécesseurs avaient été, à juste titre, loués pour les talents d’écriture de son auteur, celui-ci est en grande partie instrumental. Et vient à point nommé rappeler les talents de bricoleur de Swift. Entièrement composé sur de vieilles machines analogiques, boites à rythme antiques, synthétiseurs aujourd’hui disparus, l’album est une ode à l’esprit des pionniers de l’électronique. Placé sous l’égide de Brian Eno autant que sous celle de Wendy Carlos, le disque multiplie les emprunts, les évocations, un son de moog par-ci, une boucle Krautrock par là, reprenant l’esprit plutôt que la lettre, des fondateurs, des défricheurs. Il témoigne d’un esprit d’expérimentation qui évite la copie-calque des hommages ratés, et ressuscite le melting-pot des origines plutôt que d’en isoler la forme. Fourre-tout, donc, aussi bien issu du dub que de l’électronica contemporaine que de musiques de films comme l’extraordinaire Forbidden Planet de Louis et Bebe Barron.

Si l’album se présente comme une compilation de musiques de films imaginaires, il est toutefois accompagné de miniatures vidéos comme celle-ci:

ou celle-ci:

Le comité

Posted in cinema, complot, pop culture with tags , , , , , , on octobre 1, 2008 by noreille

(The Commitee,

réalisé par Peter Sykes, écrit par Max Steuer)

J’aimerais beaucoup commencer ce post par autre chose que « The Committee » est un film étonnant, ou une platitude de ce genre. Réalisé par Peter Sykes, et écrit par l’étrange Max Steuer, ce film porte pourtant toutes les marques et les stygmates du film-culte. En grande partie pour son (faux-)aspect dadaiste, incompréhensible, voire, lachons le mot et retirons le immédiatement… surréaliste. En grande partie aussi pour sa bande son, signée par un jeune Pink Floyd, qui ne se foule pas, ceci dit, et pour une apparition, mirifique celle-là, de The Crazy World of Arthur Brown, ce qui en fait un objet pop immédiat et lui vaut sans doute aujourd’hui sa réédition dans la série « Martyrs Of Pop » de la collection « Chalet Pointu ». Alors de quoi s’agit-il? C’est là que les choses se corsent… Non que l’intrigue soit impossible à résumer, ou que les thèmes soient désespérément obscurs… Mais le film n’est pas là. Ecrit dans l’atmosphère intellectuelle des années soixante, un thème comme celui du film, les limites de la liberté individuelle, le bien et le mal vus à travers le filtre d’un contrôle social proto-totalitaire, était alors neuf, mais semble aujourd’hui dépassé. On peut arguer au contraire que, s’il est à présent un peu passé de mode, c’est sans doute parce qu’une bonne partie de la réflexion amorcée alors sur le totalitarisme, le contrôle des masses, et la conspiration des élites, est passée à la trappe des années de plomb. Les thèmes n’ont pourtant jamais été autant d’actualité, mais la réflexion sur le sujet, elle, ou plutôt son illustration narrative, a été abandonnée depuis plus de vingt ans. Inclure autant de politique et de philosophie dans un film a été pendant longtemps à peine pensable dans le cinéma populaire.

Nous avons ici affaire à un film qui donne toutes les apparences d’un film improvisé, presque amateur, et pourtant, il suffit de quelques minutes des suppléments pour vérifier que ce qui est parvenu à l’écran a été décidé par les deux responsables, Peter Sykes et Max Steuer, et est le résultat de discussions qu’on imagine longues et ardues. Rien n’a ici été laissé au hasard. Les dialogues, si étranges à nos oreilles actuelles, sont le résultat d’une contagion, que Steuer regrette aujourd’hui, du théâtre de l’absurde, de l’écriture d’Harold Pinter, ou les théories de RD Laing, si populaires alors. Mais la structure, les ellipses, les effets d’escamotages et le montage halluciné, lui, a été calculé avec la froideur d’un économiste britannique. Max Steuer (dont c’est la nationalité et la profession) s’explique avec une lucidité et une précision étonnante quant à ce film, son seul film. Il le considère comme un exposé, un film d’idée, une traduction narrative issue d’une réflexion sur la vie de l’individu en société, et l’impossibilité d’une vie hors de celle-ci. Il faut concéder à cette époque un certain culot. Combien de films pourraient se faire aujourd’hui avec un tel pitch, un tel synopsis? qui ne soit pas un premier film indépendant auto-financé? Ni dirigé par David Lynch?

Servi par une esthétique glaciale, filmée dans un noir et blanc léché par Ian Wilson, par quelques personnes qui établiront l’année suivante l’esthétique du feuilleton « Chapeau Melon et Bottes de Cuir », le film est une longue conversation, entre le protagoniste principal, ainsi nommé au générique (central character), interprété par Paul Jones, alors leader du groupe Manfred Mann et le directeur du « comité », interprété par Robert Lloyd. Le film oscille entre l’errance de « L’année dernière à Marienbad » et une excentricité et une froideur britannique développée plus tard par des série comme « Chapeau Melon Et Bottes De Cuir » ou « Le Prisonnier ». Conspiration, non-dit, comité occulte, malgré le côté bavard du film, beaucoup de choses parviennent à n’être que suggérées, ce qui rend le film à la foid profond et bizarrement léger.