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Mort d’un pourri – Georges Lautner

Posted in chronique, cinema, complot, pop culture with tags , , , , , , , , , on mars 9, 2011 by noreille


Comme on l’a déjà vu avec Mille milliards de dollars, le film d’Henri Verneuil, le thème de la conspiration au cinéma est  passé dans les années 1970, et surtout dans le cinéma français de cette époque, d’une conspiration politique, plutôt vague, menaçant le monde du retour des dictatures traditionnelles, fascistes ou staliniennes, à une nouvelle forme de complot, économique cette fois. Là où auparavant on avait une organisation visant le pouvoir suprême, la domination, à la manière du dictateur de base, à l’instar d’un grand vilain à la Fu Manchu ou à la Joker, on trouve maintenant un nouveau péril, une présence sinistre, oeuvrant dans l’ombre. C’est à présent la multinationale, pieuvre criminelle aux multiples intérêts, aux activités hétéroclites, et aux pouvoirs illimités, qui tire les ficelles de toutes les conspirations.

Mais la trame du film démarre sur un autre thème, celui de la corruption, c’est à dire l’intersection du pouvoir politique et du commerce, au moment où l’institution démocratique, et l’autorité, rencontre le pouvoir économique. C’est du côté du premier qu’on va rester durant presque tout le film, suivant politiciens, notables et policiers dans un jeu de chassé-croisé qui ignorera longtemps l’autre joueur, l’autre pouvoir. Partant d’un « simple » meurtre, la mort d’un pourri, le scénario de Michel Audiard accumule les crimes irrésolus, les mystères qui compliquent et aggravent les faits de départ. Le nombre des cadavres qui s’accumulent dans le sillage du premier dépasse toutes les attentes. Il devient rapidement clair, même pour Alain Delon, que quelque chose de plus grand qu’une banale affaire de corruption se trame.

C’est d’ailleurs cette banalité de la corruption qui traverse tout le film. Audiard laisse ici libre court à sa vision profondément pessimiste de la société, et multiplie les exemples de cette défense classique des malversations politiques, et des crimes économiques : « tout le monde le fait ». Comme le déclare chaque « pourri » de la vie réelle, lorsqu’il est pris la main dans le sac: « pourquoi moi? tout le monde le fait… » Cette généralité fait de la corruption un des système néfastes les plus difficile à éradiquer ; comme les systèmes mafieux, l’ampleur et la diversité des collusions, des connivences, des complicités partagées, font que personne, à quelque niveau qu’il se trouve, n’a la force suffisante pour lutter contre un régime où tout le monde a une miette à gagner, une responsabilité à cacher, ou des répercussions à craindre.


Le choix de Klaus Kinski, archétype blond germanique, pour prononcer le discours le plus cynique de film, est éclairant. Le discours n’a pas changé, c’est toujours celui du mépris d’une classe, d’une caste, pour ce qu’elle considère comme les êtres inférieurs, et pour leurs lois médiocres, auxquels ils ne se sentent pas soumis. Le discours, ici celui du capitalisme sauvage (y-en a t’il d’autres?), du commerce transnational, qui se voit au-dessus des lois, et ne reconnait que celle de son profit, sa volonté de pouvoir à lui. C’est le discours d’un pouvoir occulte, d’une minorité qui voit toute barrière à l’augmentation de sa puissance comme une aberration, comme le dernier sursaut risible d’une masse ignorante et incapable, un peu comme le dernier souffle des médiocres. Ce mépris pour les lois des autres est le trait commun des prédateurs économiques. Dans son film « Plunder, the crime of our time« , le journaliste Danny Schnechter donne la parole à quelques uns de ces criminels en col-blanc, dont le trait commun est ce sentiment triomphant d’impunité, cette conscience de ne pouvoir être stoppé dans leurs entreprises de pillage. « Nous n’avons aucun respect pour vos lois », dit l’un d’eux, « nous considérons votre code moral, et vos lois, comme des faiblesses à exploiter dans l’exécution de nos crimes ».

Sans trop raconter de la fin du film, la conclusion de l’équipe Lautner/Audiard repose sur ce même fatalisme qui voit l’état, l’autorité politique, et la justice, totalement impuissants face à la menace des prédateurs économiques, qui voit le Capital tellement infiltré dans toutes les sphères du gouvernement qu’il en est virtuellement indélogeable. Et qui fait passer les enquêteurs pour des idéalistes, s’attaquant à une tâche insurmontable, mais surtout, selon eux, inutile.  Comme dans toute bonne conspiration, la menace que font planer ces corporations multinationales sur la France du film est floue, mais surtout, elle n’a pas de visage. On ne connait d’elles que leurs intermédiaires, vulgaires marionnettes prises à leur propre jeu. Ceux-ci sont interchangeables, remplaçables, dispensables, et peuvent être sacrifiés sans le moins du monde remettre le système en cause. C’est en substance ce qui rend pour Audiard la lutte contre ce système si déprimante, si décourageante, et d’avance vouée à l’échec. Quelles que soient les tentatives de la police, de la justice ou du gouvernement, les tentacules de la pieuvre repousseront toujours de plus belle.

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La Médiathèque présente actuellement une sélection de films et documentaires sur le thème de la mondialisation, et de la face cachée de la politique économique néo-libérale.

à voir entre autres:

Espions sur la Tamise (Ministry of Fear) – Fritz Lang

Posted in cinema, complot, paranoia, pop culture with tags , , , , , , , on décembre 15, 2010 by noreille

Dans cette adaptation du roman de Graham Greene, Fritz Lang traite ce qui aurait pu sembler une « banale » affaire d’espionnage durant la seconde guerre mondiale comme un authentique cauchemars paranoïaque. Son héros, qu’il nous montre d’emblée fragile, sortant à peine de plusieurs années passées dans une institution psychiatrique, va devoir affronter un monde extérieur aux contours totalement imprévus et flous.  Ses premières rencontres le plongeront, dès sa libération, dans un univers étrange, énigmatique, qui glissera progressivement vers une menace de plus en plus inquiétante. Mêlé à son insu dans un complot des plus tordus – allant du microfilm dissimulé dans un gâteau à la crème et aux œufs à une galerie de personnages occultes/occultistes fort particulière – il va devoir apprendre à y distinguer nouveaux amis et ennemis potentiels, un sport dans lequel il n’excelle manifestement pas.

Tourné en 1943 en pleine guerre, le film se distingue d’autres productions de l’époque par la relative absence de propagande de guerre, mais surtout par l’audace formelle de plusieurs scènes, véritables expérimentations dans la manière de présenter la complexité de la conspiration, et la panique qui s’empare progressivement du personnage central. S’il est bien évidement question d’un réseau d’espionnage nazi infiltré en Grand-Bretagne, celui-ci est avant tout le prétexte à développer le thème plus général du complot, et à noyer le protagoniste –  et le spectateur, qui doit débrouiller l’énigme à ses côtés – dans les brumes d’une machination au premier abord rocambolesque. Ce réseau qui aurait pu être soviétique, chinois ou iranien quelques années plus tard, compense l’imprécision de ses origines et de son idéologie par une originalité certaine, voire une certaine flamboyance.

Cette extravagance va renforcer nos doutes quand à la réalité de la menace, malgré les preuves qu’en apporte le héros-malgré-lui. Démasquer un nid d’espion est une chose, mais se débattre contre de fausses voyantes extra-lucides, de faux aveugles, et de faux médiums aristocrates, en est une autre. On peut s’interroger sur le degré de parodie qui a poussé Graham Greene dans cette direction excentrique, mais elle sert admirablement le propos de Fritz Lang. Celui-ci en profite et détourne l’histoire et en fait un film noir complexe et avant-gardiste.

Il y est donc beaucoup question, comme dans toute conspiration, d’apprendre à reconnaître ses amis de ses ennemis, à passer au-delà des apparences pour percer à jour les adversaires, et en esquiver les menaces et les pièges. Lang multiplie les personnages énigmatiques et les scènes décalées, une vente de charité s’y transforme en moment presque lynchien, au tempo ralenti et au jeu flottant entre le baroque et la pitrerie, une séance de spiritisme replonge le héros dans son passé refoulé, une ombre mystérieuse le suit pas à pas. Lang joue des clichés du film de genre comme des traits les plus sombres de ses précédents films expressionnistes, sans  toutefois en prendre aucun au sérieux. Il fait défiler devant nous un tueur aveugle, une voyante refusant de lire l’avenir, un détective privé poussiéreux et gaffeur, un couple de réfugiés, autrichiens comme lui, un libraire détestant être dérangé par ses clients, etc. C’est pour le servir toute une galerie de portraits fantasques qu’il énumère, dont l’allure presque comique enlève au récit du héros sa vraisemblance et sa plausibilité.

C’est bien sûr sur cette corde que jouera le réalisateur pour isoler son protagoniste, livré à lui-même, n’osant contacter la police, et dont les seuls amis seront à choisir parmi les principaux suspects. L’ironie de sa situation n’échappera pas au spectateur, qui le verra se jeter dans la gueule du loup de scènes en scènes. Piégé, mais refusant de se laisser abattre, ce sera le portrait d’un homme luttant pour conserver ses esprits face à un monde baroque et trompeur. Le point de départ du film, le montrant sortir, guéri, d’un institut psychiatrique, souligne le risque qu’il court réellement, outre les balles qui lui sont destinées, et les attentats à la bombe. C’est sa santé mentale qu’il doit défendre, prouvant, seul face à tous, qu’il a bien vu ce qu’il a vu, et que ce n’est pas son imagination qui la placé dans cette situation, celle de la seule personne capable de déjouer le complot qui menace le pays tout entier.

L’Oreille – Karel Kachyna

Posted in chronique, cinema, complot, paranoia, Uncategorized with tags , , , , , , , , on novembre 12, 2010 by noreille

L’oreille, c’est le petit nom que donnent Ludvik et Anna aux mécanismes d’écoute qui les espionnent pour le compte des services de renseignement tchèques. Monsieur est attaché de cabinet, Madame l’accompagne dans ces soirées ennuyeuses où se fait et se défait la politique du pays. Les soirées en question sont longues, tendues et fortement arrosées. Monsieur y tremble pour son poste, pour son avenir, pour sa vie parfois, Madame y boit et y parle trop. Dans une des pires soirées de ce genre, Monsieur apprend que son supérieur est tombé en défaveur, et craint de le suivre dans sa chute. De retour à la maison, il veut faire disparaître toutes preuves de leur collaboration.

Mais tandis que l’alcool brouille la perception de Monsieur comme de Madame, c’est une maison plongée dans le noir qui les accueille, et l’on ne sait si les portes en sont ouvertes suite à un oubli, ou si les services secrets sont déjà intervenus. La mystérieuse voiture stationnée dans leur rue et les aller-retour d’inconnus dans le jardin ne sont pas là pour arranger les choses. Il s’agit au plus vite de détruire par le feu les documents compromettants.

Karel Kachyna présente avec ce film un portrait à la fois absurde et effrayant de ses années sombres de la Tchécoslovaquie, des révolutions de palais, de la surveillance permanente, des diktats changeants, flous, jamais affirmés mais toujours implicites, qui dirigent la vie du peuple, et plus encore des fonctionnaires de l’état. Plus ubuesque que kafkaien, c’est avant tout la confusion organisée du régime qui est mise en scène,  plus que sa complexité aberrante. Les personnages s’y débattent dans un flou artistique propice à toutes les dérives paranoïaques, à toutes les peurs irréfléchies, et surtout aux réactions les plus hystériques.

Bien sûr, la tension qui se crée au sein du couple, qui ne se comprend plus à mesure que le monde qui les entoure leur échappe, les mène droit à la crise de nerf, présentée ici de manière très slave, avec force cris et moult explosions. La situation est dès le départ ingérable, tout concourt à pousser encore plus loin leur angoisse et justifier tous les débordements. Comme le dit Clément Rosset, la paranoïa se distingue de la pensée tragique en ce qu’elle trouve encore, au sein de l’absurde, du malheur, de la peur, une logique, une volonté, qui la dégage du simple hasard, de la simple fatalité. L’Oreille joue sur le fil entre ces deux sentiments, ces deux versions de la terreur, les protagonistes sont rassurés de savoir qui les espionne, qui les menace, mais sont incapable de débrouiller les causes de ces dangers. L’incongruité même de leur situation éclaire ce qui faisait des anciens régimes d’Europe de l’Est de magnifiques symboles de l’absurde, dont la logique interne, impeccable, bétonnée, ne parvenaient qu’à grand peine à dissimuler les affres de l’absurde bureaucratique, la monstruosité du formalisme étatique.

Film à tiroirs, à rebondissement, dont l’apparente confusion reproduit la confusion qui monte chez les deux personnages principaux, c’est avant tout une charge féroce du régime, mais qui reste dans sa conclusion d’un ironie mordante, presque glaçant, et en fait un parfait exemple de ce que pouvait signifier la nouvelle vague cinématographique et sa liberté formelle dans un contexte comme celui de cette époque.

 

Les hommes – Ariane Michel

Posted in cinema, experimental, Uncategorized with tags , , , , , , , , , , on mai 27, 2010 by noreille



Au début, le bateau fend les flots, s’avance vers l’horizon. Le seul son audible est le chant du bateau lui-même. Le panorama est minimaliste à l’extrême. Comme dans les photographies de Hiroshi Sugimoto, on n’a que deux données à observer, le ciel et l’eau. Puis progressivement, d’autres contours apparaissent : la terre, la neige, les glaces. Aux diverses nuances de bleu viennent s’ajouter des nuances de blanc, de gris. Toute cette approche prendra plusieurs minutes, qui vont imposer, ou plutôt annoncer le rythme du film, doucement alangui, et son style épuré, retenu. On pourrait dire le film contemplatif, et le réduire à une série de (très) belles images, mais la question n’est pas là.


En nous plongeant graduellement dans le paysage, étape par étape, couleur par couleur, Ariane Michel a reproduit – ou recréé – la distorsion du temps qui accompagne le voyage à travers un panorama qui est ici,  plus qu’un décor, un véritable sujet, un élément central du voyage, et du film. Le paysage c’est un moyen de transformer la temporalité, de la ralentir, la tordre. Le film, et son montage est une manière de reconstituer cette altération, de reproduire cette torsion. Dans Les hommes, la terre apparaît après 3 minutes de film, le premier animal arrive après 6 minutes, le premier humain après un quart d’heure, et la première parole après un peu moins d’une heure. Cette construction pas à pas en fait avant tout un film sur le regard, sur la découverte, l’exploration d’un paysage par les yeux et les oreilles.


Ariane Michel a embarqué sur le Tara à la demande de son armateur. Le navire partait pour sa première traversée, après un long temps d’inactivité. La première mission avait pour destination le Groenland, et pour passagers et équipage des scientifiques invités, à qui avait été donné carte blanche. C’était une façon de remettre en route le bateau, de le remettre à flot. Ariane Michel de son côté devait faire de l’expédition un portrait. Il a été rapidement clair que c’en serait plus une vision artistique, personnelle, que documentaire.


Elle a donc accompagné les scientifiques, les filmant dans leur observation, les suivant à chaque descente à terre. Mais si elle s’est intéressée à leur travail, et à leur regard sur la nature, c’est aussi en tentant de les y précéder chaque fois, pour avoir la primeur du paysage, pour pouvoir le filmer avant qu’ils n’y rentrent, avant même qu’ils ne le voient. Elle décrit son approche comme celle « d’un chasseur qui poserait des pièges à humains ». Il lui fallait repérer, avant eux, ce qui pourrait les intéresser, les attirer, et les y précéder pour les attendre, filmer leur arrivée, leur découverte et leur travail sur place, leur examen minutieux de la faune et de la flore, les montrant s’arrêtant devant chaque plume, chaque brin d’herbe, chaque brindille. Les plans larges, ouverts, qu’elle prépare avant leur arrivée servent alors de contrepoint à leur recherches, où on les voit se concentrer au contraire sur les détails les plus infimes.

Tout le film parle de ses différents regards, de ses différents rapports au paysage. On ne sait pas toujours exactement ni ce que les scientifiques regardent ni pourquoi. On les observe observant. On ne voit souvent d’eux que leur ombre, leur silhouette. On ne comprend pas toujours le paysage non plus, ses sautes d’humeur, ses changements tantôt souples, tantôt brusques. On le voit évoluer, comme vivant, se transformant de lui-même, avec la lumière, avec les éléments, avec le temps. Filmé très près du sol, presque au ras de terre, le film laisse la nature s’installer à son rythme, c’est une histoire entre le paysage et les humains. C’est une histoire entre le regard – les regards – et le temps qu’il réclame.



Rem – la sélec du mois d’Avril avait déjà abordé à travers la marche, ce rapport étrange entre le paysage et l’être humain qui accepte de s’y plonger. On y rappelait, avec Miguel Benasayag, les modifications profondes que le paysage produisait sur le psychisme, dont une nouvelle forme de temporalité n’est qu’un premier effet, ainsi que les états de conscience que provoque l’interaction avec un environnement mouvant, changeant.

Les fantômes de Takashi Ito et ceux de Clément Rosset

Posted in chronique, cinema, experimental, musique, pop with tags , , , , , , , , , on avril 19, 2010 by noreille

Quelques photos extraites de « Grim », un film expérimental de Takahashi Ito, et qui me semblait incidemment pouvoir illustrer visuellement les discussions de ces derniers temps autour du concept d’hauntology. Alors, d’accord, peut-être vois-je des fantômes partout, mais c’est également un jeu qu’affectionne Ito dans ses films, où superposant plusieurs plans comme ici, ou projetant des films sur les murs qu’il filme, et, démultipliant chaque image en un étrange gâteau feuilleté de plusieurs lieux, de plusieurs temps, il cumule un présent un peu flou, avec des événements qui peuvent être compris au choix comme passé, comme futur ou comme illusion. Ou tout cela ensemble … Au final on ne sait pas ou plus ce qui était réel, ce qui était illusoire, ce qui n’a jamais eu lieu, et ce qu’on a mal compris … C’est en somme la nouvelle métaphore apportée par cette histoire d’hauntology. Elle est a rapprocher de ce que Clément Rosset écrit sur le sujet des ombres, et des fantômes.

Un des grands penseurs des rapports du réel et de l’illusion, Clément Rosset a écrit de nombreuses et fort belles pages sur la présence fantomatique de doubles de la réalité, depuis « Le réel et son double » en 1976 jusqu’à « Impressions fugitives: l’ombre, le reflet, l’écho » en 2004 ou « Fantasmagories » en 2006.  Il y présente l’illusion avant tout comme une mise à l’épreuve de la réalité, une remise en cause du présent. En voici une page: « Il est temps de reconnaître enfin dans cet « autre événement » -attendu peut-être mais ni pensé ni imaginé – que l’événement réel a biffé en s’accomplissant, la structure fondamentale du double (..) Cependant toute duplication suppose un original et une copie, et on se demandera qui de l' »autre événement » ou de l’événement réel, est le modèle, et qui le double. On découvrira alors que l' »autre événement » n’est pas véritablement le double de l’événement réel. C’est bien plutôt l’inverse: l’événement réel qui apparait lui-même comme le double de l’autre événement ». En sorte que c’est l’événement réel qui est, finalement, l' »autre »: l’autre c’est ce réel-ci, soit le double d’un autre réel qui serait lui le réel même, mais qui échappe toujours et dont on ne pourra jamais rien dire ni rien savoir. L’unique, le réel, l’événement possèdent donc cette extraordinaire qualité d’être en quelque sorte l’autre de rien, d’apparaître comme le double d’une « autre réalité qui s’évanouit perpétuellement au seuil de toute réalisation, au moment de tout passage au réel ». (Clément Rosset – « le réel et son double, traité de l’illusion » p.42-43)

Sekigun-PFLP: Sekai Senso Sengen (Armée Rouge/FPLP: Déclaration de guerre mondiale)

Posted in asie, chronique, cinema, complot, paranoia with tags , , , , , , , on janvier 15, 2010 by noreille

Un petit retour sur Koji Wakamatsu, le réalisateur de United Red Army, avec la découverte (via l’excellent Discipline in Disorder) de son film Sekigun/FPLP sur Ubuweb. Ce film a été tourné en 1971 en Palestine avec la collaboration de Masao Adachi. Il suit les exilés de l’Armée Rouge Japonaise, Fusako Shigenobu and Mieko Toyama, et leur association avec les palestiniens du FPLP de Georges Abache. Le film se présente d’emblée comme un film de propagande, d’agit-prop, et reprend les théories du groupe d’ « envisager toute action (de l’interview au détournement d’avion) comme un acte de propagande, c’est à dire d’information et d’exemple. Le groupe défend cette optique comme une réponse au monopole de l’information, c’est à dire de la propagande, de l’impérialisme américain. »


Une grande partie de l’Armée Rouge Japonaise s’était à cette époque réfugiée en Palestine dont elle avait épousé la cause (d’une certaine manière en remplacement de la cause Vietnamienne) et avait organisé les sections les plus radicales du mouvement palestinien, tant politiquement que sur le plan de la lutte armée. Plusieurs personnes s’accordent pour dire que c’est à cette influence japonaise qu’on doit la stratégie des actions suicides, des opérations kamikazes.

Masao Adachi lui-même rejoindra le mouvement en 1974. Il fut arrêté et emprisonné en 1997 au Liban et extradé au japon en 2001. Il fut libéré après deux années en prison et publiera ensuite « Cinema/Revolution [Eiga/Kakumei] », son auto-biographie.

Félicia avant tout – de Raaf/Radulescu

Posted in chronique, cinema with tags , , , , , on janvier 13, 2010 by noreille

Félicia habite Amsterdam, elle est roumaine, elle est en visite chez ses parents, à Bucarest. Aujourd’hui, c’est le jour du départ. Elle doit prendre un avion qui la ramènera chez elle, auprès de son fils, que garde cette semaine-là son ex-mari. Sa soeur va venir les prendre, sa mère et elle, pour se rendre à l’aéroport. Elle est un peu en retard. Rien ne va se passer comme il le fallait.

Si ce film dure deux bonnes heures, c’est qu’il joue résolument sur des enchaînements de tempos différents, correspondant à des états d’esprit différents. Pour bien rendre le conflit entre ces états d’esprit, il fallait mettre à contribution la patience du spectateur. Le film fonctionne ainsi comme une alternance de crises entrecoupées de longues séquences où l’on croit voir l’action s’enliser, ralentir jusqu’à l’inertie. Mais cette inertie apparente, et la lenteur de ces scènes se révèle rapidement être entièrement délibérée. Dès le début du film un malaise s’installe et une sensation de vide prend place, il semble ne rien se passer et ne rien se dire. Un appel téléphonique qui n’en finit pas, un petit déjeuner où chaque mot prononcé produit un mini-drame. Des passages domestiques, terre-à-terre, qui rappellent les tropismes de Nathalie Sarraute, ces dialogues creux, inutiles, redondants, qui masquent l’absence de communication réelle, ou pire, son refoulement. Et c’est bien sûr le cœur de cette histoire ; le psychodrame qui se joue est une fable sur la difficulté de communiquer, voire son impossibilité. Chaque détail de l’histoire est un frein à cette communication, non pas à la parole, abondante, débordante jusqu’à l’écœurement, mais à l’expression de quelque chose qui ait un sens plus profond, qui vienne du fond du cœur. La base des échanges elle-même est problématique, elle est dès le départ filtrée, biaisée : par le va-et-vient entre les deux langues – néerlandais et roumain – de Félicia, par la technologie – la moitié du film se passe au téléphone – et par le gouffre qui s’est installé irrémédiablement entre Félicia et ses parents, un conflit générationnel aggravé par la distance Bucarest/Amsterdam.

Toutes les tentatives de dialogue sont ensuite parasitées, empêchée par des éléments extérieurs : la mère de Félicia tente régulièrement d’intervenir dans les conversations téléphoniques de sa fille, des rencontres imprévues interrompent leur discussion, le portable perd son signal, le père, mis à l’écart, tente maladroitement, à contretemps, de garder une place, une utilité, dans le déroulement des évènements. Tout, dans les moindres détails du film, est là pour illustrer l’entrave au dialogue, jusqu’aux employées derrière les comptoirs de l’aéroport, dont l’attention est systématiquement détournée, à l’approche de Félicia, par un collègue, un son, une distraction. Et lorsque la nécessité de communiquer devient suffisamment urgente que pour passer outre des blocages qui s’y opposaient, il est trop tard et le dialogue tourne à l’affrontement, devient règlement de compte, chacun campant sur ses positions et déversant sur l’autre un flot de reproche. D’un côté le chantage affectif : « T’inquiète pas, on va te laisser tranquille bientôt, ton père et moi. On va bientôt disparaître, si on t’agace » ou encore « tu nous traites comme des domestiques » et « Je suis ta mère et je te donnerai des leçons jusqu’à ma mort. ». De l’autre les accusations terribles, attaques en règle de la bonne conscience de la mère, dont la compassion ne serait que vengeance déguisée, et le sacrifice une forme d’égoïsme. Mais là encore il est trop tard, et rien de ce qui sortira de ce déferlement ne pourra réparer la distance qui s’est installée entre cette fille indépendante, partie vivre à l’étranger, et ses parents. Il n’y aura aucun soulagement, ni aucun espoir de changement.