Archive pour paranoia

Espions sur la Tamise (Ministry of Fear) – Fritz Lang

Posted in cinema, complot, paranoia, pop culture with tags , , , , , , , on décembre 15, 2010 by noreille

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Dans cette adaptation du roman de Graham Greene, Fritz Lang traite ce qui aurait pu sembler une « banale » affaire d’espionnage durant la seconde guerre mondiale comme un authentique cauchemars paranoïaque. Son héros, qu’il nous montre d’emblée fragile, sortant à peine de plusieurs années passées dans une institution psychiatrique, va devoir affronter un monde extérieur aux contours totalement imprévus et flous.  Ses premières rencontres le plongeront, dès sa libération, dans un univers étrange, énigmatique, qui glissera progressivement vers une menace de plus en plus inquiétante. Mêlé à son insu dans un complot des plus tordus – allant du microfilm dissimulé dans un gâteau à la crème et aux œufs à une galerie de personnages occultes/occultistes fort particulière – il va devoir apprendre à y distinguer nouveaux amis et ennemis potentiels, un sport dans lequel il n’excelle manifestement pas.

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Tourné en 1943 en pleine guerre, le film se distingue d’autres productions de l’époque par la relative absence de propagande de guerre, mais surtout par l’audace formelle de plusieurs scènes, véritables expérimentations dans la manière de présenter la complexité de la conspiration, et la panique qui s’empare progressivement du personnage central. S’il est bien évidement question d’un réseau d’espionnage nazi infiltré en Grand-Bretagne, celui-ci est avant tout le prétexte à développer le thème plus général du complot, et à noyer le protagoniste –  et le spectateur, qui doit débrouiller l’énigme à ses côtés – dans les brumes d’une machination au premier abord rocambolesque. Ce réseau qui aurait pu être soviétique, chinois ou iranien quelques années plus tard, compense l’imprécision de ses origines et de son idéologie par une originalité certaine, voire une certaine flamboyance.

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Cette extravagance va renforcer nos doutes quand à la réalité de la menace, malgré les preuves qu’en apporte le héros-malgré-lui. Démasquer un nid d’espion est une chose, mais se débattre contre de fausses voyantes extra-lucides, de faux aveugles, et de faux médiums aristocrates, en est une autre. On peut s’interroger sur le degré de parodie qui a poussé Graham Greene dans cette direction excentrique, mais elle sert admirablement le propos de Fritz Lang. Celui-ci en profite et détourne l’histoire et en fait un film noir complexe et avant-gardiste.

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Il y est donc beaucoup question, comme dans toute conspiration, d’apprendre à reconnaître ses amis de ses ennemis, à passer au-delà des apparences pour percer à jour les adversaires, et en esquiver les menaces et les pièges. Lang multiplie les personnages énigmatiques et les scènes décalées, une vente de charité s’y transforme en moment presque lynchien, au tempo ralenti et au jeu flottant entre le baroque et la pitrerie, une séance de spiritisme replonge le héros dans son passé refoulé, une ombre mystérieuse le suit pas à pas. Lang joue des clichés du film de genre comme des traits les plus sombres de ses précédents films expressionnistes, sans  toutefois en prendre aucun au sérieux. Il fait défiler devant nous un tueur aveugle, une voyante refusant de lire l’avenir, un détective privé poussiéreux et gaffeur, un couple de réfugiés, autrichiens comme lui, un libraire détestant être dérangé par ses clients, etc. C’est pour le servir toute une galerie de portraits fantasques qu’il énumère, dont l’allure presque comique enlève au récit du héros sa vraisemblance et sa plausibilité.

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C’est bien sûr sur cette corde que jouera le réalisateur pour isoler son protagoniste, livré à lui-même, n’osant contacter la police, et dont les seuls amis seront à choisir parmi les principaux suspects. L’ironie de sa situation n’échappera pas au spectateur, qui le verra se jeter dans la gueule du loup de scènes en scènes. Piégé, mais refusant de se laisser abattre, ce sera le portrait d’un homme luttant pour conserver ses esprits face à un monde baroque et trompeur. Le point de départ du film, le montrant sortir, guéri, d’un institut psychiatrique, souligne le risque qu’il court réellement, outre les balles qui lui sont destinées, et les attentats à la bombe. C’est sa santé mentale qu’il doit défendre, prouvant, seul face à tous, qu’il a bien vu ce qu’il a vu, et que ce n’est pas son imagination qui la placé dans cette situation, celle de la seule personne capable de déjouer le complot qui menace le pays tout entier.

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L’Oreille – Karel Kachyna

Posted in chronique, cinema, complot, paranoia, Uncategorized with tags , , , , , , , , on novembre 12, 2010 by noreille

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L’oreille, c’est le petit nom que donnent Ludvik et Anna aux mécanismes d’écoute qui les espionnent pour le compte des services de renseignement tchèques. Monsieur est attaché de cabinet, Madame l’accompagne dans ces soirées ennuyeuses où se fait et se défait la politique du pays. Les soirées en question sont longues, tendues et fortement arrosées. Monsieur y tremble pour son poste, pour son avenir, pour sa vie parfois, Madame y boit et y parle trop. Dans une des pires soirées de ce genre, Monsieur apprend que son supérieur est tombé en défaveur, et craint de le suivre dans sa chute. De retour à la maison, il veut faire disparaître toutes preuves de leur collaboration.

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Mais tandis que l’alcool brouille la perception de Monsieur comme de Madame, c’est une maison plongée dans le noir qui les accueille, et l’on ne sait si les portes en sont ouvertes suite à un oubli, ou si les services secrets sont déjà intervenus. La mystérieuse voiture stationnée dans leur rue et les aller-retour d’inconnus dans le jardin ne sont pas là pour arranger les choses. Il s’agit au plus vite de détruire par le feu les documents compromettants.

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Karel Kachyna présente avec ce film un portrait à la fois absurde et effrayant de ses années sombres de la Tchécoslovaquie, des révolutions de palais, de la surveillance permanente, des diktats changeants, flous, jamais affirmés mais toujours implicites, qui dirigent la vie du peuple, et plus encore des fonctionnaires de l’état. Plus ubuesque que kafkaien, c’est avant tout la confusion organisée du régime qui est mise en scène,  plus que sa complexité aberrante. Les personnages s’y débattent dans un flou artistique propice à toutes les dérives paranoïaques, à toutes les peurs irréfléchies, et surtout aux réactions les plus hystériques.

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Bien sûr, la tension qui se crée au sein du couple, qui ne se comprend plus à mesure que le monde qui les entoure leur échappe, les mène droit à la crise de nerf, présentée ici de manière très slave, avec force cris et moult explosions. La situation est dès le départ ingérable, tout concourt à pousser encore plus loin leur angoisse et justifier tous les débordements. Comme le dit Clément Rosset, la paranoïa se distingue de la pensée tragique en ce qu’elle trouve encore, au sein de l’absurde, du malheur, de la peur, une logique, une volonté, qui la dégage du simple hasard, de la simple fatalité. L’Oreille joue sur le fil entre ces deux sentiments, ces deux versions de la terreur, les protagonistes sont rassurés de savoir qui les espionne, qui les menace, mais sont incapable de débrouiller les causes de ces dangers. L’incongruité même de leur situation éclaire ce qui faisait des anciens régimes d’Europe de l’Est de magnifiques symboles de l’absurde, dont la logique interne, impeccable, bétonnée, ne parvenaient qu’à grand peine à dissimuler les affres de l’absurde bureaucratique, la monstruosité du formalisme étatique.

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Film à tiroirs, à rebondissement, dont l’apparente confusion reproduit la confusion qui monte chez les deux personnages principaux, c’est avant tout une charge féroce du régime, mais qui reste dans sa conclusion d’un ironie mordante, presque glaçant, et en fait un parfait exemple de ce que pouvait signifier la nouvelle vague cinématographique et sa liberté formelle dans un contexte comme celui de cette époque.

philosophie/télépathie/télégraphie (Shadow of a doubt – A.Hitchcock)

Posted in chronique, cinema, complot, paranoia with tags , , , , , , on mars 21, 2009 by noreille

La jeune Charlie (Teresa Wright) a été ainsi baptisée en l’honneur de son oncle Charlie (Joseph Cotten), le frère de sa mère. Lorsqu’elle constate, ou imagine, la faillite de sa famille, son échec financier, comme son incapacité à construire ce qu’en tant qu’adolescente elle considère comme le vrai bonheur, elle ne peut espérer qu’un miracle. Et ce miracle a un nom, c’est son oncle Charlie. Lui seul, qu’elle n’a plus vu depuis des années, lui seul peut redonner vie à cette famille assoupie, léthargique, ankylosée par un père fade, une mère besogneuse et des enfants trop sages. C’est alors le prodige conjugué de la télépathie et de la télégraphie: deux télégrammes et deux pensées se croisent et annoncent le retour de l’oncle au pays. Quittant New York, il doit venir dans la région pour affaire et surtout pour visiter sa famille. Tout s’arrange.

C’est très tôt dans le film qu’intervient le dévoilement, la proclamation du mystère. Nous découvrons très tôt, nous, spectateurs du film, la figure horrible de la duplicité, de la tromperie. Nous entrevoyons rapidement la face double de la fourberie, celle qui donne aux êtres tantôt un visage souriant, affable, aimant, tantôt une face brutale, cruelle et dure. Hitchcock nous montre l’autre visage de l’oncle, et nous allons passer le reste du film à faire des gestes désespérés aux autres personnages, à leur crier à travers l’écran de se méfier, de prendre garde et de mieux discerner les indices subtils abandonnés ça et là par l’oncle et par le cinéaste.

Il faudra toute l’intelligence de Charlie pour passer au dessus de son innocence et de son amour pour cet oncle, et simplement imaginer la vérité. On le voit très vite, c’est elle le cerveau de la famille (« She’s got brains »). Elle sera la seule à déchiffrer les indices de Hitchcock, les maladresses de l’oncle. Son premier indice, qu’elle va néanmoins louper, autant par deni que par surprise, elle l’obtient dès le premier contact. Pendant un instant elle est le seul témoin de la duplicité de l’oncle Charlie. Celui qui descend du train n’est pas le même homme que celui qui vient à sa rencontre sur le quai. Pendant une fraction de seconde, elle a obtenu la même information que nous, la même connaissance. Prise dans l’action du film, elle ne pourra pas en prendre immédiatement conscience. Le moment n’est pas encore venu ; l’heure est aux retrouvailles, et à l’espoir. L’oncle est de retour, la vie de la famille va être métamorphosée.

Dans cette petite ville de province, pétrie de bonnes manières, de superstitions simplistes et de passe-temps innocents, l’oncle fait très vite tache. Bien sûr, dans la rue, son allure intrigue, son argent fascine, certes, mais pour Charlie, c’est surtout son caractère changeant qui va devenir une énigme. Ce caractère si étranger à sa famille, si éloigné de la douceur de sa mère, et de la placidité de son père. C’est sa « philosophie » aussi, ses opinions tranchées sur la vie, sur les choses, cette dureté si contraire à la compassion chrétienne de la famille. Son égoïsme, son insensibilité, son aigreur. A l’opposé de la nostalgie un peu pathétique de sa sœur (« We were so close as children… »), l’oncle Charlie vit pour le moment présent, sans regard pour le passé, sans regrets, sans souvenirs. Sans photographie non plus, car il refuse d’être pris en portrait. Il a toutefois pour son époque le même dégoût que pour le passé, les gens lui semblent méprisables, écœurants, les femmes surtout, les femmes avec leur argent d’après-guerre, ces riches veuves de guerre qui dévorent leur héritage. Ces femmes qui « engraissent avec l’argent de leur défunts, comme des animaux ». Et on sait « ce qui arrivent aux animaux, quand ils deviennent trop gros… »  On le voit, au fur et à mesure qu’il se livre, l’oncle Charlie a des opinions étranges, peu communes. C’est ce qui lui permettra d’échapper aux questions des deux enquêteurs fraichement arrivés eux aussi, dans la ville, pour mener un sondage sur les familles de l’Amérique moyenne. « Les opinions de mon oncle ne sont pas communes » leur rétorquera la jeune Charlie, « Elles ne vous seront d’aucune utilité. »

Étonnamment pour un film d’Hitchcock, il n’y a pas ici d’énigme à percer. La situation nous est offerte toute entière dès les premières scènes. Il ne nous incombe à nous spectateurs que d’assister impuissants aux mensonges des uns et à l’aveuglement des autres. Il ne nous reste qu’à assister à l’affrontement inévitable entre les deux Charlie. Un affrontement qui ira lentement de la comédie sournoise aux menaces à peine voilées, pour aller ensuite jusqu’à la violence physique, comme lorsqu’il empoignera de manière répétée la jeune Charlie de ses mains d’étrangleurs  » You’re hurting my arm, again!  » La progression est un crescendo insoutenable, augmentant encore d’intensité à chaque nouveau contact, lorsque les changements de visage, de personnalité, s’accélèreront, lorsqu’il ne sera plus nécessaire de se cacher, entre Charlies, chacun sachant que l’autre sait. Le face à face, alors, sera final.

Le mystérieux docteur Korvo – Otto Preminger

Posted in cinema, complot with tags , , , , , , , , , on février 24, 2009 by noreille

La conspiration est un phénomène qui se joue sur une grande échelle, c’est bien entendu. Les plus grands complots ont généralement des visées ambitieuses, mettant en cause et en danger l’espace public de la politique, des médias, de la société dans son ensemble. Mais en marge de cette version de masse, il existe une version privée tout aussi effrayante, celle de la manipulation, de la domination par un esprit malveillant. Cette mainmise d’un autre sur notre propre cerveau a pris selon les époques plusieurs formes lexicales, l’enchantement par la sorcellerie a progressivement fait place à l’hypnose avant d’arriver à notre moderne « lavage de cerveau ». Cette évolution qui va de la possession diabolique d’antan au quotidien des sectes et religions d’aujourd’hui représente une crainte à plusieurs visages, plusieurs déclinaisons, plusieurs résonances : la perte de controle bien évidement, la dépersonnalisation, la faiblesse de la raison, la genèse du mal et la perte de l’innocence. Toutes ces questions sont comme un écho de craintes anciennes, qui relient des figures aussi variées que le zombi, les possédés du démon, les victimes de sortilèges , le trouble dissociatif de la personnalité d’un docteur Jekyll, les sujets d’un conditionnement militaire ou les cobayes de la célèbre expérience de Stanley Milgram. Dans toutes ces figures, l’individu se défait de sa personnalité pour obéir aux ordres et aux désirs d’un autre, et même s’il le fait, au début, de sa propre volonté, l’opération a toujours l’aspect effroyable d’un viol de l’esprit. S’il a été rapidement démontré qu’il n’était pas possible, par l’hypnose, de faire agir quelqu’un contre les principes qu’il possède étant conscient, la figure de l’hypnotiseur, charlatan ou savant fou, reste un moteur narratif puissant, depuis « Les Vampires « de Louis Feuillade jusqu’au « Manchurian Candidate » de John Frankenheimer.

« Le mystérieux docteur Korvo » est ainsi le regrettable titre français de « Whirlpool », un film d’Otto Preminger d’après un scénario de Ben Hecht, adapté d’un roman de Guy Endore, et tourné en 1949. Ben Hecht avait déjà abordé le thème de la possession et de la psychanalyse avec le scénario du film « Spellbound« , d’Alfred Hitchcock. Si le scénario est comparativement ici un peu expéditif, et affaibli par des raccourcis peu crédibles ou des personnages inachevés et stéréotypés (la victime, le mari jaloux, le flic borné ), Preminger parvient à tirer de l’intrigue une matière particulièrement fertile. Il fait de cette histoire de triangle relationnel sous hypnose un modèle de paranoïa privée.

attention: spoilers légers droit devant…

On retrouve dans les rôles principaux Gene Tierney, que Preminger avait déjà dirigée cinq ans plus tôt dans le magnifique « Laura » et qui donne ici une interprétation remarquable d’une chute lente dans la folie. Elle passe de scène de somnambulisme à des scènes où l’on comprend que, progressivement, la manipulation que lui fait subir le docteur Korvo la fait douter d’elle-même et plonger dans la démence. Celui-ci,interprété par José Ferrer, se montre à la fois charmeur (c’est la base même de son métier) et totalement malhonnête. Par des assauts de séduction, il va avec brio s’assurer le contrôle de Gene Tierney sous couvert de la soigner de sa kleptomanie, en secret de son mari. Et puis il y a ce mari, justement, mari absent, mari jaloux, mari aveugle aussi devant les souffrances de son épouse, prêt à conclure à sa culpabilité pour la punir de ce qu’il croit être une infidélité. Mari stupide complètement dépassé par les évènements et manipulé lui aussi, plus encore que sa femme, par le mystérieux docteur Korvo.

A travers le procès du meurtre qui sous-tend l’histoire, il y a un procès du mariage de Gene Tierney et de son peu psychologue psychanalyste de mari. Couple bourgeois modèle de l’Amérique des années quarante, le couple est pourtant bancal, Gene Tierney est l’exemple même de la trophy wife, une femme-trophée, qu’on aime à montrer en société, mais dont on attend pas une personnalité, une intériorité. Elle joue ce rôle avec plaisir pendant un temps mais fini par craquer, son mari finit par lui rappeler son père, possessif et dominateur, et elle se venge alors de lui de la même manière, elle devient voleuse, kleptomane, et tire de ce secret une certaine fierté  »  I stole, nobody ever caught me ». C’est ainsi que, prise aux pièges du docteur Korvo, elle ne pourra se confier à son mari, de crainte de trahir cet autre secret, le vrai. Et c’est ainsi que commence une subtile machination qui réussit à semer le trouble dans l’esprit du mari. Il découvre une existence inconnue à cette femme qu’il croyait cernée, acquise. Il se retrouve emmêlé dans un doublebind, une double contrainte paradoxale où chaque conclusion possible lui est intolérable, où soit sa femme est innocente, et alors elle le trompe, ou bien elle lui est fidèle, et alors coupable. Après lui avoir refusé dès l’entrée toute circonstance atténuante, « you’re not drugged, you’re acting », il finit, il faut bien l’avouer, par un artifice de scénario, à lui accorder à nouveau sa confiance, et à chercher à la sauver de la prison.

On l’aura compris, ce n’est pas l’histoire qui fait la force de ce film, mais la qualité de la mise en scène et de l’image qui restituent au mieux, voire provoquent, dans la lignée des meilleurs films noirs, l’atmosphère paranoïaque de la machination et de la manipulation, la violence des relations, « you don’t believe me »/ »you’re sick », la panique intérieure des personnages. A travers un jeu minimaliste et un cadrage redoutable, les acteurs sont littéralement mis en mouvement, amené à la vie par la caméra. « Le mystérieux docteur Korvo », dans son formalisme noir et son élégance minimaliste, et dans son étrange mélange d’angoisse et de fascination, est le pendant privé des grandes conspirations.

Le Dossier 51

Posted in cinema, complot, paranoia with tags , , , , , on novembre 5, 2008 by noreille

Un film à ajouter à notre section française du film de complot:

Le Dossier 51 est un roman d’espionnage de Gilles Perrault, publié en 1969, et adapté au cinéma en 1978 par Michel Deville. On y voit une organisation secrète, non précisée, tenter de placer sous sa coupe un diplomate français récemment engagé auprès d’une organisation internationale. Elle va le mettre sous surveillance et tenter d’établir de lui un profil complet, à la recherche d’une faille pouvant servir de « levier », au cas où.


L’originalité du film comme du roman est de se présenter comme un dossier, ne rassemblant que des notes, mémos, compte-rendus de filatures ou d’écoute, jouant sur les variations de mises en pages et typographies, dans le cas du livre, et sur un survol très complet, dans le cas du film, de supports visuels. On y croise donc une foultitude de caméras de surveillance, de caméra cachées, de photos au téléobjectif, etc, tout un panel d’images possibles, y compris une scène « aveugle » où seul un micro caché permet de suivre l’action. Nous sommes en 1978 et ce genre de variations stylistiques, de jeu sur le support, est encore rare, et surtout peu courant dans le cinéma français. On n’avait pas encore alors pris l’habitude de passer du 35mm à une image vidéo, puis au grain d’une webcam, ou d’une caméra de surveillance. On avait également rarement autant recours à la caméra subjective, qui force à des astuces pour que certains personnages, invisibles parce que représentés par l’objectif de la caméra, apparaissent toutefois à l’écran, ne serait-ce que furtivement. Michel Deville s’en donne ici à cœur–joie, multipliant les approches, les trouvailles, les variantes, les styles. Quelquefois formel par plaisir, souvent ludique, le film tourne autour de ses personnages; ils sont abordés de loin, entendus au détour d’un couloir, observés à la jumelle, aperçus dans un miroir, jamais accostés de front. Certains ne sont jamais vus, et sont seulement entendus.


Comme souvent dans les conspirations de ce type, la technologie joue un grand rôle. Elle est présente durant tout le film, véritable défilé d’écrans, de moniteurs, de banques de données, d’ordinateurs en tous genres. Elle ajoute à la surveillance la froideur et l’anonymat de l’espionnage moderne. Elle se livre à la dissection de la vie du diplomate avec le côté clinique et impassible des machines. Et une fois de plus démontre l’inutilité, plus que le danger, de ces pratiques de surveillance, inondant l’équipe d’un excès d’informations superflues et parasites. L’organisation aura alors recours à la psychanalyse pour percer la personnalité et les désirs du diplomate. Elle profilera celui-ci à la grosse louche dans un premier temps, pour finir par pointer avec précision les faiblesses de l’homme. C’est alors que celui-ci se révèlera réellement humain, découvrant en lui-même des failles qu’il ignorait.


Sans en raconter plus, et sans révéler plus de l’intrigue du film, il faut avant tout le raccrocher à notre dossier « complot » et déceler les éléments paranoïaques qui s’y trouve. Comme dans les conspirations classiques, telles qu’on les trouve dans les film d’Alan J.Pakula, par exemple, le complot est du côté de l’état. L’organisation, quoique anonyme et jamais explicitée, a toutes les caractéristiques d’un appareil d’état. Elle est montrée assez caricaturalement comme une administration avec ses défauts typiques, sa lourdeur bureaucratique, ses rivalités entre services, sa hiérarchie rigide. Les services secrets, loin du glamour des James Bond, sont une extension de la fonction publique telle qu’on la conçoit dans la France des années septante. Une certaine confusion y règne quand à la finalité réelle du travail accompli.


On comprend rapidement qu’une lutte de pouvoir est en cours, entre les différents secteurs de l’organisation, mais aussi entre celle-ci et l’appareil d’état « normal », représenté par le diplomate. Une lutte entre les structures démocratiquement élues et les structures occultes de l’organisation secrète. Une lutte dont l’objet est le controle. Le contrôle d’un individu, tout d’abord, à asservir aux vues de l’organisation, et à travers lui, un contrôle sur le reste de la société. L’ombre du « Grand Complot » plane derrière la simple opération, que l’on présente pourtant comme routinière de ce  service secret. Le nouveau diplomate est ciblé comme l’étaient ses prédécesseurs, et comme le sera le suivant, ainsi que le montre les nouvelles instructions données par l’ordinateur à l’équipe, à la fin du film. Conspiration éternelle, maitrise occulte du monde, le processus est en cours depuis presque toujours et se perpétuera jusqu’à la fin des temps. Mais ça, c’est sans doute de la paranoïa.


Mille milliards de dollars

Posted in cinema, complot, paranoia with tags , , , , , on octobre 28, 2008 by noreille

Un petit retour/détour par la conspiration et le complot au cinéma. Cela fait un petit temps que je devais faire ce petit papier sur le complot dans le cinéma français, mais voilà … Alors, en attendant, voici un film qui illustre assez bien le propos.

Sorti en salle en 1982, « Mille milliards de dollars » est un film d’Henri Verneuil, porté par Patrick Dewaere. Précurseur dans la catégorie « conspiration économique », le film prend aujourd’hui un tour très actuel, malgré son coté un peu daté. S’il a été un peu dépassé par les films du même genre qui l’ont suivi, ceux-ci n’auraient pas été les mêmes sans lui. L’histoire, en deux mots, suit un journaliste, Paul Kerjean, interprété par Dewaere, qui remonte la piste fournie par un informateur anonyme jusqu’à un scandale impliquant un industriel français. Attention aux spoilers, à partir d’ici: Celui-ci aurait, contre pot de vin, vendu au rabais une entreprise française à la multinationale américaine GTI. L’article est publié, mais l’industriel mis en cause est retrouvé mort, avec toutes les apparences d’un suicide. Kerjean soupçonne néanmoins un meurtre, et comprends qu’il a été manipulé pour faciliter ce meurtre et son déguisement en suicide. Aidé à contrecœur par la maîtresse de l’industriel, Laura, il va reprendre l’enquête à zéro et découvrir que l’industriel assassiné était en train de constituer un dossier contre la société GTI. Échappant de peu à la mort, Paul doit fuir en province pour rédiger son article, qu’il intitule « Mille milliards de dollars ».

Le film correspond assez bien à ce qu’on a nommé le cinéma « naïf et roué » de Verneuil. Contrairement à « I comme Icare », son film précédent, qui évoquait lui aussi une conspiration, inspirée directement par l’assassinat de JFK, et qui se terminait par une conclusion plutôt pessimiste, « Mille milliards de dollars » se termine de manière quasiment cocasse, sur un happy end échevelé. Mais cette fin, et le suspense qui y mêne, n’est pas en soi le plus important. Le film est avant tout le prétexte à une dénonciation, celle du pouvoir des grandes compagnies transnationales, des corporations mondiales qui tiennent les économies locales en respect, et au besoin, comme ici, n’hésitent pas à recourir au meurtre pour protéger leurs intérêts. Il est aussi l’occasion de rappeler, ou plutôt à l’époque, de dénoncer un complot, réel celui-ci, dont on ne parlait pas encore beaucoup alors: la collusion des entreprises américaines avec l’Allemagne Nazie ( avant l’entrée en guerre des Etats-Unis, en tout cas ) et leurs investissements dans la future machine de guerre hitlérienne. Le scénario fait de ce film un pamphlet anti-mondialisation avant la lettre. Et c’est ce qui rend le film assez amusant par certains côtés. En effet comment expliquer la mondialisation en 1982? Le terme lui-même venait de naître (dans cette acception-là en tout cas) et n’existait pas encore dans l’imaginaire collectif comme le raccourci qu’il est de nos jours. Il fallait alors tout expliquer, partir de zéro et exposer, de manière cinématographique, la globalisation de l’économie, l’éclatement des frontières nationales, l’hégémonie des grandes corporations, etc. Il fallait représenter, en images, « l’accroissement des mouvements de biens, de services, de main-d’œuvre, de technologie et de capital à l’échelle internationale ». Or, on ne savait pas encore bien à cette époque manipuler les chiffres à l’écran, (encore moins qu’aujourd’hui je veux dire). On ne disposait pas encore de l’astuce que représenteront plus tard les graphiques informatiques, les animations, le PowerPoint, …

Les grandes corporations anonymes devait donc être personnalisées, incarnées dans la personne d’un « patron », pas encore dans un conseil d’administration, ou un « boards of investors », mais bien un  « patron » à l’ancienne, dur, cruel, sans pitié,  charismatique aussi, et tenant son personnel en main à la fois par son charme, sa puissance et son pouvoir tyrannique. Il exige par exemple que toutes les réunions qu’il préside se passe à l’heure de New-York, quel que soit le lieu où elle se passe. Les responsables locaux sont ainsi convoqués au beau milieu de la nuit, pour l’accommoder. Le patron, interprété par Mel Ferrer, est bien évidemment américain ; la firme décrite comme multinationale est cependant américaine avant tout. La mondialisation, à cette époque, signifie principalement l’invasion. On n’en est pas encore aux délocalisations, ni aux regroupements intempestifs dans des semi-monopoles internes. Si l’on veut faire passer le message d’alarme concernant une économie globalisée, il faut le présenter selon un autre angle, celui de la conquête par les Etats-unis, celui de la razzia, de l’incursion étrangère. Le réflexe premier, contre cette menace, est quasiment identitaire, il est protectionniste et nationaliste. La société convoitée par le groupe GTI s’appelait « électronique de France » et ce n’est pas un hasard. C’est un patrimoine qui est menacé, l’ennemi est aux portes. Le dossier monté par l’industriel assassiné devait justement servir à cela : protéger sa société du phagocytage américain. Pour le public de l’époque comme pour son conseil d’administration, il faut en rajouter une couche : la globalisation est encore alors une menace trop jeune, trop abstraite. Ses dangers ne sont pas encore connus, ses répercussions sont difficiles à imaginer. Il fallait donc passer par la narration et par la plus efficace des angoisses : la conspiration.

Mille milliards de dollars représentait en 1968 le chiffre d’affaire des 6000 plus grandes sociétés. En 1982,  cette somme, calculée comme équivalent une fois et demi la richesse annuelle de la France, constituait  le chiffre d’affaire de seulement 30 des plus puissantes sociétés multinationales.


Klute

Posted in cinema, complot, paranoia with tags , , , , , , , on juin 20, 2008 by noreille

Dans son livre « La totalité comme complot » (voir les épisodes précédents ici et ici), Fredric Jameson fait du film « Klute » un des trois volets de ce qu’il appelle la « trilogie de la paranoïa » du cinéaste Alan J.Pakula. Une trilogie dont les autres épisodes seraient « A cause d’un Assassinat » en 1974 et « Les Hommes du Président » en 1976. Ces trois films pourtant si différents constituent selon Jameson trois facettes d’une même intrigue. Trilogie de la paranoïa et non du complot, car le film est en effet l’exception dans une longue série de films politiques. Tous les autres ont à voir avec ce que Jameson appelle la thématique politique en tant que « sujet spécifique, associé à Washington ou aux élections ». Un genre dans lequel se rangent également des films comme « Tempète à Washington » d’Otto Preminger, « Point Limite  » de Sydney Lumet, « Bob Roberts » de Tim Robbins, ou même « Dead Zone » de Cronenberg. « Klute » est en comparaison un film « purement » policier, un film noir, basé sur l’histoire d’amour inattendue entre une call-girl de Manhattan, Bree Daniels(Jane Fonda) et un policier de la campagne, John Klute (Donald Sutherland). Parti à la recherche d’un ami disparu, Klute suit la piste de celui-ci jusqu’à la prostituée, dernier contact connu de cet ami.

L’intrigue tourne tout doucement au thriller, au fur et à mesure que l’enquête progresse, et qu’il ne fait plus aucun doute que Daniels est l’objet d’une surveillance particulière, double de celle établie jusque là par Klute. La traque se resserre et se précise pour culminer dans une scène terrifiante, que je ne puis évidemment vous raconter… Il y a complot, c’est indéniable, et tous les ingrédients traditionnels du film de ce type, les écoutes, les filatures, les micros cachés, l’intrigue, le mystère, la trahison et le double-jeu, sont en place. Mais le fond de l’histoire ici, est bien plus « simplement » une affaire « civile », une intrigue policière qu’une conspiration politique. Contrairement aux deux autres volets de la trilogie, ce qui sera révélé au final sera bien trivial, comparé aux conspirations sans visage d' »A cause d’un assassinat » et à la Haute Trahison du Watergate dévoilée par « Les hommes du Président ». Quoique tout aussi dangereux et potentiellement fatal, ce qui se passe ici, bien que relevant du complot est du ressort du domaine privé. La raison pour laquelle Fredric Jameson considère ce film comme faisant partie d’une trilogie le reliant au deux autres, est à trouver en partie dans la disproportion entre les deux milieux, celui de la call-girl Jane Fonda, new-yorkaise, et son demi-monde, et celui du policier de Pennsylvanie, Donald Sutherland, inflexible, à la limite du rigide, (qui se révèle au final, le vrai sentimental du lot). Lire la suite