Archive pour novembre, 2008

Cima Verde

Posted in chronique, experimental with tags , on novembre 19, 2008 by noreille

Chris Watson -Cima Verde


Chris Watson – Cima Verde est le titre d’une installation sonore commandité par la biennale italienne d’art contemporain Manifesta7. Chris Watson a pour ce faire été convié à une résidence d’artiste dans les montagnes du Trentin, dans le nord-est de l’Italie. Partant des cimes du mont Bondone, les trois sommets de Dosso d’Abramo, Cornetto et Cima Verde, Watson retrace son périple à travers des paysages uniques. Partant d’une altitude de 3000 mètres pour redescendre dans la vallée à 250 mètres, il traverse, à travers sept paliers, sept tableaux sonores très différents, chacun avec son univers acoustique, son paysage et sa faune. Du vent du sommet aux forêts de pins ou de bouleaux des coteaux, des neiges fondantes aux rivières qu’elles alimentent, du froid extrême des hauteurs au printemps de la vallée, Watson prend le temps de repérer les environs, profitant de son expérience de preneur de son pour les émissions animalières de la BBC, et découvre à chaque étape un nouvel écosystème en plus d’un nouveau paysage. Composant autant à partir des éléments naturels, le vent, l’eau, les arbres, les montagnes elles-mêmes que de « solistes » animaux, hirondelles, corbeaux, coqs de bruyères, etc. , il recrée des tranches du paysage, reconstitue des scènes de genre, déclinées du minimalisme contemplatif des sommets aux chorales d’oiseaux des plateaux.

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Give me love

Posted in chronique, musique traditionnelle with tags , , , , , on novembre 12, 2008 by noreille

Songs of the brokenhearted – Baghdad, 1925 – 1929


Cela commence à tourner à l’obsession, il semblerait que chaque sortie du label Honest Jon’s réclame une chronique immédiate et enthousiaste. Après sa série consacrée à la musique de la communauté immigrée noire de Londres (« London is the place for me »), après son association avec le label Basic Channel (« Basic Replay »), après ses excursions maliennes (« Mali Album » de Damon Albarn, partenaire du label) ou nigériane (« Lagos Shake » de Tony Allen), c’est ici encore une nouvelle exploration fascinante qui débute. Le label a en effet eu la chance de se voir ouvrir les portes du dépôt de Hayes dans le Middlesex. Cet entrepôt, qui appartient à la firme EMI, renferme des archives discographiques conservées là par la compagnie depuis la construction de ses usines dans la région, en 1906. Autrefois un site florissant, employant quelques 14.000 personnes, les usines sont aujourd’hui désertes ou en cours de démolition, et ne subsistent que quelques entrepôts, dont celui qui nous intéresse ici. A l’intérieur, Mark Ainley, co-fondateur d’Honest Jon’s a trouvé ce qui rassemble le plus beau rêve et le pire cauchemar de tout collectionneur de disques ; des milliers de disques posés sur des centaines d’étagères, avec pour seule indication leur numéro de catalogue. Aucun inventaire, aucun commentaire, aucune forme de classement et un devoir à la fois fabuleux et infernal, celui de … tout écouter. Le projet derrière cette tâche herculéenne est de publier ensuite plusieurs anthologies organisées par pays ; quelques volumes sont ainsi prévus qui concerneront la Turquie, le Liban, la Grèce, l’Egypte, le Congo Belge, etc. Mais le premier volume de cette future série est déjà disponible, il est consacré à l’Irak et porte le très beau titre de « Give Me Love: Songs of The Brokenhearted – Bagdad 1925-1929”.

Collectées à une époque où ce genre d’entreprise avait encore quelque chose d’épique, les vingt-deux plages du disque ont été sélectionnées parmi plus de neuf cents titres enregistrés à Bagdad durant quatre sessions entre 1925 et 1929. Elles couvrent plusieurs traditions musicales séparées, qui se mélangent ici, celles de l’Irak, de Bahreïn, du Kurdistan et du Koweït. Le livret, extrêmement détaillé, est indispensable pour comprendre le contexte attaché à chaque morceau, ses origines, sa signification, un aperçu furtif des musiciens et du public auquel il s’adressait. Magnifiquement restaurées à partir des 78 tours originaux, la musique se répartit entre taqsim, pièces instrumentales mélancoliques, et ballades déchirantes. Les textes sont quelquefois essentiels pour comprendre le caractère bouleversant de certaines chansons.

Comme le titre l’indique, la sélection a été faite parmi les plages les plus poignantes, les plus émotionnelles du répertoire découvert ici. Quelle que soit l’origine ethnique du musicien : Arabe, Juif, Kurde… ou sa classe sociale : paysan, musicien professionnel, prostituée…, chacune des plages choisies communique une urgence, une sensualité, une émotion dramatique. Torch songs flamboyantes, amours impossibles, éloignements tragiques, séparations fatales, l’album décline l’amour dans ce qu’il a de plus dramatique, de plus douloureux ; le chant s’y brise sous l’émotion, les voix en frissonnent tandis que les cœurs brisés se lamentent de souffrance. Désespoir d’un autre âge, délice du supplice, la sélection de Mark Ainley passe outre de l’éloignement culturel, et nous offre une griserie un peu surannée, mais toujours extraordinairement présente.

Le Dossier 51

Posted in cinema, complot, paranoia with tags , , , , , on novembre 5, 2008 by noreille

Un film à ajouter à notre section française du film de complot:

Le Dossier 51 est un roman d’espionnage de Gilles Perrault, publié en 1969, et adapté au cinéma en 1978 par Michel Deville. On y voit une organisation secrète, non précisée, tenter de placer sous sa coupe un diplomate français récemment engagé auprès d’une organisation internationale. Elle va le mettre sous surveillance et tenter d’établir de lui un profil complet, à la recherche d’une faille pouvant servir de « levier », au cas où.


L’originalité du film comme du roman est de se présenter comme un dossier, ne rassemblant que des notes, mémos, compte-rendus de filatures ou d’écoute, jouant sur les variations de mises en pages et typographies, dans le cas du livre, et sur un survol très complet, dans le cas du film, de supports visuels. On y croise donc une foultitude de caméras de surveillance, de caméra cachées, de photos au téléobjectif, etc, tout un panel d’images possibles, y compris une scène « aveugle » où seul un micro caché permet de suivre l’action. Nous sommes en 1978 et ce genre de variations stylistiques, de jeu sur le support, est encore rare, et surtout peu courant dans le cinéma français. On n’avait pas encore alors pris l’habitude de passer du 35mm à une image vidéo, puis au grain d’une webcam, ou d’une caméra de surveillance. On avait également rarement autant recours à la caméra subjective, qui force à des astuces pour que certains personnages, invisibles parce que représentés par l’objectif de la caméra, apparaissent toutefois à l’écran, ne serait-ce que furtivement. Michel Deville s’en donne ici à cœur–joie, multipliant les approches, les trouvailles, les variantes, les styles. Quelquefois formel par plaisir, souvent ludique, le film tourne autour de ses personnages; ils sont abordés de loin, entendus au détour d’un couloir, observés à la jumelle, aperçus dans un miroir, jamais accostés de front. Certains ne sont jamais vus, et sont seulement entendus.


Comme souvent dans les conspirations de ce type, la technologie joue un grand rôle. Elle est présente durant tout le film, véritable défilé d’écrans, de moniteurs, de banques de données, d’ordinateurs en tous genres. Elle ajoute à la surveillance la froideur et l’anonymat de l’espionnage moderne. Elle se livre à la dissection de la vie du diplomate avec le côté clinique et impassible des machines. Et une fois de plus démontre l’inutilité, plus que le danger, de ces pratiques de surveillance, inondant l’équipe d’un excès d’informations superflues et parasites. L’organisation aura alors recours à la psychanalyse pour percer la personnalité et les désirs du diplomate. Elle profilera celui-ci à la grosse louche dans un premier temps, pour finir par pointer avec précision les faiblesses de l’homme. C’est alors que celui-ci se révèlera réellement humain, découvrant en lui-même des failles qu’il ignorait.


Sans en raconter plus, et sans révéler plus de l’intrigue du film, il faut avant tout le raccrocher à notre dossier « complot » et déceler les éléments paranoïaques qui s’y trouve. Comme dans les conspirations classiques, telles qu’on les trouve dans les film d’Alan J.Pakula, par exemple, le complot est du côté de l’état. L’organisation, quoique anonyme et jamais explicitée, a toutes les caractéristiques d’un appareil d’état. Elle est montrée assez caricaturalement comme une administration avec ses défauts typiques, sa lourdeur bureaucratique, ses rivalités entre services, sa hiérarchie rigide. Les services secrets, loin du glamour des James Bond, sont une extension de la fonction publique telle qu’on la conçoit dans la France des années septante. Une certaine confusion y règne quand à la finalité réelle du travail accompli.


On comprend rapidement qu’une lutte de pouvoir est en cours, entre les différents secteurs de l’organisation, mais aussi entre celle-ci et l’appareil d’état « normal », représenté par le diplomate. Une lutte entre les structures démocratiquement élues et les structures occultes de l’organisation secrète. Une lutte dont l’objet est le controle. Le contrôle d’un individu, tout d’abord, à asservir aux vues de l’organisation, et à travers lui, un contrôle sur le reste de la société. L’ombre du « Grand Complot » plane derrière la simple opération, que l’on présente pourtant comme routinière de ce  service secret. Le nouveau diplomate est ciblé comme l’étaient ses prédécesseurs, et comme le sera le suivant, ainsi que le montre les nouvelles instructions données par l’ordinateur à l’équipe, à la fin du film. Conspiration éternelle, maitrise occulte du monde, le processus est en cours depuis presque toujours et se perpétuera jusqu’à la fin des temps. Mais ça, c’est sans doute de la paranoïa.


Yma Sumac RIP

Posted in experimental, pop, pop culture with tags on novembre 4, 2008 by noreille

Bulgarie/Balkans/Bokal

Posted in musique, musique traditionnelle with tags , , on novembre 4, 2008 by noreille

En sortant de la conférence de Ian Nagoski, au Bokal Royal, la semaine dernière, je n’ai pas pu m’empêcher de craquer et de lui acheter trois de ses compilations. En plus du magnifique « Black Mirror » chroniqué plus haut, il réalise en effet également des compilations (en cd-r) de ses 78 tours préférés classés, cette fois, par origine. Je me suis par exemple emparé de sa compile grecque, de sa compile indonésienne, et de sa compile des Balkans (Et je ne le regrette pas!). J’avoue avoir choisi cette dernière un peu au hasard, la musique des Balkans est en effet très large, très variable … et peut aller dans tous les sens. Je n’aurais peut-être pas craqué si je n’étais quelques mois plus tôt tombé sur deux autres anthologies, couvrant plus ou moins la même époque, c’est à dire les années vingt, trente et quarante. La première est intitulée « Song of the crooked dance », elle est éditée par Yazoo et compilée par Lauren Brody.

L’autre s’intitule « Blowers from the Balkans » et reprend des enregistrements d’instruments à vent, en solo ou en ensemble,  de provenance diverse dans les Balkans, issus de la collection de Richard K.Spottwood et de celle de Pekka Gronow. Comme « Black Mirror », il est à moitié compilé à partir d’enregistrements réalisés aux Etats-Unis par (et pour) de nouveaux émigrants, originaires de Grèce, de Roumanie, d’Albanie, de Bulgarie, etc.

Comme beaucoup de gens ma découverte de la musique bulgare a débuté avec « La mystère des voix bulgares » (sic), une anthologie reprenant les envolées les plus virtuoses du genre, et publiée en 1986, assez étrangement sur le label 4AD, un label pas vraiment spécialiste de la musique traditionnelle, ni de la musique du monde.  Le disque comportait peu de renseignement sur la musique ou ses interprètes, et insistait, comme son titre le montre, sur le « mystère », l’intemporel, et non sur la tradition. Il a toutefois eu le mérite de lancer le public sur les traces des enregistrements de Marcel Cellier, alors le plus important collecteur de musique de la région, puis dans le meilleur des cas sur la piste d’autres traditions. Auteur des enregistrements parus sous la dénomination « mystère des voix bulgares », Cellier a réalisé des dizaines d’enregistrements dans les Balkans, et est également connu pour avoir découvert … George Zamfir. L’ensemble qui était représenté sur ces anthologies,  le « choeur féminin de la radio-télévision bulgare », était, malgré son étrangeté à nos oreilles alors peu habituées au chant diphonique et à la musique traditionnelle dans son ensemble, une création assez récente, et était assez typique d’une certaine tentative artificielle de reconstruction de la musique folklorique.

Cette tendance, qui rappelle de mauvais souvenirs d’orchestres folkloriques roumains ou hongrois de passage chez nous dans les années 70, provenait de la volonté des gouvernements communistes de ces différents pays, de recréer une musique « folk » nationale, correspondant à un folklore idéalisé, rural et prolétaire à la fois, et de recréer le « génie du peuple » hongrois, bulgare et autre. Cette « folk-machine de propagande » n’était pas renommée pour son ouverture d’esprit et cette recréation a souvent été dirigiste, orientée et académique. Le souci de plaire et la volonté de moderniser le répertoire a souvent primé sur la recherche et la préservation de ce même répertoire. Comme dans le circuit équivalent du bloc capitaliste, la tradition a progressivement été remplacé par son simulacre, et a commencé  à disparaître … C’est pour cette raison que les enregistrements tels que ceux présentés par Ian Nagoski, ou Lauren Brody, sont capitaux pour re-découvrir des styles musicaux, plus vrais, plus authentiques, que leurs équivalents contemporains. Attention, aucune nostalgie dans cette démarche (pour moi en tout cas), mais seulement la volonté de découvrir une musique moins encadrée, moins domestiquée. La différence entre les enregistrements avant et après-guerre, lorsque les répertoires existent toujours, est implacable; il n’y a pas de comparaison possible. La spontaneité présente dans les enregistrements « vintage » a progressivement laissé place à l’académisme des professionnels. La brutalité de certains morceaux a laissé place à une virtuosité plus calculée, plus académique. Si certains genres musicaux ont pu s’offrir une seconde vie, et renaître de leurs cendres, celà n’a pas souvent été le cas en Europe, malgré et souvent à cause de ces tentatives de sauvegarde, quelquefois bien intentionnées, mais mélangeant trop souvent protectionnisme, propagande nationaliste et mythologie de pacotille.

Le sauvetage des musiques populaires, et d’une culture rurale généralement fortement idéalisée, est une entreprise entamée depuis le XIXème siècle avec le Romantisme. Bien avant les entreprises de collectage  de la seconde moitié du XXème siècle, des compositeurs comme Bartok, Kodaly ou Janacek se sont attelés à cette tâche. Sillonant les campagnes, ils receuillaient déjà sur rouleau de cire, ou « simplement » sur partition, une grande quantité de chants populaires traditionnels. La version contemporaine, elle, n’a plus beaucoup de matière sur laquelle se baser. Il y eu néanmoins quelques exceptions, comme les enregistrements réalisés par Herman Vuylsteke pour la collection Le Chant du Monde. Entre les années septante et les années quatre-vingt, ce musicologue belge a réalisé de quoi remplir une anthologie de la musique bulgare en 5cds, en se basant principalement sur des field-recordings, en prise directe comme le précise la pochette. Ces enregistrements, réalisés à travers tout le pays, se basent quasi exclusivement sur des musicien(ne)s de village, en excluant les orchestres nationaux et les ensembles « officiels ». Et si l’on rencontre de futures stars comme Yanka Rupkina du trio Bulgarka, la majeure partie des musiciens sont semi-professionneles ou carrément amateurs. Comme les morceaux enregistrés par Ethel Raim et Martin Koenig pour leur album « village music from Bulgaria », le répertoire est fonctionnel, rituel : chant de marriage, chant de travail, chant de récolte, musique de fêtes, etc. Et de la même manière, il représente un répertoire qui disparaît progressivement en même temps que son environnement d’origine, lorsque les jeunes générations le délaissent.

(à suivre)