Archive pour février, 2009

un moment gothique

Posted in pop culture with tags , on février 28, 2009 by noreille

Le dénommé Jim Clark a eu l’idée d’animer quelques-uns de ses poèmes favoris parmi l’oeuvre d’Edgar Allan Poe. Après le classique The Raven, et Annabel Lee, basés sur des lectures de poèmes par Basil Rathbone, il; a également réalisé ce très beau For Annie d’après une lecture de l’admirable Gavin Friday. Cette lecture est extraite d’un album produit par Hal Willner en hommage à EAPoe, et intitulé « Closed on account of rabies« . Marianne Faithfull, Christopher Walken, Iggy Pop, Ken Nordine, Diamanda Galás et d’autres y lisaient quelques morceaux choisis.

Pour mémoire, Gavin Friday c’est également ceci et ceci.

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Le mystérieux docteur Korvo – Otto Preminger

Posted in cinema, complot with tags , , , , , , , , , on février 24, 2009 by noreille

La conspiration est un phénomène qui se joue sur une grande échelle, c’est bien entendu. Les plus grands complots ont généralement des visées ambitieuses, mettant en cause et en danger l’espace public de la politique, des médias, de la société dans son ensemble. Mais en marge de cette version de masse, il existe une version privée tout aussi effrayante, celle de la manipulation, de la domination par un esprit malveillant. Cette mainmise d’un autre sur notre propre cerveau a pris selon les époques plusieurs formes lexicales, l’enchantement par la sorcellerie a progressivement fait place à l’hypnose avant d’arriver à notre moderne « lavage de cerveau ». Cette évolution qui va de la possession diabolique d’antan au quotidien des sectes et religions d’aujourd’hui représente une crainte à plusieurs visages, plusieurs déclinaisons, plusieurs résonances : la perte de controle bien évidement, la dépersonnalisation, la faiblesse de la raison, la genèse du mal et la perte de l’innocence. Toutes ces questions sont comme un écho de craintes anciennes, qui relient des figures aussi variées que le zombi, les possédés du démon, les victimes de sortilèges , le trouble dissociatif de la personnalité d’un docteur Jekyll, les sujets d’un conditionnement militaire ou les cobayes de la célèbre expérience de Stanley Milgram. Dans toutes ces figures, l’individu se défait de sa personnalité pour obéir aux ordres et aux désirs d’un autre, et même s’il le fait, au début, de sa propre volonté, l’opération a toujours l’aspect effroyable d’un viol de l’esprit. S’il a été rapidement démontré qu’il n’était pas possible, par l’hypnose, de faire agir quelqu’un contre les principes qu’il possède étant conscient, la figure de l’hypnotiseur, charlatan ou savant fou, reste un moteur narratif puissant, depuis « Les Vampires « de Louis Feuillade jusqu’au « Manchurian Candidate » de John Frankenheimer.

« Le mystérieux docteur Korvo » est ainsi le regrettable titre français de « Whirlpool », un film d’Otto Preminger d’après un scénario de Ben Hecht, adapté d’un roman de Guy Endore, et tourné en 1949. Ben Hecht avait déjà abordé le thème de la possession et de la psychanalyse avec le scénario du film « Spellbound« , d’Alfred Hitchcock. Si le scénario est comparativement ici un peu expéditif, et affaibli par des raccourcis peu crédibles ou des personnages inachevés et stéréotypés (la victime, le mari jaloux, le flic borné ), Preminger parvient à tirer de l’intrigue une matière particulièrement fertile. Il fait de cette histoire de triangle relationnel sous hypnose un modèle de paranoïa privée.

attention: spoilers légers droit devant…

On retrouve dans les rôles principaux Gene Tierney, que Preminger avait déjà dirigée cinq ans plus tôt dans le magnifique « Laura » et qui donne ici une interprétation remarquable d’une chute lente dans la folie. Elle passe de scène de somnambulisme à des scènes où l’on comprend que, progressivement, la manipulation que lui fait subir le docteur Korvo la fait douter d’elle-même et plonger dans la démence. Celui-ci,interprété par José Ferrer, se montre à la fois charmeur (c’est la base même de son métier) et totalement malhonnête. Par des assauts de séduction, il va avec brio s’assurer le contrôle de Gene Tierney sous couvert de la soigner de sa kleptomanie, en secret de son mari. Et puis il y a ce mari, justement, mari absent, mari jaloux, mari aveugle aussi devant les souffrances de son épouse, prêt à conclure à sa culpabilité pour la punir de ce qu’il croit être une infidélité. Mari stupide complètement dépassé par les évènements et manipulé lui aussi, plus encore que sa femme, par le mystérieux docteur Korvo.

A travers le procès du meurtre qui sous-tend l’histoire, il y a un procès du mariage de Gene Tierney et de son peu psychologue psychanalyste de mari. Couple bourgeois modèle de l’Amérique des années quarante, le couple est pourtant bancal, Gene Tierney est l’exemple même de la trophy wife, une femme-trophée, qu’on aime à montrer en société, mais dont on attend pas une personnalité, une intériorité. Elle joue ce rôle avec plaisir pendant un temps mais fini par craquer, son mari finit par lui rappeler son père, possessif et dominateur, et elle se venge alors de lui de la même manière, elle devient voleuse, kleptomane, et tire de ce secret une certaine fierté  »  I stole, nobody ever caught me ». C’est ainsi que, prise aux pièges du docteur Korvo, elle ne pourra se confier à son mari, de crainte de trahir cet autre secret, le vrai. Et c’est ainsi que commence une subtile machination qui réussit à semer le trouble dans l’esprit du mari. Il découvre une existence inconnue à cette femme qu’il croyait cernée, acquise. Il se retrouve emmêlé dans un doublebind, une double contrainte paradoxale où chaque conclusion possible lui est intolérable, où soit sa femme est innocente, et alors elle le trompe, ou bien elle lui est fidèle, et alors coupable. Après lui avoir refusé dès l’entrée toute circonstance atténuante, « you’re not drugged, you’re acting », il finit, il faut bien l’avouer, par un artifice de scénario, à lui accorder à nouveau sa confiance, et à chercher à la sauver de la prison.

On l’aura compris, ce n’est pas l’histoire qui fait la force de ce film, mais la qualité de la mise en scène et de l’image qui restituent au mieux, voire provoquent, dans la lignée des meilleurs films noirs, l’atmosphère paranoïaque de la machination et de la manipulation, la violence des relations, « you don’t believe me »/ »you’re sick », la panique intérieure des personnages. A travers un jeu minimaliste et un cadrage redoutable, les acteurs sont littéralement mis en mouvement, amené à la vie par la caméra. « Le mystérieux docteur Korvo », dans son formalisme noir et son élégance minimaliste, et dans son étrange mélange d’angoisse et de fascination, est le pendant privé des grandes conspirations.

Angel – Kalmukia

Posted in chronique, experimental, musique with tags , , , , , , on février 17, 2009 by noreille

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1. Bones In The Sand 2. Kalmukia – The Discovery, Wiring, Invasion 3. Effect Of Discovery, Test, Alarm, Catastrophy 4. Aftermath: The Mutation

La première plage de l’album fera beaucoup de tort au disque, non qu’il s’agisse d’un mauvais morceau, mais bien parce qu’il va entraîner les auditeurs sur une fausse piste. Avec cette ouverture wagnérienne, on pense se trouver en un territoire dominé par Sunn O))), Earth ou, et ce n’est sans doute pas innocent, par KTL, collaboration entre Stephen O’Malley et Peter Rehberg, le patron du label Mego, qui publie ce disque. Une déferlante de guitare électrique, lourdingue et grésillante, noyée dans une réverbération caverneuse ; un drone de stoner rock tout ce qu’il y a de plus typique, jusqu’à ce qu’on prenne conscience des détails masqués par ce leurre : les traitements électroniques subtils oscillant à l’arrière-plan, et le violoncelle d’Hildur Gudnadottir se frayant peu à peu un chemin à travers le brouillard.

Angel est le nom choisi par Ilpo Vaisanen (Pan_Sonic) et Dirk Dresselhaus (alias Schneider TM) pour leurs collaborations. Entamé dès 1999, sous forme de duo, le projet s’est aujourd’hui stabilisé en trio avec l’arrivée de la multi-instrumentiste Hildur Gudnadottir (alias Lost In Hildurness). Tout en en conservant la noirceur originale, sa présence allait transformer le projet, de drone post industriel, vers des horizons plus lyriques. Loin d’un hybride électronique/néo-classique, leur combinaison de manipulations digitales et d’un instrument aussi marqué que le violoncelle, se confond en textures, et en climats, à la fois abrasifs et flamboyants. Le présent album, « Kalmukia », est basé sur une courte fiction écrite par Ilpo Vaisanen, qui démarre comme le Stalker de Tarkovski, pour finir comme une version cronenbergienne de Resident Evil. Il suit une progression qui va de l’incandescence du départ, de la fièvre de l’expédition, aux sombres éclairs de la débâcle. La catastrophe annoncée est inévitable, l’effroi est de mise devant l’ampleur des mutations, l’invasion se révèle impossible à juguler, et la sérénité est la seule réponse face à une extinction certaine. Scénario-prétexte sur mesure, la musique suit la progression épique, entamant une plongée sans retour dans la mélancolie, échappant brièvement à l’asphyxie pour un final lumineux, presque radieux.

JCVD

Posted in chronique, cinema with tags , , , , , , on février 11, 2009 by noreille

Il faut l’avouer, de toutes les barbaques musculeuses qui gambadent dans les films d’actions, JCVD a toujours été le plus attachant. Pas le plus fort ni le plus intelligent, non, mais le plus attachant. Ces interviews-fleuves, et multilingues, dans lesquelles il se révélait également philosophe, achevaient de nous convaincre. On l’attendait au tournant d’un rôle différent, sérieux, ou en tout cas décalé, un chouia moins physique et un chouia plus introspectif. C’est à présent chose faite avec JCVD, un film de Mabrouk El Mechri, tourné ici, à Bruxelles, non loin de son lieu de naissance. Tour à tour drôle et pathétique, subtil et lourdingue, émouvant ou ridicule, JCVD est un film comme on n’en réussit qu’une fois. Il se consacre à une réhabilitation, si besoin était, de JCVD, Jean-claude Van Damme, héros des uns, honte des autres. C’est en cela que JCVD est un film qui ne fonctionne qu’une fois. Sorti de son rôle à l’écran, et surtout lorsqu’il s’agit du même rôle de film en film, qui sait ce qui se cache dans la tête d’un acteur ? Les précédentes entreprises similaires de sauvetage, ou simplement de détournement, d’icônes de la culture populaire n’avaient jusqu’ici livré qu’un illuminé scientologue et un gouverneur républicain.


JCVD explore bien sûr à fond cette distinction entre la personne à l’écran, la personne publique, et la personne privée. Anti-héros, chien battu dans la vraie vie, le Van Damme du film craque, il a des problèmes d’argent, sa carrière bat de l’aile, il se fait vieux, il est en plein divorce et sa fille ne veut plus le voir parce que « chaque fois que mon père passe à la télé, mes amis se moquent de moi à l’école ». Egratignant en passant ses collègues, Vin Diesel, Rutger Hauer, Stephen Seagal et sa couette, JCVD a de plus en plus de mal à lutter contre la concurrence. Il s’essouffle. Et pourtant son public, ses fans, lui conservent toute leur admiration ; pour le surhomme, bien sûr, leur idole, mais aussi pour l’homme. « Il est comme tout le monde, monsieur l’agent », « il a bossé, Jean-Claude, pour aller jusqu’à Hollywood ». Mais le héros est fatigué, et le vernis s’écaille, et le public, volage, menace de se retourner contre lui. « Vous êtes plus sympa à l’écran, ça je peux vous le dire ».

Et comme les ennuis appellent les ennuis, JC continue sa descente. Dans un Bruxelles maquillé comme pour un Jeunet-Carot, il pousse la porte d’un bureau de poste, où, mais il ne le sait pas encore, il va affronter son destin. C’est alors un classique film de braquage qui démarre, rendant au passage un hommage au « Dog Day Afternoon » de Sydney Lumet, avec un sosie de John Cazale dans le rôle principal, et comme chez Lumet des manifs dans la rue pour soutenir notre héros.


A coup de flashes-back très efficaces, le film multiplie les approches, les éclairages, JCVD est examiné sous toutes les coutures. On nous le montre tour à tour fier comme un karateka, modeste comme un samurai, puis désemparé, cherchant à utiliser sa gloire qui s’enfuit pour obtenir de lamentables faveurs; « C’est incohérent, je suis Jean-Claude Van Damme, c’est des conneries ! ». Et puis, le film se fend d’une scène de confession, pétage de plombs où notre héros tragique prend conscience de sa condition et nous demande, nous, public, pourquoi tout ça, finalement, le monde, la violence (« c’est con de tuer des gens, ils sont tellement beaux »), l’injustice (« ça fait mal au cœur de voir de gens qui n’ont pas ce que j’ai »), tout ça, quoi. On savait l’homme philosophe, on nous le dévoile humaniste, lévitant zen pour la rédemption du monde, et la sienne. Située quelque part à une intersection improbable de John Woo et de Jean-luc Godard, cette scène est un sommet du film, et en marque les limites. Il n’est plus possible d’aller plus loin. Au-delà, il n’y a plus d’autre salut possible qu’un retour à la fiction, qu’un retour à l’action, comme le montre la fin (les fins) du film.


The John Baker Tapes

Posted in chronique, experimental, musique with tags , , , on février 10, 2009 by noreille

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L’évolution de la musique électronique a dans bien des cas suivi celle de la création radiophonique. Pendant longtemps en effet les studios les mieux équipés ne se trouvaient qu’au sein d’institutions comme le Service de la Recherche de l’Office de Radio-Télévision Française où Pierre Schaeffer inventa la musique concrète, ou le Studio für Elektronische Musik de la NordwesterDeutscher Rundfunk que dirigeait Stockhausen. La BBC a elle aussi créé son département de musique expérimentale, permettant de créer un habillage d’antenne maison (génériques, jingles, ponctuation sonore etc.) Ce service, le BBC Radiophonic Workshop, fut créé en 1958 et occupait deux studios dans les bâtiments de la BBC à Maida Vale, dans l’Ouest de Londres. Le Workshop doit une grande part de sa popularité au travail réalisé par Delia Derbyshire et Brian Hodgson pour le feuilleton Doctor Who, à partir de 1963. Mais le Workshop a surtout été, comme son nom l’indique, un atelier où ont été développées de nombreuses techniques et de nombreux appareillages électroniques, mis au point par une équipe de savants fous, de bricoleurs et de musiciens. Ces techniques, similaires à celles de la musique concrète; prenaient généralement pour point de départ des enregistrements de sons « de tous les jours » (objets, voix …) qui étaient ensuite modifiés, traités avec toutes les techniques offertes par la manipulation de bande magnétique, accélérée ou ralentie, renversée, ou bien encore découpée et remontée. De nombreux musiciens et compositeurs sont passés par cet atelier, certains y ont passé leur vie entière, jusqu’à sa fermeture définitive en 1998, pour des raisons financières. Certains y ont acquis une relative notoriété, comme Daphné Oram ou Delia Derbyshire, dont les œuvres ont été en leur temps publiées sur disque (en dehors du contexte radiophonique pour lequel elles avaient été créées). Une partie de ces œuvres ont récemment fait l’objet de rééditions. C’est aujourd’hui le tour d’un autre pionnier de se voir consacrer une publication (en deux cds et un lp).

John Baker a été employé au BBC Radiophonique Workshop entre 1963 et 1974. Musicien accompli, diplômé de la Royal Academy of Music, grand amateur de jazz, il s’est particulièrement attelé à apporter au Workshop un sens musical et un sens du rythme que d’aucun prétendait manquer à ses collègues, plus scientifiques, fût-ce fous, que beatniks. Il fut l’un des plus prolifiques compositeurs du workshop : durant les onze ans qu’il y passa il s’attacha à combiner les méthodes traditionnelles de la création radiophonique et de l’électronique avec des apports d’instrumentistes en chair et en os. Entièrement composés de travaux de commande, pour la BBC ou pour d’autres commanditaires, cette anthologie en deux volumes comprend des jingles, des musiques de scène, des génériques radiophoniques, des publicités, des musiques de films et de documentaires, un peu de jazz et ce que l’on nomme des library records, c’est à dire des suites de musiques en tout genre destinées à un usage professionnel, mais moins onéreux qu’une composition réalisée sur demande. John Baker s’y révèle touche à tout, aventureux, aussi créatif pour des « capsules » de quelques secondes que pour des morceaux de musique de format plus pop. Travailleur inlassable, à l’enthousiasme intarissable, et que l’on croyait infatigable, il finira toutefois par s’écrouler sous la pression. Acceptant toutes les demandes, tous les défis, il succombera à la fatigue et à la dépression, avant de sombrer dans l’alcool. Il vivra à moitié reclus jusqu’à la fin de sa vie, composant des musiques de plus en plus complexes et sombres, et de moins en moins populaires, auxquelles même la BBC, malgré sa tradition de patronage des musiques difficiles, ne pourra trouver un usage.

Une fois de plus, le label Trunk se penche sur la carrière d’un musicien de génie, officiant dans un domaine qui n’aurait jamais pu lui offrir la reconnaissance qu’il méritait. Musicien de commande, tâcheron de la musique, marginal malgré lui, il ne pouvait être re-découvert, comme ses pairs du BBC Radiophonique Workshop, que par des passionnés un peu déviants comme Johnny Trunk. Si quelques-unes de ces pièces ont accompagné les auditeurs de la BBC pendant des années, elles ne rappelleront toutefois pas grand chose au public actuel, surtout hors Grande-Bretagne. On pourra toutefois apprécier le travail d’un pionnier, accompagnant l’optimisme de son époque dans le progrès et le modernisme, et composant avec fougue la bande-son d’une utopie en marche.