Archive pour juin, 2007

Barr Barr (c’est lui qui a commencé)

Posted in chronique, pop with tags , , , on juin 12, 2007 by noreille

Barr : Summary

Summary, second album de Barr, prend, dès la plage d’ouverture, la forme d’une confession, excessivement personnelle, presque dérangeante, de Brendan Fowler, la voix de Barr. Pendant neuf plages excessivement émotionnelles où il se dévoile comme sur le divan d’une thérapie, il nous ouvre une fenêtre sur son cerveau et sur son fonctionnement. Si cet album est bien plus musical que son prédécesseur, c’est ici toujours le flot de parole qui mène le jeu, peu de moments de silence sur ce disque, mais au contraire une logorrhée permanente, incessante, une voix, un discours, de la première note de chaque chanson à la dernière. Car si cette description pourrait sonner comme un disque de spoken word, évoquant des images de stand-up comedian, quelque part entre Bill Hicks et Henri Rollins, il est pourtant question ici de chansons.

Des chansons sans refrain, mais avec des répétitions, des leitmotivs qui rythment le texte et en font un objet dynamique, vivant. Plus que d’une lecture de texte, c’est d’une mise en scène qu’il s’agit. Fowler joue avec la langue comme le ferait un acteur, il ajoute/garde dans sa diction tout ce qu’un chanteur en ôterait, les hésitations, les ralentissements, les borborygmes, l’exaspération tonitruante où l’on renonce, devant l’absurde, à terminer ses propres phrases, les finissant plutôt par un aaaaargh de désespoir. La langue est définitivement parlée, parfois mélodieusement, mais toujours un peu à coté, vers le réalisme, loin de la chanson. Elle trébuche, se répète, saute du coq à l’âne, change de perspective, de narrateur, d’humeur aussi beaucoup. L’album raconte une période de cinq mois, dans le désordre, passant par toutes les phases du spectre émotionnel : la gaieté, la joie, le désespoir, l’échec, la colère… Présenté comme « a document of the body as a record », un document sur le corps en tant que mémoire des émotions, des changements capricieux d’état d’esprit, sur la manière dont cet esprit parvient ou ne parvient pas à organiser ce qui lui arrive.

Sans qu’on puisse à proprement parler de mise en abyme, cet album n’a qu’un sujet: lui-même. Fowler/Barr parle de sa vie, de sa musique et surtout de cet album “summary” et de sa création ( “I’ll talk about every inch of this thing, this record/ Every square fucking inch/ I’ll fully talk this thing into the ground.”) Il décrit en détails sa vie quotidienne, l’enregistrement du disque, ses tournées avec Upset the Rythm («I got sooo sick ! / We cancelled two shows/Northampton and Glasgow/ I’m so sorry if you cared »), et surtout explique la genèse de ses morceaux, de ses textes, s’excusant au passage auprès des amis à qui il a emprunté une phrase, une mélodie. Racontant les origines du disque, justifiant ses mots, sa voix, s’excusant encore, confessant parfois, mais aussi défendant violemment ses points de vue et ses choix musicaux. Comme les face-caméra les plus névrotiques d’un Woody Allen, Fowler nous parle autant qu’il parle à lui-même, ou plutôt nous prend à témoin de son propre discours, de son propre stream-of-consciousness. Nous passons par tous les détours que peut prendre un cerveau pour contourner sa propre logique, pour sortir de l’impasse, de l’émotion à la prise de décision à l’action (« You change, you shift plans, plots, focus ».) Nous passons d’un personnage à l’autre, parfois Brendan Fowler lui-même, parfois pas. Le monologue est toujours intensément personnel, parfois gênant, comme une confidence recueillie après une soirée trop arrosée, où l’on n’est pas sûr de savoir si on devait vraiment apprendre ça, si on voulait vraiment apprendre ça.

Les premières armes de Brendan Fowler se sont faites dans le circuit de la performance, il s’est produit à travers le monde dans le milieu des galeries d’art, des musées, avant de se produire sur scène, avec son projet Barr, en tournée avec Tracy & the Plastics, The Quails, This Song Is A Mess But So Am I, Xiu Xiu et The Evens, ainsi qu’avec ses anciens amis du collège, les Animal Collective. On imagine aisément l’intensité que peuvent prendre ces histoires, live, avec la présence physique supplémentaire du performer, passant du chuchotement, de la mesure, à la libération expressionniste (« catharsis is real/ catharsis is real ! »). « Summary » est par conséquent, l’antithèse d’une musique de fond. Ce disque veut qu’on l’écoute vraiment, il vous prend par la manche et réclame l’attention, beaucoup d’attention. Comme une conversation avec un inconnu dans un bistrot, il ne tient qu’à vous de savoir si vous avez le temps et la patience de vous rendre disponible. Mais prenez la peine d’écouter ses histoires, vous vous en ferez peut-être un ami.

(bd)

Lionel MARCHETTI : « Noord Five Atlantica »

Posted in chronique, experimental with tags , , on juin 12, 2007 by noreille

Lionel MARCHETTI : « Noord Five Atlantica »
(Cesare, 2006)
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Olivier Capparos, collaborateur poétique de Lionel Marchetti, décrit ce disque, entre autres, comme «une chanson qui raconte comment s’est débattu un marin aux prises avec les mers du Sud et leurs courants froids». Élaboré autour d’une palette maritime, cet album de Lionel Marchetti, et c’est un cliché de le dire, est en effet un film sonore. Mais si le principe du cinéma pour l’oreille est aujourd’hui acquis, que cela ne nous empêche pas de poursuivre l’analyse. Car il y a film et film, ce disque n’est ni un western ni un drame psychologique. Il serait plutôt à ranger quelque part entre Tati et Tarkovski, dans une tradition du grand angle, de la vision d’ensemble, du panoramique que de rares humains traversent, leur dialogue à peine audible, ou étouffé sous le reste de la bande-son, comme l’aurait fait un Godard. Les acteurs (le marin saoul, la voix, les goélands…), voix jouées ou trouvées (divers hasards radiophoniques), entrent et sortent du champ, à tour de rôle, et passent de cour à jardin en récitant, discrètement, comme pour eux seuls, un texte dont ils vont sporadiquement parsemer l’action. L’action, comme souvent en mer, c’est l’attente, mais l’attente avec une certaine tension, une certitude que dès le moindre relâchement d’attention, le drame qui couve fera surface. L’horizon est calme, malgré les cris d’oiseaux, mais la tension gronde, en sourdine, de «mille vents et mille tremblements de la mer». De rares soulèvements sonores viennent de temps à autre faire quelques vagues et rappeler acteurs comme auditeurs à la vigilance et à la concentration. Marchetti raconte cette histoire de marin(s) avec une belle économie, peu d’effets démonstratifs et une certaine confiance dans son matériel sonore. Les prises de son concrètes sont imparables, diffuses et dépourvues de ce pittoresque facile qui ruine beaucoup de tentatives de narration. La part musicale (c’est-à-dire instrumentale, car tout dans cette histoire est musical) s’immisce dans la trame sonore comme un élément naturel de plus, le souffle et le frottement des instruments répondant au souffle du vent et au frottement des oiseaux dans l’air, un simple surcroît de réalité. Comme au cinéma, c’est ce qu’on ne voit pas, ce qui se passe hors champ, qui a la plus grande force dramatique. Marchetti parvient ici à trouver un équivalent sonore à cette tension dramatique, et invente une musique concrète de la suggestion.
(BD)

larry wild man fisher

Posted in outsider music, portrait with tags , , , , on juin 12, 2007 by noreille

Lorsqu’il ne chante pas, il semblerait que chaque moment de la vie de Larry Fischer soit d’une difficulté insurmontable. Il apparaîtrait même qu’en dehors de ces quelques moments de création sauvage, sa vie ne soit que souffrance et confusion. Et pourtant, tous les deux jours environ, Larry Fischer décide de quitter le monde du show-business. Il donne pour cette décision de bonnes raisons, entre autres le fait que la CIA et Frank Zappa se sont associés pour mettre sa tête à prix et envoyer à ses trousses des hélicoptères remplis de mercenaires. Né en 1945, Larry Fischer a passé une grande partie de sa vie à fuir des menaces imaginées comme celle-ci, et à désespérer les quelques personnes qui voulaient lui venir en aide. La vie trépidante de Larry Fischer, maniaco-dépressif, schizophrène et paranoïaque clinique, est telle qu’on peut l’imaginer, en dents de scie dans le meilleur des cas. Il est renvoyé de l’école parce qu’incapable de s’empêcher de chanter en classe, envoyé une première fois à l’asile par ses parents, ne sachant plus que faire de lui, libéré puis renvoyé à nouveau après avoir attaqué sa mère avec un couteau de cuisine. Ses séquences paranoïaques lui font rejeter ses amis les uns après les autres et les accepter à nouveau dès l’accès de colère passé. Il passe ainsi de l’amitié la plus sincère à de terribles scènes d’accusation et, parallèlement, de l’enthousiasme le plus exalté à des délires de persécution. Il se représente le monde entier, et surtout l’industrie de la musique, comme rempli de menteurs et de voleurs (Liar & Thief, Don’t Be a Singer.) Et qui pourrait lui prouver le contraire? Sur la jaquette de l’album An Evening With Wild Man Fischer qu’il produisit, Frank Zappa dit de lui : « Wild Man Fischer est une personne réelle qui vit à Hollywood. Enfant, il était très timide. Il n’avait pas d’amis. Un jour, il décida de devenir un peu plus agressif. Il écrivit ses propres chansons et les chanta aux gens qu’il rencontrait en leur expliquant qu’il n’était plus timide désormais. Tous le prirent pour un fou. Sa mère le fit deux fois enfermer dans un hôpital psychiatrique. (…) Attendez plusieurs écoutes avant de décider si vous aimez ce type ou non. Il a quelque chose à vous dire, que vous vouliez l’entendre ou non. » Le portrait-documentaire qu’en a réalisé Josh Rubin en 2005 : Derailroaded est peut-être la meilleure introduction à sa vie et son œuvre. C’est peut-être aussi un des reportages musicaux les plus émouvants qui soit. On y voit un homme entièrement immergé dans son propre délire, jusqu’à la noyade.
Selon la légende, c’est donc Frank Zappa qui découvrit l’homme sauvage. À cette époque (vers 1968) Larry Fischer était un musicien de rue, un excentrique qui avait ses habitudes sur les trottoirs du Sunset Strip d’Hollywood et se produisait dans tous les talent-shows de la région. Zappa décide sur un coup de tête de produire un album de ce qui lui semble être un des musiciens et des chanteurs les plus originaux de son temps et le plus digne de figurer sur son nouveau label Bizarre. L’album deviendra un double album de chansons inqualifiables (c’est à dire impossibles à qualifier, à ranger, comme à juger) mêlant histoires autobiographiques, monologues et chansons exaltées, mélanges de chansons d’enfant (Merry-Go-Round) et de ballades pop décalées. Un album qui sera reçu à l’époque par un grand mouvement d’incompréhension, les uns criant à la provocation facile, les autres à l’exploitation. Peu de gens saisiront le talent et la sincérité de Fischer et mettront cet album sur le compte d’une lubie stupide de Zappa, voire d’une mauvaise blague. La collaboration entre les deux hommes tournera rapidement court, après une sombre question de royalties selon les uns et, selon d’autres, après que les crises de violence de Fischer aient commencé à mettre en danger l’entourage de Zappa et surtout ses enfants. Fischer ne pardonnera jamais à Zappa, qui deviendra pour lui une figure démoniaque récurrente, réapparaissant à intervalles irréguliers dans sa vie (même si Zappa décida alors de ne plus jamais revoir Fischer) et dans ses chansons (Frank sur l’album Pronounced Normal.)
Sa deuxième chance viendra de Rhino Records, un magasin de disques de Los Angeles, où Larry Fischer avait l’habitude de traîner jusqu’au jour où un membre du personnel le reconnaîtra. Fischer, fier, heureux et reconnaissant, s’empressera de composer une chanson en l’honneur du magasin qui en fera sa première sortie discographique (« Go to Rhino Records »), un 45T qu’ils distribueront à leurs clients fidèles dans un premier temps, avant de se décider à le vendre ensuite. Il sera suivi en 1977 d’un album entier: Wildmania, premier album du label. Il faudra ensuite attendre 1981 pour que Fischer enregistre son troisième album Pronounced Normal, toujours chez Rhino Records, un album enregistré avec la complicité du duo de producteurs-musiciens Barnes & Barnes, qui produiront également l’album suivant : Nothing Scary en 1984. Il chantera également avec Rosemary Cloney et Smegma.
Une discographie assez succincte (quatre albums en seize ans, et toujours rien depuis) qui apportera néanmoins à Larry Fischer un public de fans extrêmement fidèle. Il reste aujourd’hui un personnage et un artiste sans commune mesure, ayant construit de toutes pièces un style vocal unique, mélange de chant à tue-tête entrecoupé de ruptures soudaines et d’effets sonores étranges (claquements de langue, onomatopées, etc.) Il s’accompagne quelquefois d’une guitare qui semble étrangement jouer
un morceau différent de celui qu’il chante. Ses textes, généralement autobiographiques, et comme on peut le deviner généralement assez dépressifs (« In the year of 1963, I was committed to a mental institution ! » dans The Story of Wild Man Fischer, « My mother hates me /My sister despises me /My brother-in-law – shwiiit ! – likes to throw darts at me » dans I’m working for the Federal Bureau of Narcotics), sont transfigurés par la fougue de son interprétation, et de tristes complaintes en deviennent des chansons à reprendre en chœur, ce qu’il ne manque pas d’exiger lors de ses rares apparitions publiques. Et comment lui résister…?

C’mon let’s merry go, merry go, merry go round! Boop boop boop !
Merry go, merry go, merry go round! Boop boop boop !
Merry go, merry go, merry go round! Boop boop boop !
Me and you can go merry go round !
It’s very easy, just go up and down !
C’mon, c’mon let’s merry go, merry go, merry go round! Boop boop boop !
Merry go, merry go, merry go round! Boop boop boop !
Merry go, merry go, merry go round! Boop boop boop !
(…)

Mary taught me to go merry go round !
We’re all going merry go round !
C’mon, c’mon let’s merry go, merry go, merry go round! Boop boop boop !
Merry go, merry go, merry go round! Boop boop boop !
Merry go, merry go, merry go round !
say let’s merry go, merry go, merry go round !
say let’s merry go, merry go, merry go…
Benoît Deuxant


Discographie
– Nothing ScaryXF387P
Pronounced NormalXF387O
WildmaniaXF387Q

Le premier album de Larry Fischer, An evening with Wild Man Fisher produit par Frank Zappa en 1968, n’est hélas toujours pas réédité.

« Derailroaded – Inside the Mind of Larry « Wild Man » Fischer » : Josh RUBIN
(États-Unis, 86’, coul., 2005)
TB2422 (DVD)

Only in America II

Posted in chronique, outsider music with tags , , , on juin 12, 2007 by noreille

ONLY IN AMERICA, VOLUME 2 – X 649V

ARF! ARF!, 2006.

ANTHOLOGIES GENERALES

Deuxième volume de cette anthologie de la bizarrerie, Only in America est une collection de disques rares, obscurs et, en règle générale, uniques en leur genre. Dans la lignée d’autres compilations comme les excellentes Incredibly Strange Music de Re/search, ou Songs in the Key of Z d’Irwin Chusid, le collectionneur et raconteur Erik Lindgren se concentre ici sur un aspect bien particulier de l’«Outsider Music». Les gens rassemblés ici ne sont ni des psychopathes ni des marginaux, ce sont des gens ordinaires, dont la normalité serait presque banale si elle ne dissimulait un jardin secret. Derrière la façade se cache une arrière-cour remplie d’obsessions étranges, de discours aussi passionnés qu’incohérents, de lubies et surtout de velléités artistiques. Car tous ces gens normaux ont franchi le pas et sont un jour passé à l’acte en immortalisant leurs marottes, leurs manies et leurs phobies en les couchant sur vinyle. Car dans la plupart des cas, il s’agit plus d’une réelle profession de foi que d’un simple hobby musical. Remplaçant le moindre talent pour la composition ou l’interprétation par une énorme dose d’énergie et de conviction, les divers artistes présentés ici nous content leur amour pour les chiens de compagnie, les chants d’oiseaux, leur approbation des brutalités policières, leur goût ou leur dégoût pour les drogues, les hippies, les jeunes, les insectes…
Si ces artistes ont quelque chose de typiquement américain, comme le vante le titre de l’anthologie, il s’agit de la facilité avec laquelle on pouvait aux États-Unis, dans les années 60 et 70 (voire bien avant comme le montre le film O Brother, Where Art Thou?), enregistrer à compte d’auteur (mais à bas prix) le disque qui allait lancer une carrière, ou devenir l’œuvre d’une vie, la déclaration finale et définitive d’une vision artistique. L’«Amérique, pays des braves et nation des free-entrepreneurs» comme le rappelle le livret, a ainsi encouragé la production et la publication de tout et n’importe quoi, c’est-à-dire des merveilles et des trésors pour toute personne ayant le flair (et le goût) de reconnaître dans ces vignettes condamnées aux poubelles de l’histoire l’expression unique d’une voie qui (quelquefois heureusement) ne sera jamais suivie. Si la plupart des morceaux n’ont dû leur vie qu’à un vrai miracle, tant il était évident qu’ils n’auraient jamais pu exister dans un monde normal (et triste), cette anthologie prouve que, en marge des sentiers rebattus de la production musicale conventionnelle, tout peut encore arriver et que nous ne sommes pas au bout de nos surprises.
(BD)