Archives de janvier, 2010

Terre Thaemlitz – trans-sister radio

Posted in chronique, experimental, musique, pop, pop culture with tags , , , , , , on janvier 22, 2010 by noreille

Trans-sister radio est le résultat d’une commande faite à Terre Thaemlitz par la Hessischer Rundfunk, il s’agit d’une création radiophonique ayant pour thème le rapport entre transgenre et transport. La thématique du transgenre, de l’ambiguïté sexuelle, à travers les exemples de la transsexualité, de l’homosexualité ou du travestissement, est présente dans toute l’œuvre de Terre Thaemlitz. Ce thème dont il veut préserver la complexité, en dépassant la simple opposition entre hétérosexualité et homosexualité, est pour lui un débat plus large autour de l’identité sexuelle. Ce débat doit aussi aborder selon lui les nombreux cas intermédiaires, qui échappent totalement à cette simple dichotomie, comme tous les cas particuliers, tous les cas minoritaires mais extraordinairement complexes, qui s’écartent de la norme, et mettent en lumière la pression de la conformité, de la normativité. Tout ce qui est conforme à la norme est considéré comme normal, par définition, et cette constante référence à la culture dominante, possède des conséquences politiques, économiques et judiciaires, que Thaemlitz développe dans ce disque. Parmi les exemples abordés, celui d’un transgenre japonais, garçon habillé en fille, montre la multiplicité des approches – transgenre, queer, travestis, metrosexual, androgyne, etc. –  et l’importance du regard social, extrêmement différent au Japon et en occident. L’idée d’une certaine tolérance visuelle, d’aborder cette option comme un simple fashion statement, appliquée aux transgenre comme à d’autres démarches vestimentaires ne nécessitant pas de jugement, est opposée à d’autres circonstances dont est absente cette ouverture d’esprit, ou cette tendance japonaise à éviter la confrontation. Ainsi d’un reality show, illustrant la politique culturelle des identités, à travers l’imposition d’une image stéréotypée des genres. Une jeune fille s’y voit jugée pour ses allures de « garçon manqué », et stigmatisée pour sa déviation des clichés totalitaires concernant l’apparence et le comportement « normal » du sexe féminin.

Un autre point de départ est donné par l’obligation, lors d’un contrôle policier ou d’un passage de frontière, de correspondre visuellement au sexe défini par ses documents d’identité, obligeant la personne à se conformer à sa définition légale, indépendamment de ses propres goûts, convictions ou orientations sexuelles. Un cas assez complexe est illustré par une notification du gouvernement américain, dans sa lutte contre Al-Qaeda, attirant l’attention des policiers et des douaniers sur les risques d’attentats terroristes associés aux coutumes vestimentaires musulmanes. L’idée de cette notice était à l’origine que le vêtement des femmes musulmanes, couvrant presque l’entièreté du corps, jusqu’aux traits du visage, ainsi qu’une gène diplomatique, inter-culturelle, pouvant aller jusqu’à empêcher la fouille corporelle, pourrait hypothétiquement servir de couverture parfaite à un terroriste – mâle – échappant ainsi aux contrôles derrière un déguisement de femme. L’absurdité à relever est que cette possibilité soit envisagée bien avant la possibilité d’une femme terroriste habillée en femme, ou qu’elle prenne plus d’importance que celle d’un homme habillé en homme, par la simple force de la portée imaginaire irrésistible que ce scénario possède, mêlant la coloration paranoïaque de la menace à une outrance issue de films d’espionnage, de thriller, très éloignés du banal quotidien policier. Cette  réglementation ajoute une angoisse supplémentaire aux transgenres, un regard suspect de plus, lors de toute confrontation avec l’autorité.

Thaemlitz ajoute à ce débat son cas personnel, notamment dans le cadre de son visa et de son permis de séjour au Japon. Outre le risque d’accusation de terrorisme, il ajoute que, s’il voyage habillé en homme, ses bagages remplis de vêtements féminins lui font craindre d’autres accusations : le fétichisme ou simplement le vol, voire la contrebande. Il profite ainsi également de son propre cas, qu’il définit comme queer, hétérosexuel et travesti, pour aborder la standardisation réductrice qu’impose des systèmes politiques de surveillance des individus comme les contrôles d’identité, ou les systèmes socio-économiques comme le mariage. Ces deux pratiques sont selon lui une intervention irrecevable de l’état, s’interposant dans la vie privée des individus, et faisant basculer des choix personnels – l’apparence, le vêtement – et interpersonnels – les relations sexuelles et amoureuses entre les individus, du cadre privé – et du domaine romantique – au champ social. Il souligne également l’inadaptation des règlements officiels, basés sur une vision traditionaliste et conservatrice des choix de vie, dans la gestion des cas « intermédiaires », « déviants », imposant un modèle dichotomique homme/femme à des cas de figures transgenres – dans la relation de chaque transgenre à ce qu’il voit comme son « sexe opposé » – et transformant dans son cas sa relation amoureuse en une démarche marchande, facilitant son « immigration économique » au Japon.

Terre Thaemlitz propose depuis l’année passée l’intégrale de son oeuvre (jusqu’ici) , soit 711 titres, 61 heures 29 minutes 40 secondes , sous le titre de DEAD STOCK ARCHIVE – Complete Collected Works. Disponible en plusieurs versions, dont celle-ci, la version « burger en pluche ».


Sekigun-PFLP: Sekai Senso Sengen (Armée Rouge/FPLP: Déclaration de guerre mondiale)

Posted in asie, chronique, cinema, complot, paranoia with tags , , , , , , , on janvier 15, 2010 by noreille

Un petit retour sur Koji Wakamatsu, le réalisateur de United Red Army, avec la découverte (via l’excellent Discipline in Disorder) de son film Sekigun/FPLP sur Ubuweb. Ce film a été tourné en 1971 en Palestine avec la collaboration de Masao Adachi. Il suit les exilés de l’Armée Rouge Japonaise, Fusako Shigenobu and Mieko Toyama, et leur association avec les palestiniens du FPLP de Georges Abache. Le film se présente d’emblée comme un film de propagande, d’agit-prop, et reprend les théories du groupe d’ « envisager toute action (de l’interview au détournement d’avion) comme un acte de propagande, c’est à dire d’information et d’exemple. Le groupe défend cette optique comme une réponse au monopole de l’information, c’est à dire de la propagande, de l’impérialisme américain. »


Une grande partie de l’Armée Rouge Japonaise s’était à cette époque réfugiée en Palestine dont elle avait épousé la cause (d’une certaine manière en remplacement de la cause Vietnamienne) et avait organisé les sections les plus radicales du mouvement palestinien, tant politiquement que sur le plan de la lutte armée. Plusieurs personnes s’accordent pour dire que c’est à cette influence japonaise qu’on doit la stratégie des actions suicides, des opérations kamikazes.

Masao Adachi lui-même rejoindra le mouvement en 1974. Il fut arrêté et emprisonné en 1997 au Liban et extradé au japon en 2001. Il fut libéré après deux années en prison et publiera ensuite « Cinema/Revolution [Eiga/Kakumei] », son auto-biographie.

Félicia avant tout – de Raaf/Radulescu

Posted in chronique, cinema with tags , , , , , on janvier 13, 2010 by noreille

Félicia habite Amsterdam, elle est roumaine, elle est en visite chez ses parents, à Bucarest. Aujourd’hui, c’est le jour du départ. Elle doit prendre un avion qui la ramènera chez elle, auprès de son fils, que garde cette semaine-là son ex-mari. Sa soeur va venir les prendre, sa mère et elle, pour se rendre à l’aéroport. Elle est un peu en retard. Rien ne va se passer comme il le fallait.

Si ce film dure deux bonnes heures, c’est qu’il joue résolument sur des enchaînements de tempos différents, correspondant à des états d’esprit différents. Pour bien rendre le conflit entre ces états d’esprit, il fallait mettre à contribution la patience du spectateur. Le film fonctionne ainsi comme une alternance de crises entrecoupées de longues séquences où l’on croit voir l’action s’enliser, ralentir jusqu’à l’inertie. Mais cette inertie apparente, et la lenteur de ces scènes se révèle rapidement être entièrement délibérée. Dès le début du film un malaise s’installe et une sensation de vide prend place, il semble ne rien se passer et ne rien se dire. Un appel téléphonique qui n’en finit pas, un petit déjeuner où chaque mot prononcé produit un mini-drame. Des passages domestiques, terre-à-terre, qui rappellent les tropismes de Nathalie Sarraute, ces dialogues creux, inutiles, redondants, qui masquent l’absence de communication réelle, ou pire, son refoulement. Et c’est bien sûr le cœur de cette histoire ; le psychodrame qui se joue est une fable sur la difficulté de communiquer, voire son impossibilité. Chaque détail de l’histoire est un frein à cette communication, non pas à la parole, abondante, débordante jusqu’à l’écœurement, mais à l’expression de quelque chose qui ait un sens plus profond, qui vienne du fond du cœur. La base des échanges elle-même est problématique, elle est dès le départ filtrée, biaisée : par le va-et-vient entre les deux langues – néerlandais et roumain – de Félicia, par la technologie – la moitié du film se passe au téléphone – et par le gouffre qui s’est installé irrémédiablement entre Félicia et ses parents, un conflit générationnel aggravé par la distance Bucarest/Amsterdam.

Toutes les tentatives de dialogue sont ensuite parasitées, empêchée par des éléments extérieurs : la mère de Félicia tente régulièrement d’intervenir dans les conversations téléphoniques de sa fille, des rencontres imprévues interrompent leur discussion, le portable perd son signal, le père, mis à l’écart, tente maladroitement, à contretemps, de garder une place, une utilité, dans le déroulement des évènements. Tout, dans les moindres détails du film, est là pour illustrer l’entrave au dialogue, jusqu’aux employées derrière les comptoirs de l’aéroport, dont l’attention est systématiquement détournée, à l’approche de Félicia, par un collègue, un son, une distraction. Et lorsque la nécessité de communiquer devient suffisamment urgente que pour passer outre des blocages qui s’y opposaient, il est trop tard et le dialogue tourne à l’affrontement, devient règlement de compte, chacun campant sur ses positions et déversant sur l’autre un flot de reproche. D’un côté le chantage affectif : « T’inquiète pas, on va te laisser tranquille bientôt, ton père et moi. On va bientôt disparaître, si on t’agace » ou encore « tu nous traites comme des domestiques » et « Je suis ta mère et je te donnerai des leçons jusqu’à ma mort. ». De l’autre les accusations terribles, attaques en règle de la bonne conscience de la mère, dont la compassion ne serait que vengeance déguisée, et le sacrifice une forme d’égoïsme. Mais là encore il est trop tard, et rien de ce qui sortira de ce déferlement ne pourra réparer la distance qui s’est installée entre cette fille indépendante, partie vivre à l’étranger, et ses parents. Il n’y aura aucun soulagement, ni aucun espoir de changement.

Justin Bennett – Cityscape

Posted in chronique, experimental, musique with tags , , , , , , , on janvier 5, 2010 by noreille

L’enregistrement du son des villes, et la composition de paysages sonores urbains peut rapidement sombrer dans le prosaïsme, la fadeur, et il faut les qualités musicales d’un Justin Bennett pour organiser de manière subtile des sons aussi communs à nos oreilles que le brouhaha et la rumeur des rues. Sans doute est-ce la familiarité qui tend à rendre trivial ce bourdonnement perpétuel qui nous entoure, habitués que nous sommes à le neutraliser, à l’ignorer. Ces sonorités extraites du quotidien doivent, pour être perçues à nouveau, être représentées dans un nouveau contexte, dans un agencement neuf. En éludant le spectaculaire, l’événementiel, ou l’anecdotique, et en se concentrant sur des plans larges, Justin Bennett nous propose une série de paysages urbains tels qu’on pourrait les entendre du haut d’un balcon, ou par une fenêtre ouverte. C’est ici une ambiance générale, l’ « aura » de chaque ville, qui nous est présentée. Les distinctions entre elles sont quelquefois floues, mais, s’il est difficile d’isoler et de reconnaître à coup sûr les villes sélectionnées, on perçoit nettement les différentes qualités sonores de chacune. Enregistrée sur une période de trois ans, de 1993 à 1996 dans des villes aussi dissemblables que La Hayes, Paris, Rotterdam, Lisbonne, Hambourg, Tanger, Amsterdam, Fès, Münster et Prague, la pièce se déroule d’un seul tenant, comme un long carnet de voyage, un travelogue où d’invisibles tunnels secrets relieraient instantanément chaque cité aux autres, permettant une transition souple, imperceptible, entre chaque environnement sonore. Justin Bennett a une longue expérience de ce type de composition, qu’il utilise dans ses créations radiophoniques comme dans ses installations audio-visuelles. Sa prédilection pour les ambiances minimalistes, presque neutres, l’amène à créer des assemblages complexes, parcourant des micro-variations subtiles. Ces paysages en demi-teintes semblent, si on n’y prend garde, être totalement statiques et uniformes, mais sont en réalités constitués d’une grande variété de textures, de densités, de perspectives, enchaînées, entrelacées, tuilées, pour ne faire plus qu’un seul panorama, un seul horizon. S’il peut se glisser à l’arrière-plan, et se mêler sans problème au bruit ambiant, le disque résiste également à une attention soutenue, et une écoute au casque en révèle toute la finesse, à la fois comme document sonore et comme création musicale. Il parvient alors à être à la fois précis, rempli d’information, et complètement immersif. On comprend aisément la volonté de Justin Bennett de concentrer l’essentiel de son travail dans le domaine de l’installation sonore où ses pièces peuvent être présentées soit in situ dans un rapport direct avec le visuel, soit de la manière enveloppante qui convient à sa démarche.

quelques liens:

the mosque of Tanger – un soundscape de Tanger à travers les différents appels à la prière qui résonnent dans la ville.

le site du label unsound.

une discographie/catalogue d’expo/bio … complete de Justin Bennett sur BMBCON, avec des liens vers ses soundwalks d’Amterdam.