Archives de paranoia cinema

L’Oreille – Karel Kachyna

Posted in chronique, cinema, complot, paranoia, Uncategorized with tags , , , , , , , , on novembre 12, 2010 by noreille

L’oreille, c’est le petit nom que donnent Ludvik et Anna aux mécanismes d’écoute qui les espionnent pour le compte des services de renseignement tchèques. Monsieur est attaché de cabinet, Madame l’accompagne dans ces soirées ennuyeuses où se fait et se défait la politique du pays. Les soirées en question sont longues, tendues et fortement arrosées. Monsieur y tremble pour son poste, pour son avenir, pour sa vie parfois, Madame y boit et y parle trop. Dans une des pires soirées de ce genre, Monsieur apprend que son supérieur est tombé en défaveur, et craint de le suivre dans sa chute. De retour à la maison, il veut faire disparaître toutes preuves de leur collaboration.

Mais tandis que l’alcool brouille la perception de Monsieur comme de Madame, c’est une maison plongée dans le noir qui les accueille, et l’on ne sait si les portes en sont ouvertes suite à un oubli, ou si les services secrets sont déjà intervenus. La mystérieuse voiture stationnée dans leur rue et les aller-retour d’inconnus dans le jardin ne sont pas là pour arranger les choses. Il s’agit au plus vite de détruire par le feu les documents compromettants.

Karel Kachyna présente avec ce film un portrait à la fois absurde et effrayant de ses années sombres de la Tchécoslovaquie, des révolutions de palais, de la surveillance permanente, des diktats changeants, flous, jamais affirmés mais toujours implicites, qui dirigent la vie du peuple, et plus encore des fonctionnaires de l’état. Plus ubuesque que kafkaien, c’est avant tout la confusion organisée du régime qui est mise en scène,  plus que sa complexité aberrante. Les personnages s’y débattent dans un flou artistique propice à toutes les dérives paranoïaques, à toutes les peurs irréfléchies, et surtout aux réactions les plus hystériques.

Bien sûr, la tension qui se crée au sein du couple, qui ne se comprend plus à mesure que le monde qui les entoure leur échappe, les mène droit à la crise de nerf, présentée ici de manière très slave, avec force cris et moult explosions. La situation est dès le départ ingérable, tout concourt à pousser encore plus loin leur angoisse et justifier tous les débordements. Comme le dit Clément Rosset, la paranoïa se distingue de la pensée tragique en ce qu’elle trouve encore, au sein de l’absurde, du malheur, de la peur, une logique, une volonté, qui la dégage du simple hasard, de la simple fatalité. L’Oreille joue sur le fil entre ces deux sentiments, ces deux versions de la terreur, les protagonistes sont rassurés de savoir qui les espionne, qui les menace, mais sont incapable de débrouiller les causes de ces dangers. L’incongruité même de leur situation éclaire ce qui faisait des anciens régimes d’Europe de l’Est de magnifiques symboles de l’absurde, dont la logique interne, impeccable, bétonnée, ne parvenaient qu’à grand peine à dissimuler les affres de l’absurde bureaucratique, la monstruosité du formalisme étatique.

Film à tiroirs, à rebondissement, dont l’apparente confusion reproduit la confusion qui monte chez les deux personnages principaux, c’est avant tout une charge féroce du régime, mais qui reste dans sa conclusion d’un ironie mordante, presque glaçant, et en fait un parfait exemple de ce que pouvait signifier la nouvelle vague cinématographique et sa liberté formelle dans un contexte comme celui de cette époque.

 

Le traquenard – Hiroshi Teshigahara

Posted in cinema, complot, paranoia with tags , , , , , , , , on avril 28, 2009 by noreille

Je vous jure que ce n’est pas le titre qui m’a attiré en premier. Bien sûr, derrière un titre comme celui-là, on ne pouvait trouver qu’un complot, qu’une conspiration. Mais non, l’incitant premier était le réalisateur, Teshigahara, le second était le scénariste, Abe Kobo. Le Traquenard est en effet non seulement le premier long métrage de Teshigahara, mais aussi sa première collaboration avec l’extraordinaire écrivain Abe Kobo, ainsi qu’avec le compositeur Toru Takemitsu. Quelques années plus tard, cette collaboration donnera un des plus beaux films du monde: « La Femme des Sables« . Ici, nous sommes en 1962 et Teshigahara n’a encore réalisé que quelques court-métrages et des documentaires déjà très impressionnants comme « José Torres », portrait d’un boxeur porto-ricain de New-York ( réédité sur ce même dvd ). Il se lance immédiatement dans un cinéma ambitieux, par son scénario d’abord, par les thèmes abordés ensuite, et enfin par la maîtrise et l’exigence cinématographique qu’il apporte à l’image. L’histoire est assez simple au départ, un mineur ( c’est à dire un ouvrier des mines, pas un enfant ) et son enfant ( qui n’est pas ouvrier des mines ) errent de travaux mal payés en emplois précaires. Ils sont suivis à leur insu par un mystérieux homme en blanc, mélange étrange de Maurice Ronet et de Takeshi Kitano. Lorsqu’ils arrivent dans un village abandonné, uniquement habité par une marchande de bonbons, se met en place le traquenard échafaudé par le tortueux Abe Kobo.

De ce départ simple découle une histoire complexe d’identité perdue, de doppelganger inconnu, et surtout une cruelle et obscure conspiration. Fidèle aux livres inquiétants d’Abe Kobo et comme le seront les prochaines collaborations avec le réalisateur ( « Le Visage d’un autre », « Le Plan déchiqueté », ou bien sûr « La Femme des sables ») le complot est un mélange d’absurde kafkaïen, effroyablement logique, et d’ancrage flottant dans la réalité. Comparable ( et souvent comparé ) à Kafka, ou plus récemment aux fictions surréalistes de José Saramago, Abe Kobo a développé une œuvre littéraire déconcertante, quelquefois terrifiante, toujours troublante. Procédant par légers décalages, il transforme, de détails en détails, une réalité effroyablement banale, en un monde angoissant, dont la logique échappe aux protagonistes, victimes d’une oppression diffuse de leur environnement, et aveuglés par leurs pulsions individuelles.

Cinéaste nouvelle-vague, évoquant Antonioni ou Resnais, Teshigahara se place aux côtés de Kurosawa et Oshima, comme le représentant d’une avant-garde cinématographique intégrant un discours nouveau, mêlant réalisme social et fantastique, introduisant des thèmes nouveaux à l’époque, comme la dépersonnalisation des individus, l’aliénation, la manipulation, l’absurde (au sens existentialiste du terme) … Pour son premier film, il introduit une dose inhabituelle de réalisme politique, de lutte sociale, dans une histoire où les syndicalistes croisent les fantômes, et où la Mort roule en Vespa. Ajoutant un contexte très concret de critique sociale et de dénonciation politique à son synopsis fantastique, Teshigahara ancre son film dans un humanisme pessimiste qu’il conservera tout au long des séquences les plus fantastiques. En un sens, l’au-delà prend chez lui la forme d’une banalité extrême, la plupart des fantômes conservant les traits, les occupations, les obsessions de leurs derniers instants, de l’esprit à l’estomac (ceux qui sont morts avant un repas auront par exemple faim pour l’éternité, ceux qui ont mangé passeront leur mort à digérer.)

Rare (presqu’unique) personnage féminin, la marchande de bonbon annonce déjà la future « femme des sables ». Elle incarne l’impuissance devant la manipulation, la faiblesse face à la vie comme face à la mort. Victime et sujet d’un complot qui lui échappe, elle est, comme la « femme des sables », un instrument involontaire dans un agencement criminel. Elle prend place sur l’écran dans une succession de scène de souffrance et d’abandon, à la chaleur, au sexe, à la peur. Elle se présente dès le départ comme un personnage passif, en attente, ses propres désirs réprimés, soumis aux décisions et aux désirs des autres, le fiancé qu’elle attend, qui doit l’emmener hors du village abandonné, le policier qui veut la violer, le mystérieux homme en blanc auquel elle obéit. Teshigahara fait de ce personnage de femme solitaire  une  incarnation de la sensualité,  un corps immense, généreux, disproportionné, qui traverse le film dans une robe mouillée, collée au corps par la sueur.

Mais cette femme n’est pas la seule personne perdue, dépassée par les évènements, et une machination infernale se met en place autour d’elle et des autres personnages. A leur insu s’échafaude autour d’eux un complot d’une perverse complexité, qui les rabaisse au rang de pions, de rouages, et dans lequel leur vie, comme leur mort, n’a de sens et d’importance que dans la mesure où elle emporte d’autres vies avec elle dans son écroulement. Chaque nouvelle victime voit sa mort lui échapper, en ce sens qu’elle n’a de signification qu’à l’intérieur du jeu de domino qu’est ce complot. Chacun croit présomptueusement être le centre du complot, sa cible, même si c’est pour des raisons mystérieuses, incompréhensibles, alors qu’il n’est au fond qu’une chose, une bricole insignifiante, absurde, dont la seule justification est d’entrainer dans sa chute le domino suivant. Extraordinaire vision de l’absurde, qui se révèle lorsqu’il est bien sûr trop tard, lorsque chacun est réduit au stade de témoin muet, de spectateur sans voix, pauvres fantômes incapables de communiquer avec l’autre monde, fantoches condamnés à l’errance, marionnettes jetées au rebut après exploitation, privées de sens en même temps que de substance.

Un après-midi de chien

Posted in cinema, complot, paranoia with tags , , , , , , , , on juin 13, 2008 by noreille

« Le braquage ne devait durer que dix minutes. Huit heures plus tard, tout le pays est rivé devant sa télé. Et tous les faits sont véridiques. » C’est ainsi que W*** B***, éditeur du DVD résume « Dog Day Afternoon », en français « Un Après-midi de Chien », un film de Sydney Lumet.

Un peu en marge de notre thématique « cinéma du complot », quoique … Le film est une des petites merveilles produites par le cinéma (presque-)indépendant américain des années septante. Attention aux spoilers… droit devant…

Tourné en 1975, ce film n’est pas un film de braquage classique. Contrairement à la plupart des Heist films, on n’assiste pas à la traditionnelle préparation du coup, de la formation de la bande, la recherche des complices idéaux, à la surveillance des lieux, au minutage des rondes, etc… Dès le début du film, on sait que tout va foirer. Le film s’ouvre, après un préambule sur la vague de chaleur sur New York cet été-là, qui donne son titre au film, sur l’arrivée de la bande sur les lieux du crime, une petite succursale de banque, en train de terminer sa journée. Le dernier client (une cliente) sorti, la banque peut fermer, mais les braqueurs qui faisaient la file après elle, ont un pied dans la place et vont pouvoir forcer le personnel à vider les coffres. Excellent script, porté par de non moins excellents acteurs, le film joue moins sur un suspense un peu léger (vont-ils s’en sortir?, oui ou non?) que sur des situations et retournements de situations inattendus, où le casting produit des merveilles, provoquant des étincelles dans les dialogues et des feux d’artifices dans les scènes de bravoure dont est truffé le film. Al Pacino y est sonny, un improbable gangster sentimental, braqueur par amour, écrasé par ses responsabilités; John Cazale, Sal, son complice, timide et taciturne, suicidaire qui n’a jamais pris l’avion.

Cinq minutes après le début du film, le gang se retrouve seul, largué par leur troisième homme, le chauffeur, qui ne résiste pas au trac. Quelques secondes plus tard, le téléphone sonne. C’est la Police, elle est devant la banque, dans l’échope du barbier, le magasin d’en face. Vous êtes cernés, ne faites pas les cons. Le film passe alors très vite dans le registre de la farce tragique. Comme dans une tragédie classique, le sort est déjà jeté et l’intrigue ne sera plus de savoir comment cela finira. En quelques minutes, un choeur (au sens grec du terme, de chorale narrative) s’est rassemblé autour de la banque, badauds, curieux, passants, qui vont prendre parti alternativement pour les uns ou les autres, les bons ou les méchants, les voleurs ou les forces de l’ordre. Sonny va se découvrir une vocation d’entertainer, de communicateur, entraînant la foule à sa suite, à travers ses démêlés avec sa famille ( sa mère, amenée là par la Police pour le raisonner), son amant et ses prises de positions bidon (Dans une scène mémorable, il se ralliera la foule en mentionnant la prison d’Attica, symbole de la brutalité policière américaine, depuis la révolte qui y avait eu lieu en 1971).

Son interlocuteur, le sgt Eugene Moretti, interpreté par l’impeccable Charles Durning, lui donnera la réplique, du ton blasé du vieux flic qui se voit obligé d’expliquer les règles du jeu au truand débutant, amateur et maladroit. Il sait, lui, que des vies sont en jeu, que la prise d’otage finira dans le sang, et que la seule question à régler est de savoir qui versera ce sang, otages, gangsters, policiers ou badauds.