Archive pour capitalisme

Mort d’un pourri – Georges Lautner

Posted in chronique, cinema, complot, pop culture with tags , , , , , , , , , on mars 9, 2011 by noreille


Comme on l’a déjà vu avec Mille milliards de dollars, le film d’Henri Verneuil, le thème de la conspiration au cinéma est  passé dans les années 1970, et surtout dans le cinéma français de cette époque, d’une conspiration politique, plutôt vague, menaçant le monde du retour des dictatures traditionnelles, fascistes ou staliniennes, à une nouvelle forme de complot, économique cette fois. Là où auparavant on avait une organisation visant le pouvoir suprême, la domination, à la manière du dictateur de base, à l’instar d’un grand vilain à la Fu Manchu ou à la Joker, on trouve maintenant un nouveau péril, une présence sinistre, oeuvrant dans l’ombre. C’est à présent la multinationale, pieuvre criminelle aux multiples intérêts, aux activités hétéroclites, et aux pouvoirs illimités, qui tire les ficelles de toutes les conspirations.

Mais la trame du film démarre sur un autre thème, celui de la corruption, c’est à dire l’intersection du pouvoir politique et du commerce, au moment où l’institution démocratique, et l’autorité, rencontre le pouvoir économique. C’est du côté du premier qu’on va rester durant presque tout le film, suivant politiciens, notables et policiers dans un jeu de chassé-croisé qui ignorera longtemps l’autre joueur, l’autre pouvoir. Partant d’un « simple » meurtre, la mort d’un pourri, le scénario de Michel Audiard accumule les crimes irrésolus, les mystères qui compliquent et aggravent les faits de départ. Le nombre des cadavres qui s’accumulent dans le sillage du premier dépasse toutes les attentes. Il devient rapidement clair, même pour Alain Delon, que quelque chose de plus grand qu’une banale affaire de corruption se trame.

C’est d’ailleurs cette banalité de la corruption qui traverse tout le film. Audiard laisse ici libre court à sa vision profondément pessimiste de la société, et multiplie les exemples de cette défense classique des malversations politiques, et des crimes économiques : « tout le monde le fait ». Comme le déclare chaque « pourri » de la vie réelle, lorsqu’il est pris la main dans le sac: « pourquoi moi? tout le monde le fait… » Cette généralité fait de la corruption un des système néfastes les plus difficile à éradiquer ; comme les systèmes mafieux, l’ampleur et la diversité des collusions, des connivences, des complicités partagées, font que personne, à quelque niveau qu’il se trouve, n’a la force suffisante pour lutter contre un régime où tout le monde a une miette à gagner, une responsabilité à cacher, ou des répercussions à craindre.


Le choix de Klaus Kinski, archétype blond germanique, pour prononcer le discours le plus cynique de film, est éclairant. Le discours n’a pas changé, c’est toujours celui du mépris d’une classe, d’une caste, pour ce qu’elle considère comme les êtres inférieurs, et pour leurs lois médiocres, auxquels ils ne se sentent pas soumis. Le discours, ici celui du capitalisme sauvage (y-en a t’il d’autres?), du commerce transnational, qui se voit au-dessus des lois, et ne reconnait que celle de son profit, sa volonté de pouvoir à lui. C’est le discours d’un pouvoir occulte, d’une minorité qui voit toute barrière à l’augmentation de sa puissance comme une aberration, comme le dernier sursaut risible d’une masse ignorante et incapable, un peu comme le dernier souffle des médiocres. Ce mépris pour les lois des autres est le trait commun des prédateurs économiques. Dans son film « Plunder, the crime of our time« , le journaliste Danny Schnechter donne la parole à quelques uns de ces criminels en col-blanc, dont le trait commun est ce sentiment triomphant d’impunité, cette conscience de ne pouvoir être stoppé dans leurs entreprises de pillage. « Nous n’avons aucun respect pour vos lois », dit l’un d’eux, « nous considérons votre code moral, et vos lois, comme des faiblesses à exploiter dans l’exécution de nos crimes ».

Sans trop raconter de la fin du film, la conclusion de l’équipe Lautner/Audiard repose sur ce même fatalisme qui voit l’état, l’autorité politique, et la justice, totalement impuissants face à la menace des prédateurs économiques, qui voit le Capital tellement infiltré dans toutes les sphères du gouvernement qu’il en est virtuellement indélogeable. Et qui fait passer les enquêteurs pour des idéalistes, s’attaquant à une tâche insurmontable, mais surtout, selon eux, inutile.  Comme dans toute bonne conspiration, la menace que font planer ces corporations multinationales sur la France du film est floue, mais surtout, elle n’a pas de visage. On ne connait d’elles que leurs intermédiaires, vulgaires marionnettes prises à leur propre jeu. Ceux-ci sont interchangeables, remplaçables, dispensables, et peuvent être sacrifiés sans le moins du monde remettre le système en cause. C’est en substance ce qui rend pour Audiard la lutte contre ce système si déprimante, si décourageante, et d’avance vouée à l’échec. Quelles que soient les tentatives de la police, de la justice ou du gouvernement, les tentacules de la pieuvre repousseront toujours de plus belle.

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La Médiathèque présente actuellement une sélection de films et documentaires sur le thème de la mondialisation, et de la face cachée de la politique économique néo-libérale.

à voir entre autres:

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Depuis que je recois des pourboires, j’ai appris la manière de m’occuper des gens riches

Posted in asie, chronique with tags , , , on octobre 15, 2009 by noreille

« Sur le Yangzi« , un film de Yung Chan

« il faut savoir se servir de ses yeux…,
d’habitude je n’aide pas les vieux, même s’ils me le demandent,
j’envoie quelqu’un d’autre, ils sont trop pauvres. ils laissent seulement 2 yuans, qu’est-ce que je fais de 2 yuans…?! »

« I’m number one in my family,
je gagne plus que ma mère, je gagne plus que mon père…
Gagner encore plus, c’est mon rêve. Depuis que je reçois des pourboires, j’ai appris la manière de m’occuper des gens riches »

Sur le Yangzi, des croisières sont organisées, on les appelle les farewell tours, ce sont les croisières des adieux. De riches occidentaux viennent faire leurs adieux aux villes et aux campagnes millénaires des rives du fleuve avant qu’elles ne disparaissent sous les eaux du barrage des Trois Gorges.

En fait, ce ne seront sans doute pas les villes qui seront le plus touchées par la montée des eaux. Bien sûr il y aura quelques villes fantômes, comme Fengdu, englouties sous le lac, mais ce seront principalement des cabanes de paysans, des maisons d’artisans, des villages traditionnels, qui seront sacrifiées. Bien sûr, comme le dit un intervenant, on ne peut pas arrêter ce projet pour des gens ordinaires, des petites gens comme nous, mais rien n’a réellement été prévu pour les aider à s’en sortir après. Autant qu’un déplacement géographique, c’est un changement vie complet qui les attend, un relotissement dans des banlieues toutes neuves, un abandon de leurs occupations, de leurs traditions, un éparpillement des communautés, et dispersement des  familles.

En chemin les touristes visitent les bâtiments qui sont prévus pour les « relocalisés », mais eux mêmes ont du mal à y croire, et leur interprète a du mal à cacher sa gène de les emmener dans cet équivalent chinois des villages de Potemkine, premier ministre de la tsarine Catherine II de Russie à qui il faisait jour après jour visiter des villages en carton-pâte, où des acteurs lui faisaient croire que le peuple russe était heureux et en bonne santé.

Film cruel pour ce qu’il montre du changement de mentalité à l’œuvre dans la Chine contemporaine, abandonnant les espoirs égalitaires (irréalisés sans doutes) du communisme maoïste pour foncer tête baissée dans le miroir aux alouettes du capitalisme, le tout sans pour autant se libérer de la corruption endémique qui mine le pays, le cynisme involontaire de certaines répliques ne fait que souligner le vide moral et idéologique dans lequel le virage capitaliste laisse la Chine. Plus qu’un discours passéiste ou écologique sur la situation des trois gorges, c’est un constat de ce changement qu’illustre ce film. La génération des enfants uniques, enfants trop gâtés selon un intervenant, est une nouvelle génération excessivement individualiste, antithèse de l’idéologie de solidarité populaire qui a façonné leurs parents.