Archive pour new-york

Dennis Johnson – November

Posted in chronique, experimental, musique with tags , , , , on juillet 10, 2013 by noreille

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November est une pièce mythique, rendue d’autant plus mystérieuse par le fait que si peu de gens en connaissent l’existence, et encore moins l’ont entendue. Datant de 1959, les seules traces qui en ont longtemps effleuré étaient une version de 112 minutes, enregistrée sur une cassette qui avait survécu à grand peine au passage du temps. Elle était intitulée November, et était créditée à Dennis Johnson. L’enregistrement contenait une musique mélancolique, interprétée au piano solo, minimaliste à l’extrême, consistant en une répétition de cellules alternées, espacées pour en préservé les résonnances, et semblait improvisée malgré sa forme fixe, scrupuleusement précise. Partant de cette cassette, quelques années de recherches  ont été nécessaires pour en retrouver le contexte. La première découverte a été la durée réelle de la pièce, prévue à l’origine pour durer près de six heures. Son auteur Dennis Johnson, a quelques années durant fait partie d’un groupe de gens considérés aujourd’hui comme les fondateurs du minimalisme, parmi eux Terry Jennings et La Monte Young, et aurait abandonné la musique définitivement en 1962. On ne connait de lui qu’une poignée de compositions, dont aucune n’a été enregistrée. Outre ses qualités propres, l’importance de cette pièce pour l’histoire de la musique tient dans son statut de précurseur, précédant les œuvres majeures de La Monte Young et de Terry Riley de quelques années. Elle contient en germe les bases du minimalisme historique américain, une rupture d’avec l’avant-garde européenne (malgré des références notables à Webern),  un retour à la tonalité, et surtout une économie radicale de moyens. Sa longueur sera également une marque de fabrique pour l’école de New York, qui se concentrera sur des pièces lentes, se développant souvent sur plusieurs heures. Un travail complexe a été réalisé pour la recréer, sur base de la cassette d’origine et de fragments de partitions conservés par Johnson lui-même, qui avait tenté de la retranscrire dans les années 1970, tout en y ajoutant des variations, des corrections, des amendements. Elle a finalement été enregistrée en juillet 2012 à Kansas City par le pianiste R.Andrew Lee.

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William Basinski

Posted in chronique, experimental, musique, Uncategorized with tags , , , , , , , on mai 24, 2013 by noreille

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Depuis leur première publication en 2002, les neuf pièces rassemblées sous le titre de Disintegration loops sont un objet de fascination, une œuvre qui se raconte autant qu’elle ne s’écoute, tant l’histoire de sa création est inséparable de son contenu artistique. Cette histoire a été racontée et re-racontée à l’envie, mais est capitale pour comprendre l’attrait étrange de ces quelques heures de musique. Un jour de 2001, William Basinski décide de transférer sur support digital quelques boucles de musique, enregistrées sur bande magnétique près de vingt ans auparavant, afin de les préserver et de les réutiliser. Au cours de l’opération, qui devait normalement prendre quelques minutes, il s’est rendu compte que ces boucles, après quelques passages, commençaient à s’effriter, à s’auto-détruire, et que la musique qu’elles contenaient se désagrégeait progressivement elle aussi,  et était en train de s’évanouir définitivement. À mesure que la poussière métallique des bandes s’accumulait sur le sol, les taches de silence se multipliaient jusqu’à ne laisser de la mélodie originale que des fragments voilés, de plus en plus lointains, de plus en plus espacés, semblant s’enfoncer irrémédiablement dans le brouillard de leur propre désintégration. Basinski a poursuivi le processus, le prolongeant jusqu’à disparition complète des bandes originales, tirant de ces quelques secondes presque anodines des heures d’une musique majestueuse, quasi solennelle. L’histoire ne sera complète que lorsqu’il trouvera, dans les attentats du 11 septembre de cette même année, la destination de cette plainte mélancolique, qui deviendra pour lui une élégie funèbre commémorant l’événement. En filmant compulsivement, comme beaucoup de new-yorkais, la scène inimaginable qui se déroulait sous ses yeux, une ville noyée dans la fumée de l’incendie, vision de fin du monde, une ville en flamme, écho de cataclysmes démesurés qui font l’histoire, la prise de Constantinople, le tremblement de terre de Lisbonne, le « great fire » de Londres, Tchernobyl, il fit dans son esprit le rapprochement symbolique avec sa découverte sonore. Quelque chose se dissolvait sous ses yeux, qui ne serait plus jamais pareil. Les enregistrements et leur histoire feront tout d’abord le tour des proches de Basinski, partagés comme un témoignage personnel, entre intimes, avant d’être enfin publiés en 2002

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I love $ – Johan van der Keuken

Posted in chronique, cinema with tags , , , , , , , , , , on juillet 22, 2009 by noreille

Des hommes, des femmes, des téléphones et  de l’argent…

En plein boom capitaliste, alors que des sitcoms comme Dallas tente de rendre glamour les intrigues financières des classes supérieures et que les traders deviennent les nouveaux aventuriers de cette triste époque, Johan Van Der Keuken écume les places boursières, les marchés financiers. Il interroge les golden boys sur leur vie, leur métier, et sur leur fascination pour l’argent. Un argent de plus en plus volatile, de plus en plus virtuel, ultra-mobile et déconnecté de la réalité. De leur propre aveu, le système qu’ils aident à mettre en place est un géant aux pieds d’argile, totalement artificiel et incroyablement fragile. Nous sommes en 1986, et analystes et experts sont prêts à admettre sans effort l’irréalité de l’appareil capitaliste.

Ils sont toutefois également d’accord sur l’aspect ludique de la spéculation, ils considèrent tous leur métier comme un jeu, et la bourse comme un casino. Poussés jusqu’aux limites de ce raisonnement, ils admettent également que, comme dans un jeu, le capitalisme a ses gagnants et ses perdants, bien sûr, mais que de tous temps, « ça a toujours été comme ça ».

Filmé dans les places-fortes du capitalisme, à New York, Amsterdam, Genève et Hong-Kong, « i love $ » est non seulement le portrait d’une époque, les années Reagan, les années d’or du capitalisme débridé, insouciant et sans scrupules, où faire de l’argent était un sport, ni plus ni moins moral qu’un autre, et tout aussi addictif, c’est  aussi  le portrait de cette accoutumance maladive. Comme les joueurs compulsifs, les golden boys parlent de rush d’adrénaline, de compétition, de dépassement de soi et d’écrasement de l’autre. Ils parlent de la relation affective qu’ils ont avec la circulation de l’argent, de leur humeur qui suit le même court que les valeurs qu’ils gèrent. « Golden Boys » est un terme qui leur va si peu, si mal. Nulle flamboyance en effet chez ces joueurs, mais bien des costumes ternes mal portés par des hommes d’age mûr, des employés stressés dans des bureaux anonymes, rendus fous par les sonneries de téléphone  qui se déclenchent toutes les  cinq secondes autour d’eux. C’était déjà un cliché, « achetez! », « vendez! », les communications sont brèves, brusques, mécaniques.

Pendant ce temps, dans le vrai monde …

Johan Van der Keuken présente, en contrepoint aux interviews de ces boys, ce qui est justement absent de leur discours. Il montre le circuit de l’argent, de l’or, et son effet sur le monde réel. Il montre les gens affectés par tous ces coups de téléphone, il montre la vie des travailleurs et de ceux qui suite à un de ces appels, ont perdu leur emploi, leur maison … Procédé simple de champs et de contre-champs, mais jamais gratuit ni simpliste ou didactique, ni même moralisateur. Même si on comprend rapidement le propos de van der Keuken, on est surpris chaque fois de l’aisance avec laquelle il passe d’une situation à une autre, de la bourse à l’immobilier, de la circulation de l’or à son extraction … Et même s’il ne triche pas pour établir des parallèles immédiats, comme on le ferait aujourd’hui au nom de l’efficacité journalistique, les situations qu’il oppose sont toutefois toutes liées, la condition de l’immobilier à Harlem, NY, est une conséquence de la spéculation, les émigrés illégaux portugais ont été engagés par des firmes suisses, les …

En marge des tours de finance, on suit les exclus du système, les victimes de la spéculation, on discute au pied des immeubles laissés à l’abandon par leurs propriétaires, quand ils ne les ont pas incendiés, comme ça arrive, parfois, pour l’assurance. On suit les travailleurs forcenés indispensables au fonctionnement de ce système, les chinois de Hong-kong, partis à la conquête du monde, décidés à devenir les meilleurs, parce c’est pour eux une question de survie, plus qu’une question de jeu, même si … On parle connaissance du marché et bonne fortune, microchips et bâtons d’encens, on s’inquiète un peu, mais on est confiants … Ils avaient raison , et Van der Keuken lui-aussi de pointer ce marché-là, cette émergence, ces dragons, alors « petits dragons », mais qui allaient rapidement concurrencer les orgueilleux occidentaux, et lancer la mode de la sous-traitance, de la délocalisation, de la fuite des entreprises du premier monde vers le second.

On le voit, il y a une nouvelle fois dans ce film une multitude de pistes et d’univers, on y suit plusieurs récits en parallèle, selon le système qu’affectionne Johan Van der Keuken. Celui-ci laisse au spectateur le soin d’établir ou non des connections, de faire ou non des comparaisons. Rien de trop lourd ou trop contraignant dans ces associations, mais bien l’idée que toutes les situations sont liées, que ces éléments  épars sont tous des perspectives d’un réseau, d’un entrelacs chaotique ; on ne parlait pas encore alors de mondialisation, de globalisation, ou en tous cas pas encore en ces termes, mais Van Der keuken le montre bien, le phénomène est à l’oeuvre depuis bien longtemps, et la débacle actuelle est la conséquence d’une dérive entamée depuis plusieurs dizaines d’années.

Klute

Posted in cinema, complot, paranoia with tags , , , , , , , on juin 20, 2008 by noreille

Dans son livre « La totalité comme complot » (voir les épisodes précédents ici et ici), Fredric Jameson fait du film « Klute » un des trois volets de ce qu’il appelle la « trilogie de la paranoïa » du cinéaste Alan J.Pakula. Une trilogie dont les autres épisodes seraient « A cause d’un Assassinat » en 1974 et « Les Hommes du Président » en 1976. Ces trois films pourtant si différents constituent selon Jameson trois facettes d’une même intrigue. Trilogie de la paranoïa et non du complot, car le film est en effet l’exception dans une longue série de films politiques. Tous les autres ont à voir avec ce que Jameson appelle la thématique politique en tant que « sujet spécifique, associé à Washington ou aux élections ». Un genre dans lequel se rangent également des films comme « Tempète à Washington » d’Otto Preminger, « Point Limite  » de Sydney Lumet, « Bob Roberts » de Tim Robbins, ou même « Dead Zone » de Cronenberg. « Klute » est en comparaison un film « purement » policier, un film noir, basé sur l’histoire d’amour inattendue entre une call-girl de Manhattan, Bree Daniels(Jane Fonda) et un policier de la campagne, John Klute (Donald Sutherland). Parti à la recherche d’un ami disparu, Klute suit la piste de celui-ci jusqu’à la prostituée, dernier contact connu de cet ami.

L’intrigue tourne tout doucement au thriller, au fur et à mesure que l’enquête progresse, et qu’il ne fait plus aucun doute que Daniels est l’objet d’une surveillance particulière, double de celle établie jusque là par Klute. La traque se resserre et se précise pour culminer dans une scène terrifiante, que je ne puis évidemment vous raconter… Il y a complot, c’est indéniable, et tous les ingrédients traditionnels du film de ce type, les écoutes, les filatures, les micros cachés, l’intrigue, le mystère, la trahison et le double-jeu, sont en place. Mais le fond de l’histoire ici, est bien plus « simplement » une affaire « civile », une intrigue policière qu’une conspiration politique. Contrairement aux deux autres volets de la trilogie, ce qui sera révélé au final sera bien trivial, comparé aux conspirations sans visage d' »A cause d’un assassinat » et à la Haute Trahison du Watergate dévoilée par « Les hommes du Président ». Quoique tout aussi dangereux et potentiellement fatal, ce qui se passe ici, bien que relevant du complot est du ressort du domaine privé. La raison pour laquelle Fredric Jameson considère ce film comme faisant partie d’une trilogie le reliant au deux autres, est à trouver en partie dans la disproportion entre les deux milieux, celui de la call-girl Jane Fonda, new-yorkaise, et son demi-monde, et celui du policier de Pennsylvanie, Donald Sutherland, inflexible, à la limite du rigide, (qui se révèle au final, le vrai sentimental du lot). Lire la suite