Archive for the cinema Category

Andrew Kötting – Gallivant

Posted in chronique, cinema with tags , , , on juillet 16, 2013 by noreille

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Gallivant se présente comme un film-souvenir du voyage que le réalisateur a effectué en 1995 autour des côtes britanniques avec sa grand-mère Gladys, 85 ans, et sa fille Eden, 6 ans. En compagnie d’une équipe de tournage, ils ont parcouru près de 18000 km en trois mois dans un camping-car. Pour ces trois générations, c’est un film qui retrace un moment particulier, à la signification assez vive. Pour Gladys, déjà assez âgée  au moment du tournage, et pour Eden, atteinte du syndrome de Joubert qui la condamne à une durée de vie cruellement courte, c’est peut-être le dernier voyage de ce type. Il sera selon les termes du réalisateur « une occasion de faire connaissance avant d’être forcés de prendre des chemins séparés ».

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Ce contexte personnel, lourd de charges émotionnelles, prendra souvent le pas sur le prétexte du voyage, mais sera atténué par l’approche que les protagonistes ont du tournage et de la vie en général. Les questions les plus dures et les plus profondes sont posées avec un flegme et un humour qui en désamorce la gravité. Le même décalage se retrouvera dans le traitement formel du film. Si Kötting se déclare avant tout fasciné par les paysages, ce seront pourtant les rencontres avec les gens qui formeront le plus gros du film. La plupart des scènes s’imposeront ainsi d’elles-mêmes à travers les personnalités croisées, présentant les bizarreries locales, les curiosités historiques, archéologiques, géographiques ou les curiosités tout court.

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Avec une approche aussi humaniste qu’insolente, le réalisateur va tracer des portraits de personnages atypiques qui vont ensemble redéfinir le caractère britannique par leur bon sens terre-à-terre, ou au contraire par leur originalité. Tous habitants du bord de mer (se qualifiant orgueilleusement d’être très différents des gens de l’intérieur des terres), ils se racontent, chacun avec leurs fiertés régionalistes, leur nostalgie des traditions perdues (ou en voie de l’être) et tous avec des reproches et des doléances sans fin contre le gouvernement, les londoniens. En Écosse et au Pays de Galles on raillera contre les anglais, au nord contre les gens du sud (avec la TV qui ne parle que des anglais, le gouvernement qui ne fait rien pour le reste du pays, et les centrales nucléaires qui sont toujours pour nous et jamais pour eux).

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Mort d’un pourri – Georges Lautner

Posted in chronique, cinema, complot, pop culture with tags , , , , , , , , , on mars 9, 2011 by noreille


Comme on l’a déjà vu avec Mille milliards de dollars, le film d’Henri Verneuil, le thème de la conspiration au cinéma est  passé dans les années 1970, et surtout dans le cinéma français de cette époque, d’une conspiration politique, plutôt vague, menaçant le monde du retour des dictatures traditionnelles, fascistes ou staliniennes, à une nouvelle forme de complot, économique cette fois. Là où auparavant on avait une organisation visant le pouvoir suprême, la domination, à la manière du dictateur de base, à l’instar d’un grand vilain à la Fu Manchu ou à la Joker, on trouve maintenant un nouveau péril, une présence sinistre, oeuvrant dans l’ombre. C’est à présent la multinationale, pieuvre criminelle aux multiples intérêts, aux activités hétéroclites, et aux pouvoirs illimités, qui tire les ficelles de toutes les conspirations.

Mais la trame du film démarre sur un autre thème, celui de la corruption, c’est à dire l’intersection du pouvoir politique et du commerce, au moment où l’institution démocratique, et l’autorité, rencontre le pouvoir économique. C’est du côté du premier qu’on va rester durant presque tout le film, suivant politiciens, notables et policiers dans un jeu de chassé-croisé qui ignorera longtemps l’autre joueur, l’autre pouvoir. Partant d’un « simple » meurtre, la mort d’un pourri, le scénario de Michel Audiard accumule les crimes irrésolus, les mystères qui compliquent et aggravent les faits de départ. Le nombre des cadavres qui s’accumulent dans le sillage du premier dépasse toutes les attentes. Il devient rapidement clair, même pour Alain Delon, que quelque chose de plus grand qu’une banale affaire de corruption se trame.

C’est d’ailleurs cette banalité de la corruption qui traverse tout le film. Audiard laisse ici libre court à sa vision profondément pessimiste de la société, et multiplie les exemples de cette défense classique des malversations politiques, et des crimes économiques : « tout le monde le fait ». Comme le déclare chaque « pourri » de la vie réelle, lorsqu’il est pris la main dans le sac: « pourquoi moi? tout le monde le fait… » Cette généralité fait de la corruption un des système néfastes les plus difficile à éradiquer ; comme les systèmes mafieux, l’ampleur et la diversité des collusions, des connivences, des complicités partagées, font que personne, à quelque niveau qu’il se trouve, n’a la force suffisante pour lutter contre un régime où tout le monde a une miette à gagner, une responsabilité à cacher, ou des répercussions à craindre.


Le choix de Klaus Kinski, archétype blond germanique, pour prononcer le discours le plus cynique de film, est éclairant. Le discours n’a pas changé, c’est toujours celui du mépris d’une classe, d’une caste, pour ce qu’elle considère comme les êtres inférieurs, et pour leurs lois médiocres, auxquels ils ne se sentent pas soumis. Le discours, ici celui du capitalisme sauvage (y-en a t’il d’autres?), du commerce transnational, qui se voit au-dessus des lois, et ne reconnait que celle de son profit, sa volonté de pouvoir à lui. C’est le discours d’un pouvoir occulte, d’une minorité qui voit toute barrière à l’augmentation de sa puissance comme une aberration, comme le dernier sursaut risible d’une masse ignorante et incapable, un peu comme le dernier souffle des médiocres. Ce mépris pour les lois des autres est le trait commun des prédateurs économiques. Dans son film « Plunder, the crime of our time« , le journaliste Danny Schnechter donne la parole à quelques uns de ces criminels en col-blanc, dont le trait commun est ce sentiment triomphant d’impunité, cette conscience de ne pouvoir être stoppé dans leurs entreprises de pillage. « Nous n’avons aucun respect pour vos lois », dit l’un d’eux, « nous considérons votre code moral, et vos lois, comme des faiblesses à exploiter dans l’exécution de nos crimes ».

Sans trop raconter de la fin du film, la conclusion de l’équipe Lautner/Audiard repose sur ce même fatalisme qui voit l’état, l’autorité politique, et la justice, totalement impuissants face à la menace des prédateurs économiques, qui voit le Capital tellement infiltré dans toutes les sphères du gouvernement qu’il en est virtuellement indélogeable. Et qui fait passer les enquêteurs pour des idéalistes, s’attaquant à une tâche insurmontable, mais surtout, selon eux, inutile.  Comme dans toute bonne conspiration, la menace que font planer ces corporations multinationales sur la France du film est floue, mais surtout, elle n’a pas de visage. On ne connait d’elles que leurs intermédiaires, vulgaires marionnettes prises à leur propre jeu. Ceux-ci sont interchangeables, remplaçables, dispensables, et peuvent être sacrifiés sans le moins du monde remettre le système en cause. C’est en substance ce qui rend pour Audiard la lutte contre ce système si déprimante, si décourageante, et d’avance vouée à l’échec. Quelles que soient les tentatives de la police, de la justice ou du gouvernement, les tentacules de la pieuvre repousseront toujours de plus belle.

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La Médiathèque présente actuellement une sélection de films et documentaires sur le thème de la mondialisation, et de la face cachée de la politique économique néo-libérale.

à voir entre autres:

Espions sur la Tamise (Ministry of Fear) – Fritz Lang

Posted in cinema, complot, paranoia, pop culture with tags , , , , , , , on décembre 15, 2010 by noreille

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Dans cette adaptation du roman de Graham Greene, Fritz Lang traite ce qui aurait pu sembler une « banale » affaire d’espionnage durant la seconde guerre mondiale comme un authentique cauchemars paranoïaque. Son héros, qu’il nous montre d’emblée fragile, sortant à peine de plusieurs années passées dans une institution psychiatrique, va devoir affronter un monde extérieur aux contours totalement imprévus et flous.  Ses premières rencontres le plongeront, dès sa libération, dans un univers étrange, énigmatique, qui glissera progressivement vers une menace de plus en plus inquiétante. Mêlé à son insu dans un complot des plus tordus – allant du microfilm dissimulé dans un gâteau à la crème et aux œufs à une galerie de personnages occultes/occultistes fort particulière – il va devoir apprendre à y distinguer nouveaux amis et ennemis potentiels, un sport dans lequel il n’excelle manifestement pas.

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Tourné en 1943 en pleine guerre, le film se distingue d’autres productions de l’époque par la relative absence de propagande de guerre, mais surtout par l’audace formelle de plusieurs scènes, véritables expérimentations dans la manière de présenter la complexité de la conspiration, et la panique qui s’empare progressivement du personnage central. S’il est bien évidement question d’un réseau d’espionnage nazi infiltré en Grand-Bretagne, celui-ci est avant tout le prétexte à développer le thème plus général du complot, et à noyer le protagoniste –  et le spectateur, qui doit débrouiller l’énigme à ses côtés – dans les brumes d’une machination au premier abord rocambolesque. Ce réseau qui aurait pu être soviétique, chinois ou iranien quelques années plus tard, compense l’imprécision de ses origines et de son idéologie par une originalité certaine, voire une certaine flamboyance.

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Cette extravagance va renforcer nos doutes quand à la réalité de la menace, malgré les preuves qu’en apporte le héros-malgré-lui. Démasquer un nid d’espion est une chose, mais se débattre contre de fausses voyantes extra-lucides, de faux aveugles, et de faux médiums aristocrates, en est une autre. On peut s’interroger sur le degré de parodie qui a poussé Graham Greene dans cette direction excentrique, mais elle sert admirablement le propos de Fritz Lang. Celui-ci en profite et détourne l’histoire et en fait un film noir complexe et avant-gardiste.

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Il y est donc beaucoup question, comme dans toute conspiration, d’apprendre à reconnaître ses amis de ses ennemis, à passer au-delà des apparences pour percer à jour les adversaires, et en esquiver les menaces et les pièges. Lang multiplie les personnages énigmatiques et les scènes décalées, une vente de charité s’y transforme en moment presque lynchien, au tempo ralenti et au jeu flottant entre le baroque et la pitrerie, une séance de spiritisme replonge le héros dans son passé refoulé, une ombre mystérieuse le suit pas à pas. Lang joue des clichés du film de genre comme des traits les plus sombres de ses précédents films expressionnistes, sans  toutefois en prendre aucun au sérieux. Il fait défiler devant nous un tueur aveugle, une voyante refusant de lire l’avenir, un détective privé poussiéreux et gaffeur, un couple de réfugiés, autrichiens comme lui, un libraire détestant être dérangé par ses clients, etc. C’est pour le servir toute une galerie de portraits fantasques qu’il énumère, dont l’allure presque comique enlève au récit du héros sa vraisemblance et sa plausibilité.

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C’est bien sûr sur cette corde que jouera le réalisateur pour isoler son protagoniste, livré à lui-même, n’osant contacter la police, et dont les seuls amis seront à choisir parmi les principaux suspects. L’ironie de sa situation n’échappera pas au spectateur, qui le verra se jeter dans la gueule du loup de scènes en scènes. Piégé, mais refusant de se laisser abattre, ce sera le portrait d’un homme luttant pour conserver ses esprits face à un monde baroque et trompeur. Le point de départ du film, le montrant sortir, guéri, d’un institut psychiatrique, souligne le risque qu’il court réellement, outre les balles qui lui sont destinées, et les attentats à la bombe. C’est sa santé mentale qu’il doit défendre, prouvant, seul face à tous, qu’il a bien vu ce qu’il a vu, et que ce n’est pas son imagination qui la placé dans cette situation, celle de la seule personne capable de déjouer le complot qui menace le pays tout entier.

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L’Oreille – Karel Kachyna

Posted in chronique, cinema, complot, paranoia, Uncategorized with tags , , , , , , , , on novembre 12, 2010 by noreille

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L’oreille, c’est le petit nom que donnent Ludvik et Anna aux mécanismes d’écoute qui les espionnent pour le compte des services de renseignement tchèques. Monsieur est attaché de cabinet, Madame l’accompagne dans ces soirées ennuyeuses où se fait et se défait la politique du pays. Les soirées en question sont longues, tendues et fortement arrosées. Monsieur y tremble pour son poste, pour son avenir, pour sa vie parfois, Madame y boit et y parle trop. Dans une des pires soirées de ce genre, Monsieur apprend que son supérieur est tombé en défaveur, et craint de le suivre dans sa chute. De retour à la maison, il veut faire disparaître toutes preuves de leur collaboration.

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Mais tandis que l’alcool brouille la perception de Monsieur comme de Madame, c’est une maison plongée dans le noir qui les accueille, et l’on ne sait si les portes en sont ouvertes suite à un oubli, ou si les services secrets sont déjà intervenus. La mystérieuse voiture stationnée dans leur rue et les aller-retour d’inconnus dans le jardin ne sont pas là pour arranger les choses. Il s’agit au plus vite de détruire par le feu les documents compromettants.

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Karel Kachyna présente avec ce film un portrait à la fois absurde et effrayant de ses années sombres de la Tchécoslovaquie, des révolutions de palais, de la surveillance permanente, des diktats changeants, flous, jamais affirmés mais toujours implicites, qui dirigent la vie du peuple, et plus encore des fonctionnaires de l’état. Plus ubuesque que kafkaien, c’est avant tout la confusion organisée du régime qui est mise en scène,  plus que sa complexité aberrante. Les personnages s’y débattent dans un flou artistique propice à toutes les dérives paranoïaques, à toutes les peurs irréfléchies, et surtout aux réactions les plus hystériques.

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Bien sûr, la tension qui se crée au sein du couple, qui ne se comprend plus à mesure que le monde qui les entoure leur échappe, les mène droit à la crise de nerf, présentée ici de manière très slave, avec force cris et moult explosions. La situation est dès le départ ingérable, tout concourt à pousser encore plus loin leur angoisse et justifier tous les débordements. Comme le dit Clément Rosset, la paranoïa se distingue de la pensée tragique en ce qu’elle trouve encore, au sein de l’absurde, du malheur, de la peur, une logique, une volonté, qui la dégage du simple hasard, de la simple fatalité. L’Oreille joue sur le fil entre ces deux sentiments, ces deux versions de la terreur, les protagonistes sont rassurés de savoir qui les espionne, qui les menace, mais sont incapable de débrouiller les causes de ces dangers. L’incongruité même de leur situation éclaire ce qui faisait des anciens régimes d’Europe de l’Est de magnifiques symboles de l’absurde, dont la logique interne, impeccable, bétonnée, ne parvenaient qu’à grand peine à dissimuler les affres de l’absurde bureaucratique, la monstruosité du formalisme étatique.

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Film à tiroirs, à rebondissement, dont l’apparente confusion reproduit la confusion qui monte chez les deux personnages principaux, c’est avant tout une charge féroce du régime, mais qui reste dans sa conclusion d’un ironie mordante, presque glaçant, et en fait un parfait exemple de ce que pouvait signifier la nouvelle vague cinématographique et sa liberté formelle dans un contexte comme celui de cette époque.

Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon – Elio Petri

Posted in cinema, complot, paranoia with tags , , , , , , , , , , , , on août 13, 2010 by noreille

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La filmographie d’Elio Petri comporte quelques uns des plus beaux ovnis du cinéma des années 1960, des chefs d’œuvre d’étrangeté comme « La dixième victime » ou cette « Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon ». L’argument en est à la fois simple et complexe: Le chef de la police criminelle de Milan, interprété par Gian Maria Volontè, assassine sa maîtresse avant de prendre la tête de la section politique, où il va tout faire pour orienter les soupçons de l’enquête sur lui. Une histoire donc rapide à résumer, qui de plus est découpée, comme un épisode de Colombo, en commençant par le crime, dont on nous présente d’emblée le coupable. Il s’avère très vite clair que la question n’est pas là, le film se veut avant tout une analyse du processus pervers qui a conduit le personnage a un meurtre quasiment gratuit pour prouver – ou éprouver – sa position de personne insoupçonnable, littéralement « au-dessus de tout soupçon ».

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Personnage hystérique, compensant un sentiment d’infériorité, et d’impuissance, par une verve et une arrogance sur-dimensionnées,  l’inspecteur est avant tout un défenseur de l’ordre, qu’il place au-dessus même de la loi. Il ne peut tolérer l’anarchie qui selon lui menace l’Italie depuis qu’on conteste l’autorité, depuis qu’on remet en question la police et l’état. Son double jeu va dans ce sens, il veut tout à la fois prouver l’incurie de ses collègues, leur manque de perspicacité et surtout de dévouement à leur mission sacrée, démontrer son propre statut d’intouchable, d’inattaquable, et faire dévier l’enquête pour la lancer sur les cibles qui lui tiennent à cœur, les jeunes, les étudiants, les gauchistes, et tous ceux qui selon lui « sapent les fondements de la nation ».

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Film à plusieurs lectures, caricature politique, tragi-comédie psychanalytique, polar absurde, enquête sur un citoyen au-dessus de tous soupçon a une réputation entièrement méritée de film prophétique. Pétri y décrit en effet la dérive autoritariste qui plongera l’Italie de la fin des années 1960 dans les années de plomb, ces années durant lesquelles la lutte contre un ennemi intérieur, en partie réel, en partie imaginaire, et en partie fictif, le terrorisme, allait justifier toutes les mesures répressives qui allaient permettre la criminalisation des mouvements autonomes, le démantèlement de la gauche italienne,  et surtout sa décridibilisation, et le maintien au pouvoir de la démocratie chrétienne. L’opération, dont on sait aujourd’hui qu’elle était souhaitée, et assistée, par les services secrets américains, qui craignait le basculement à gauche d’un pays comme l’Italie, comprenait la lutte contre les organisations terroristes de gauche comme les brigades rouges ou prima linea, mais aussi contre les mouvements estudiantins, et représentait une vaste entreprise de déstabilisation du pays – la fameuse stratégie de la tension – permettant l’instauration d’un pouvoir policier fort sous couvert d’état d’urgence, et l’élaboration d’un amalgame entre le parti communiste et les mouvements prônant la lutte armée.

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Le film comporte ainsi plusieurs éléments prémonitoires. Il montre notamment l’explosion d’une bombe au siège de la police, un acte terroriste qui n’est pas sans rappeler la série d’attentats à la bombe qui secoueront l’Italie quelques mois plus tard. Le film a en effet été tourné quelques mois avant l’explosion d’un colis piégé sur la Piazza Fontana à Milan, en décembre 1969, qui tua 16 personnes et en blessa 90 autres. (La coïncidence ne jouera pas en faveur du film, qui sera l’objet d’une attention toute particulière des autorités italiennes, déjà fort inquiète du sujet du film, qu’elle soupçonnait d’être une critique caricaturale de la police et de l’état. ) Le film laisse planer le suspense quant aux auteurs réels de l’attentat, et donne à penser que, comme ce fut le cas dans la réalité, il puisse s’agir d’une mise en scène. En brandissant des menaces  fabriquées de toutes pièces, et en les confirmant par des actions false flag (c’est à dire des opérations criminelles mises sur le dos de la partie adverse), des attentats factices – mais meurtriers – qui viennent les corroborer,  le policier du film, comme le firent les vrais policiers et politiciens italiens qui ont mis sur pied cette stratégie, avec la complicité des services secrets italiens et de la CIA, monte en épingle l’incident pour jeter le discrédit sur toutes les organisations de gauche et organiser des rafles dans les milieux désignés comme séditieux.

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Le film repose quasi entièrement sur la performance fascinante de Gian Maria Volonté, campant un personnage extrêmement complexe de super-flic néo-fasciste, reprenant dans ses discours les arguments – et jusqu’aux postures autoritaires – du Duce, dandy extraordinaire en public,  amant minable en privé, mené en bourrique par une maitresse masochiste qui le couvre de mépris, anticommuniste maladif, se lançant par défi dans un très sérieux jeu du chat et de la souris, dans lequel il tiendrait les deux rôles. Petit-maître hautain, orgueilleux et désinvolte, condescendant – voire insultant – avec ses subordonnés, mais obséquieux et soumis avec ses chefs, il va s’acharner à semer sur son chemin des preuves de plus en plus grande de sa culpabilité, sans parvenir à en convaincre ses collègues, qui ne peuvent croire, ni même imaginer, cette résolution extravagante à l’enquête. Le policier va élaborer un dédale de fausses pistes enchevêtrées, un embrouillamini de plus en plus pervers, de plus en plus paradoxal, se convainquant lui-même de son bon droit, de sa stature, de son invincibilité, et poursuivant en sous-main une vendetta politique personnelle.

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Chats errants – Yaël André (2007)

Posted in chronique, cinema with tags , , , , , , , , , , on juin 23, 2010 by noreille

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Par la fenêtre de mon bureau, j’aperçois une palissade. Une banale enceinte de planches qui entoure une minuscule surface de taillis, de fourrés, de quelques mètres à peine. Régulièrement, mais sans que j’aie pu encore en déterminer le calendrier précis, une voiture s’arrête devant cette clôture, et en descend une dame, qui écarte les branchages avec précaution, et entreprend aussitôt de dresser, dans les buissons, un repas d’écuelles de lait, de pâtées, de mie de pain, etc. Le manège dure quelques minutes, et attire rapidement les quelques chats errants du quartier, qui alors sortent du bosquet, et prennent place, invités, comme à table.

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Ce petit jeu se déroule probablement au même moment un peu partout dans la ville, derrière d’autres murs de planches, partout où l’on trouve des terrains vagues, des chancres, temporaires depuis des années, des lieux non-réclamés. Des superficies parfois très importantes s’étendent ainsi, en marge des rues et des habitations, dissimulées aux regards par une haie, une grille, une vieille porte jamais vraiment fermée, et sont visitées uniquement par les chats, et par ceux qui les nourrissent. Les dames-à-chats, et les messieurs-à-chats, s’immiscent ainsi dans des lieux secrets, des lieux hors-plan, dont ils semblent être seuls, avec les chats, bien sûr, à connaître l’existence.

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Ces endroits, à l’écart des chemins battus, comme on dit, sont définis tour à tour comme vagues, comme abandonnés, comme vides. Ils sont invisibles parce qu’ils n’ont pas de fonction, pas de définition précise. En gros, ils sont considérés comme inutiles. Yaël André s’est prise au jeu, et à poursuivit cette logique dans ses derniers retranchements, et à étendu cette exploration à tous les lieux, les thèmes, les domaines qu’une errance dans ces non-lieux pouvait révéler. Elle aborde ainsi successivement toutes les catégories dans lesquels rentrent, ou ne rentrent pas, ces territoires: la géographie, la cartographie, la psychogéographie, l‘administration, l’économie, le droit …

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En prenant le parti de la dérive et de la flânerie, elle examine les fonctions de ces lieux, le statut de ces zones et de ces êtres, chats et humains, qui semblent échapper à la loi de l’utilité, de la valeur d’usage. Sans définition, sans réglementation, sans objet, ces endroits secrets, ne seraient que « des trous dans l’ordre, dans la nécessité ». Mais la situation n’est bien sûr pas aussi simple, ni partout pareille. Ainsi les terrains vagues de Bruxelles ne sont  pas ceux de Hambourg, et la vie des chats errants d‘ici n’est pas celle des chats de Rome. Les volontaires qui les nourrissent sont eux aussi différents d’un cas à l’autre, quelquefois solitaires, isolés, mais parfois au contraire organisés en collectivités très méthodiques qui se répartissent les courses et le planning des « livraisons ». D’autres, à Rome, sont engagé par la municipalité, qui à sous sa tutelle la population féline, classée patrimoine culturel de la ville, au même titre que les ruines antiques, pour s’occuper du bien-être des citoyens-chats.

Alors des lieux inutiles? Bien sûr leur valeur n’est pas économiquement compétitive, et leur rôle ne cadre pas avec le strict fonctionnalisme de notre société. Les gens qui les traversent ne sont pas en service, ni même en voyage ou en promenade, et leur passage à travers ces espaces répond à d’autres logiques. Les chats contribuent ainsi à faire subsister des lieux qui, sans eux, auraient disparu de la carte. Ces zones sont vivantes, puisqu’ils y vivent, et que des gens les visitent. Les témoignages s’accordent pour dire que nourrir les chats est un plaisir. Or peut-on dire le plaisir inutile ? Il s’agit bien sûr d’un acte gratuit, mais comme la dérive à travers cet autre versant de la ville, cet autre part, c’est ce qui leur donne tout son sens. (Benoit Deuxant)

Chats Errants (Zones Temporaires D’inutilité) – Yaël André – Dvd TW0561

voir aussi:

Les Filles En Orange – Tw0563

Histoires D’amour – Tw0562

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CHATS ERRANTS (ZONES TEMPORAIRES D’INUTILITÉ) – YAËL ANDRÉ – DVD

VO FR. Durée : 69′.
MORITURI ASBL, 2007.

Classement

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Les hommes – Ariane Michel

Posted in cinema, experimental, Uncategorized with tags , , , , , , , , , , on mai 27, 2010 by noreille



Au début, le bateau fend les flots, s’avance vers l’horizon. Le seul son audible est le chant du bateau lui-même. Le panorama est minimaliste à l’extrême. Comme dans les photographies de Hiroshi Sugimoto, on n’a que deux données à observer, le ciel et l’eau. Puis progressivement, d’autres contours apparaissent : la terre, la neige, les glaces. Aux diverses nuances de bleu viennent s’ajouter des nuances de blanc, de gris. Toute cette approche prendra plusieurs minutes, qui vont imposer, ou plutôt annoncer le rythme du film, doucement alangui, et son style épuré, retenu. On pourrait dire le film contemplatif, et le réduire à une série de (très) belles images, mais la question n’est pas là.


En nous plongeant graduellement dans le paysage, étape par étape, couleur par couleur, Ariane Michel a reproduit – ou recréé – la distorsion du temps qui accompagne le voyage à travers un panorama qui est ici,  plus qu’un décor, un véritable sujet, un élément central du voyage, et du film. Le paysage c’est un moyen de transformer la temporalité, de la ralentir, la tordre. Le film, et son montage est une manière de reconstituer cette altération, de reproduire cette torsion. Dans Les hommes, la terre apparaît après 3 minutes de film, le premier animal arrive après 6 minutes, le premier humain après un quart d’heure, et la première parole après un peu moins d’une heure. Cette construction pas à pas en fait avant tout un film sur le regard, sur la découverte, l’exploration d’un paysage par les yeux et les oreilles.


Ariane Michel a embarqué sur le Tara à la demande de son armateur. Le navire partait pour sa première traversée, après un long temps d’inactivité. La première mission avait pour destination le Groenland, et pour passagers et équipage des scientifiques invités, à qui avait été donné carte blanche. C’était une façon de remettre en route le bateau, de le remettre à flot. Ariane Michel de son côté devait faire de l’expédition un portrait. Il a été rapidement clair que c’en serait plus une vision artistique, personnelle, que documentaire.


Elle a donc accompagné les scientifiques, les filmant dans leur observation, les suivant à chaque descente à terre. Mais si elle s’est intéressée à leur travail, et à leur regard sur la nature, c’est aussi en tentant de les y précéder chaque fois, pour avoir la primeur du paysage, pour pouvoir le filmer avant qu’ils n’y rentrent, avant même qu’ils ne le voient. Elle décrit son approche comme celle « d’un chasseur qui poserait des pièges à humains ». Il lui fallait repérer, avant eux, ce qui pourrait les intéresser, les attirer, et les y précéder pour les attendre, filmer leur arrivée, leur découverte et leur travail sur place, leur examen minutieux de la faune et de la flore, les montrant s’arrêtant devant chaque plume, chaque brin d’herbe, chaque brindille. Les plans larges, ouverts, qu’elle prépare avant leur arrivée servent alors de contrepoint à leur recherches, où on les voit se concentrer au contraire sur les détails les plus infimes.

Tout le film parle de ses différents regards, de ses différents rapports au paysage. On ne sait pas toujours exactement ni ce que les scientifiques regardent ni pourquoi. On les observe observant. On ne voit souvent d’eux que leur ombre, leur silhouette. On ne comprend pas toujours le paysage non plus, ses sautes d’humeur, ses changements tantôt souples, tantôt brusques. On le voit évoluer, comme vivant, se transformant de lui-même, avec la lumière, avec les éléments, avec le temps. Filmé très près du sol, presque au ras de terre, le film laisse la nature s’installer à son rythme, c’est une histoire entre le paysage et les humains. C’est une histoire entre le regard – les regards – et le temps qu’il réclame.



Rem – la sélec du mois d’Avril avait déjà abordé à travers la marche, ce rapport étrange entre le paysage et l’être humain qui accepte de s’y plonger. On y rappelait, avec Miguel Benasayag, les modifications profondes que le paysage produisait sur le psychisme, dont une nouvelle forme de temporalité n’est qu’un premier effet, ainsi que les états de conscience que provoque l’interaction avec un environnement mouvant, changeant.