Hauntology

Il serait regrettable que le débat passionnant qui règne ces derniers temps autour du concept d’ Hauntology ne tourne court et ne laisse derrière lui qu’une poignée de concepts incomplets que plus personne n’oserait plus approcher de trop prêt, de crainte de se voir qualifier d’opportuniste ou de retardataire. On peut espérer que le terme même – qu’on pourrait traduire par hantologie en français, même si la version originale parle de spectralité – survive à sa couverture médiatique. Issu d’un échange fertile entre quelques critiques musicaux, le concept a pris forme autour de plusieurs musiques séparées et d’une idée, empruntée au philosophe français Jacques Derrida, que ces musiques avaient en commun cette conception de spectralité. Désignant à l’origine un rapport politique au monde, de plus en plus éloigné de tout ancrage dans la réalité, dans la lignée du révisionnisme anti-communiste américain des années nonante, qui célébrait dans la chute du bloc de l’Est la fin de l’histoire, et la victoire du libéralisme, le terme a été détourné pour recouvrir plusieurs phénomènes. Tout d’abord les musiques concernées, celles du label Ghost box, comme le dub ou le dubstep, ont toutes une relation particulière au passé. Elles ne se contentent pas de s’inspirer d’une tradition antérieure, de poursuivre une lignée, mais intègrent des éléments de ce passé écoulé comme un fantôme, un spectre qui planerait au-dessus de la musique, et qui l’accompagnerait de manière invisible. Par un jeu subtil de références, et des techniques héritées en grande partie du Dub, ce spectre est une présence permanente dans la musique de musiciens aussi divers que Burial, The Caretaker, Mordant Music ou King Midas Sound.

Il faut comprendre cette présence de manière quasi mythologique, dans la mesure où, spectrale, elle est à la fois existante et non-existante. Elle consiste en une trace, extrêmement concrète, rappelant la matérialité de la musique et du passé musical, dans le bruit de surface d’un enregistrement, les griffes d’un disque vinyle samplé. Là où d’autres genres cherchent à masquer la technologie de l’enregistrement, produisant des mensonges sonores comme le disque « unplugged », qui cherche à masquer la réalité matérielle du spectacle au profit d’un mythe conservateur de pureté acoustique – l’absence d’électricité dans les instruments devant faire oublier qu’il s’agit d’une captation hautement technicienne, enregistrée avec des micros de pointe – et de simplicité – l’aspect simplement acoustique masquant le coût exorbitant du spectacle – , ou occultant toute intervention technologique en studio qui viendrait démentir l’idéal de spontanéité, d’immédiateté de genre comme le rock – prises multiples, montage, harmonisation, recours à des musiciens de studio, isolation des instruments – , des styles comme le dub, le hiphop ou le dubstep mettent au contraire ces éléments en avant. Ils soulignent eux les aspects techniques de l’enregistrement, les apports créatifs du studio, et les emprunts au passé. En un sens, il s’agit toujours de mettre en évidence un travail, une virtuosité, qui serait ici non plus celle du musicien, mais celle du producteur, qui devient l’inventeur, l’auteur, de la musique. Plusieurs critiques ont reconnu dans cette position de l’artiste comme ingénieur – et vice versa – une orientation très différente des visions précédentes du musicien et du compositeur. Dans son nouveau rôle l’artiste ne peut masquer son rapport référentiel à l’histoire de la musique enregistrée. Il ne peut poursuivre le mythe de pureté, le simulacre, des autres genres. De la même manière que Jean Baudrillard définissait le simulacre comme une apparence qui ne renvoie à aucune réalité, et comme la « vérité qui cache le fait qu’il n’y en a aucune », Mark Fisher (k-punk) définit les tentatives de styles comme le rock de déguiser la part matérielle de la musique (enregistrement, travail de studio, support physique) comme « un désir de revenir à une présence qui n’a jamais existé à l’origine » ; il considère ainsi par contraste l’Hantologie, la spectralité comme une manière de « faire face à cette dépossession, cette privation », qui rend inévitable la présence simultanée de plusieurs couches temporelles, de plusieurs histoires parallèles. Ces doubles, ces fantômes, peuvent être repérés dans de nombreux genres musicaux contemporains, dans l’œuvre de nombreux artistes. Ils ont été définis théoriquement pour la première fois dans les écrits de Ian Penman (notamment « black secret tricknology » dans le magazine The Wire en 1995) ou de David Toop (notamment Haunted Weather : Music, Silence, and Memory en 2004).

7 Réponses to “Hauntology”

  1. continuo Says:

    Bravo pour cet article magnifiquement écrit. Je n’étais pas familier avec le concept de ‘hauntology’, mais tel que vous le présentez je le trouve très pertinent. Une phrase come « Dans son nouveau rôle l’artiste ne peut masquer son rapport référentiel à l’histoire de la musique enregistrée. Il ne peut poursuivre le mythe de pureté, le simulacre, des autres genres » me laisse songeur. Est-ce que le concept peut s’étendre à des artistes qui utilisent les disques du passé comme matériau sonore, comme Christian Marclay ou Philip Jeck ?

  2. Bel article, oui. Mais il ne s’agit pas d’un « nouveau rôle » de l’artiste. Sauf que s’agissant de la musique enregistrée et du jeu avec ses supports, certains phénomènes se révèlent sous une forme inédite, adaptée à cette histoire récente. Les artistes décident à quel niveau ils font référence au passé, à l’histoire de leur forme d’expression : objet et sujet même de leur esthétique ou laissée au second plan. Mais même quand ce travail référentiel n’est pas explicitement travaillé, la production artistique est habitée de fantômes, de résurgences, d’apparitions, de spectres, c’est finalement plus passionnant que de s’imaginer créateur seul et intègre. Il y a une transmission comme « génétique » de ce que l’art a produit avant nous. A lire le livre de Georges Didi-Huberman sur Aby Warburg : « L’image survivante : histoire de l’art et temps des fantômes ». Alors oui pour Marclay (même si ce n’est pas que ça non plus!)

    • noreille Says:

      Bien sûr, le lien avec le passé n’est pas une nouveauté, c’est même une impossibilité qu’il en soit autrement. Même les mouvements d’avant-garde les plus extrémistes n’ont jamais réellement réussi la table rase. Le punk anglais a tenté de se débarrasser de la génération qui l’a précédé, mais s’est cherché des prédécesseurs, des pères spirituels ailleurs, le punk de new-york, les stooges, les who, le ska … La nouvelle vague s’est acharné sur le « cinéma de papa » mais est restée un genre tout à fait référentiel, célébrant ses héros (de Fritz Lang à John Ford). Avant eux Dada, le constructivisme, ou le futurisme, avait bien tenté le nouveau départ, le recommencement à zéro, pour se faire, au final, rattraper par l’histoire.

      La différence est ici en effet dans la matérialité nouvelle qu’a acquis ce passé depuis qu’il est enregistré, conservé et est ainsi devenu étrangement présent. Plus qu’un souvenir flou, une réminiscence, c’est aujourd’hui un retour quasiment physique du passé dans le quotidien de l’art, non plus comme ruine, comme trace, mais comme accompagnement spectral, fantomatique, avec lequel on pourrait dialoguer, et qui cette fois répondrait. on ne s’inspire plus du passé, on ne le poursuit plus, on l’utilise comme matériau, on le refond, le remodèle. ce n’est plus un écho, imparfait et fragmentaire, mais une visitation, l’apparition d’un revenant. On ne l’imite plus, ce passé, on dialogue d’égal à égal avec lui. Et donc oui, de Marclay à Jeck, on assiste au recyclage des temps anciens, et on commente ainsi autant sur eux que sur nous, sur le présent qui en est la continuation.

      Ce qui est nouveau ici dans le cas de l’hauntology, ce qui est particulier en tout cas aux exemples mis en avant par le concept, est l’usage d’un passé différent. comme un super-fantôme, un méta-spectre, le passé revendiqué par les groupes du label ghost-box était déjà une chimère à son époque. héritière de l’espoir obligatoire, de la promesse consolatrice de jours meilleurs, qui devaient faire oublier l’après-guerre, la guerre froide, etc. c’est une tradition populaire de fiction utopique qu’on recycle ici. Dans un élan rétro-futuriste, c’est le futur de notre passé qu’on cite, c’est une vision de « l’an 2000 » tel qu’on le pré-voyait il y a cinquante ans qu’on recycle. Ce n’est plus une réalité disparue, mais une vision qui était déjà alors un simulacre. La richesse de la musique tient alors dans la tension entre cet avenir qui n’a pas eu lieu, ou pas comme promis, et la réalité qui a en somme pris sa place. Double illusoire, trompeur, fantasmagorique, et que pourtant on ne sait abstraire totalement de la réalité, cette présence qui « hante » la réalité est, comme tout bon spectre, un rappel de ses faiblesses, de ses manques.

  3. continuo Says:

    Je dois reconnaître que je suis un peu déçu par l’östalgie musicale pratiquée par le label Ghost Box. Sinon, il y a un mot très bien pour ce futur radieux non advenu, c’est : Retrofuturism, le titre de la revue de collages de Lloyd Dunn dans les années 1980.

    J’aimais bien, dans l’article ci-dessus, l’articulation musique pure/musique « haunted », la première faisant mine de n’avoir pas de référence au passé, la deuxième vampirisée par les références, puisant dans les artefacts des époques précédentes et le revendiquant. Je présume que le concept de Hauntology s’applique aux musiciens utilisant les disques, l’esthétique, le rendu sonore des artistes du passé, et ne peux peut-être pas être généralisé (comme le fait Hemptinne ci-dessus) à tous les artistes, dans tous les domaines et à toutes les époques. Nous avons vraiment besoin de nouveaux concepts en musique, surtout en français, alors pourquoi ne pas reconnaître à l’Hantologie des qualités propres et distinctes de la simple référence au passé ?

  4. noreille Says:

    Effectivement, avec ghost box on est en plein rétrofuturisme. je fais souvent la comparaison avec ce que mike ladd a pu faire sur son album welcome to the afterfuture », où il regrette le futur qu’on nous avait promis et où on avait tous « des voitures qui volent, des jetpacks, des colonies sur mars. c’est un cas bien particulier de ce que peut recouvrir le terme hauntology. Pour mark fisher, c’était un point de départ discographique, mais ça ne se limite pas à ça, à ce label-là.

    Je pense qu’on peut étendre le terme à beaucoup d’autres musiques, en essayant toute fois de ne pas trop le diluer. par exemple stereolab est fasciné par la même époque, par la même nostalgie que les gens de ghost box, mais est-ce pour autant de l’hauntology?

    par contre il y a une foule de chose à dire sur le dub et ses fantômes. la présence simultanée de plusieurs temporalités (plusieurs sessions d’enregistrement, parfois distantes de plusieurs années) et de plusieurs espaces (des pistes séparées par le son des studios dans lesquels elles ont été enregistrées, et par des effets comme l’écho qui marque un espace distinct, éloigné du reste du morceau.) typiquement la voix est détachée de la piste rythmique et s’y superpose, la survole … comme un spectre, comme un fantôme. Par delà la simple métaphore, c’est une des musiques où se marque le plus physiquement l’hauntology, dans la construction même de la musique, dans la gestion même du placement du son dans l’espace. Encore une fois il s’agit de faire de la musique avec des « coutures apparentes », où le travail du producteur est mis en évidence, où le job de collage est visible, et mieux encore, montré.

    Mais bien sûr, ce n’est pas la seule musique dans ce cas …

  5. Je vois bien la spécificité des musiques regroupées sous l’intitulé « hauntology », quand même, et que l’apport des techniques d’enregistrement permet évidemment de jouer autrement avec les « fantômes ». Mon intervention n’avait pas pour but de « noyer le poisson » en généralisant/banalisant la question des références au passé, ni de prétendre – comme certains – qu’il n’y a jamais plus rien de neuf! L’auteur que j’évoquais a bien posé la question « fantôme » dans l’histoire de l’art de manière inattendue, pour ne pas limiter la question d’héritage et d’influences à de simples emprunts ou citations de surface, mais à quelque chose qui travaille de manière profonde dans les structures, les manières de sentir et de conceptualiser des formes nouvelles d’art , et qui posait que toute forme artistique est déjà histoire de temporalités différentes et simultanées (de même qu’il a posé tout le vocabulaire pour sortir de la reproduction des traces du passé, de l’imitation, en déplaçant le terrain sur le dialogue, l’échange avec des les différentes temporalités)… Cela ne peut que donner du poids au phénomène circonscrit « hauntology » qui n’invente pas la question fantôme ni des revenances, mais la positionne de manière pertinente dans un contexte particulier, et par rapport à un élément particulier du passé (une certaine pensée du futur qui s’y développait). – Il est réjouissant de voir comment des possibilités techniques, une belle inspiration viennent confirmer/illustrer les « théories » émises par un historien d’art parfois considéré comme fou…

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