Archive pour spectralité

Hauntology

Posted in dubstep, experimental, musique, pop, pop culture with tags , , , , , , , , on avril 7, 2010 by noreille

Il serait regrettable que le débat passionnant qui règne ces derniers temps autour du concept d’ Hauntology ne tourne court et ne laisse derrière lui qu’une poignée de concepts incomplets que plus personne n’oserait plus approcher de trop prêt, de crainte de se voir qualifier d’opportuniste ou de retardataire. On peut espérer que le terme même – qu’on pourrait traduire par hantologie en français, même si la version originale parle de spectralité – survive à sa couverture médiatique. Issu d’un échange fertile entre quelques critiques musicaux, le concept a pris forme autour de plusieurs musiques séparées et d’une idée, empruntée au philosophe français Jacques Derrida, que ces musiques avaient en commun cette conception de spectralité. Désignant à l’origine un rapport politique au monde, de plus en plus éloigné de tout ancrage dans la réalité, dans la lignée du révisionnisme anti-communiste américain des années nonante, qui célébrait dans la chute du bloc de l’Est la fin de l’histoire, et la victoire du libéralisme, le terme a été détourné pour recouvrir plusieurs phénomènes. Tout d’abord les musiques concernées, celles du label Ghost box, comme le dub ou le dubstep, ont toutes une relation particulière au passé. Elles ne se contentent pas de s’inspirer d’une tradition antérieure, de poursuivre une lignée, mais intègrent des éléments de ce passé écoulé comme un fantôme, un spectre qui planerait au-dessus de la musique, et qui l’accompagnerait de manière invisible. Par un jeu subtil de références, et des techniques héritées en grande partie du Dub, ce spectre est une présence permanente dans la musique de musiciens aussi divers que Burial, The Caretaker, Mordant Music ou King Midas Sound.

Il faut comprendre cette présence de manière quasi mythologique, dans la mesure où, spectrale, elle est à la fois existante et non-existante. Elle consiste en une trace, extrêmement concrète, rappelant la matérialité de la musique et du passé musical, dans le bruit de surface d’un enregistrement, les griffes d’un disque vinyle samplé. Là où d’autres genres cherchent à masquer la technologie de l’enregistrement, produisant des mensonges sonores comme le disque « unplugged », qui cherche à masquer la réalité matérielle du spectacle au profit d’un mythe conservateur de pureté acoustique – l’absence d’électricité dans les instruments devant faire oublier qu’il s’agit d’une captation hautement technicienne, enregistrée avec des micros de pointe – et de simplicité – l’aspect simplement acoustique masquant le coût exorbitant du spectacle – , ou occultant toute intervention technologique en studio qui viendrait démentir l’idéal de spontanéité, d’immédiateté de genre comme le rock – prises multiples, montage, harmonisation, recours à des musiciens de studio, isolation des instruments – , des styles comme le dub, le hiphop ou le dubstep mettent au contraire ces éléments en avant. Ils soulignent eux les aspects techniques de l’enregistrement, les apports créatifs du studio, et les emprunts au passé. En un sens, il s’agit toujours de mettre en évidence un travail, une virtuosité, qui serait ici non plus celle du musicien, mais celle du producteur, qui devient l’inventeur, l’auteur, de la musique. Plusieurs critiques ont reconnu dans cette position de l’artiste comme ingénieur – et vice versa – une orientation très différente des visions précédentes du musicien et du compositeur. Dans son nouveau rôle l’artiste ne peut masquer son rapport référentiel à l’histoire de la musique enregistrée. Il ne peut poursuivre le mythe de pureté, le simulacre, des autres genres. De la même manière que Jean Baudrillard définissait le simulacre comme une apparence qui ne renvoie à aucune réalité, et comme la « vérité qui cache le fait qu’il n’y en a aucune », Mark Fisher (k-punk) définit les tentatives de styles comme le rock de déguiser la part matérielle de la musique (enregistrement, travail de studio, support physique) comme « un désir de revenir à une présence qui n’a jamais existé à l’origine » ; il considère ainsi par contraste l’Hantologie, la spectralité comme une manière de « faire face à cette dépossession, cette privation », qui rend inévitable la présence simultanée de plusieurs couches temporelles, de plusieurs histoires parallèles. Ces doubles, ces fantômes, peuvent être repérés dans de nombreux genres musicaux contemporains, dans l’œuvre de nombreux artistes. Ils ont été définis théoriquement pour la première fois dans les écrits de Ian Penman (notamment « black secret tricknology » dans le magazine The Wire en 1995) ou de David Toop (notamment Haunted Weather : Music, Silence, and Memory en 2004).

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