Les hommes – Ariane Michel



Au début, le bateau fend les flots, s’avance vers l’horizon. Le seul son audible est le chant du bateau lui-même. Le panorama est minimaliste à l’extrême. Comme dans les photographies de Hiroshi Sugimoto, on n’a que deux données à observer, le ciel et l’eau. Puis progressivement, d’autres contours apparaissent : la terre, la neige, les glaces. Aux diverses nuances de bleu viennent s’ajouter des nuances de blanc, de gris. Toute cette approche prendra plusieurs minutes, qui vont imposer, ou plutôt annoncer le rythme du film, doucement alangui, et son style épuré, retenu. On pourrait dire le film contemplatif, et le réduire à une série de (très) belles images, mais la question n’est pas là.


En nous plongeant graduellement dans le paysage, étape par étape, couleur par couleur, Ariane Michel a reproduit – ou recréé – la distorsion du temps qui accompagne le voyage à travers un panorama qui est ici,  plus qu’un décor, un véritable sujet, un élément central du voyage, et du film. Le paysage c’est un moyen de transformer la temporalité, de la ralentir, la tordre. Le film, et son montage est une manière de reconstituer cette altération, de reproduire cette torsion. Dans Les hommes, la terre apparaît après 3 minutes de film, le premier animal arrive après 6 minutes, le premier humain après un quart d’heure, et la première parole après un peu moins d’une heure. Cette construction pas à pas en fait avant tout un film sur le regard, sur la découverte, l’exploration d’un paysage par les yeux et les oreilles.


Ariane Michel a embarqué sur le Tara à la demande de son armateur. Le navire partait pour sa première traversée, après un long temps d’inactivité. La première mission avait pour destination le Groenland, et pour passagers et équipage des scientifiques invités, à qui avait été donné carte blanche. C’était une façon de remettre en route le bateau, de le remettre à flot. Ariane Michel de son côté devait faire de l’expédition un portrait. Il a été rapidement clair que c’en serait plus une vision artistique, personnelle, que documentaire.


Elle a donc accompagné les scientifiques, les filmant dans leur observation, les suivant à chaque descente à terre. Mais si elle s’est intéressée à leur travail, et à leur regard sur la nature, c’est aussi en tentant de les y précéder chaque fois, pour avoir la primeur du paysage, pour pouvoir le filmer avant qu’ils n’y rentrent, avant même qu’ils ne le voient. Elle décrit son approche comme celle « d’un chasseur qui poserait des pièges à humains ». Il lui fallait repérer, avant eux, ce qui pourrait les intéresser, les attirer, et les y précéder pour les attendre, filmer leur arrivée, leur découverte et leur travail sur place, leur examen minutieux de la faune et de la flore, les montrant s’arrêtant devant chaque plume, chaque brin d’herbe, chaque brindille. Les plans larges, ouverts, qu’elle prépare avant leur arrivée servent alors de contrepoint à leur recherches, où on les voit se concentrer au contraire sur les détails les plus infimes.

Tout le film parle de ses différents regards, de ses différents rapports au paysage. On ne sait pas toujours exactement ni ce que les scientifiques regardent ni pourquoi. On les observe observant. On ne voit souvent d’eux que leur ombre, leur silhouette. On ne comprend pas toujours le paysage non plus, ses sautes d’humeur, ses changements tantôt souples, tantôt brusques. On le voit évoluer, comme vivant, se transformant de lui-même, avec la lumière, avec les éléments, avec le temps. Filmé très près du sol, presque au ras de terre, le film laisse la nature s’installer à son rythme, c’est une histoire entre le paysage et les humains. C’est une histoire entre le regard – les regards – et le temps qu’il réclame.



Rem – la sélec du mois d’Avril avait déjà abordé à travers la marche, ce rapport étrange entre le paysage et l’être humain qui accepte de s’y plonger. On y rappelait, avec Miguel Benasayag, les modifications profondes que le paysage produisait sur le psychisme, dont une nouvelle forme de temporalité n’est qu’un premier effet, ainsi que les états de conscience que provoque l’interaction avec un environnement mouvant, changeant.

2 Réponses to “Les hommes – Ariane Michel”

  1. pthandaround Says:

    Des hommes, des vrais?
    Des animaux, des vrais?
    De la roche, de la neige, mais pas un seul fantôme à l’horizon?

    J’aurais pensé que tu en aurais trouvé là aussi, je suis sûr qu’ils ne sont pourtant pas si loin….en tout cas je me précipite dessus dès qu’il est étiqueté par ici…

    !

    pth

  2. noreille Says:

    Bon, en chipotant un peu, on peut trouver un côté fantomatique à ces scientifiques durant toute la première partie du film … et ces bœufs musqués ne sont pas très nets non plus, mais c’est vraiment en tirant sur la corde. Par contre le son du film, la seule partie « musicale » de la bande-son, qui est un magnifique hululement produit par le bateau lui-même, vaut son pesant de musique hantée.

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