Que le meilleur l’emporte

Tourné en 1964 « Que le Meilleur l’emporte » est un film de Franklin Schaffner, avec Henry Fonda et Cliff Robertson dans les rôles principaux. S’il est aujourd’hui connu comme le réalisateur de « La planète des singes », et de « Patton », Schaffner est alors principalement un réalisateur de télévision, qui n’a encore qu’un long-métrage à son actif, et se spécialise dans les adaptations d’oeuvres connues, d’une part, et les émissions politiques d’autres part. C’est notamment lui qui gère les apparitions filmées de JF Kennedy et son image à l’écran. Il a donc une connaissance de première main de la vie politique américaine et de ses coulisses. Le film est adapté d’une pièce de théâtre  écrite par Gore Vidal,  et qui a connu un certain succès à Broadway. Vidal est lui aussi un fin connaisseur des dessous de la politique américaine. Il est littéralement « né en politique » , dans une famille comptant plusieurs élus démocrates, il est un cousin éloigné de Jimmy Carter et de Al Gore, et sa famille est proche des Kennedy. Après quelques tentatives moyennement réussies (ou plutôt moyennement ratées) aux élections régionales de 1960, il partagera son temps entre la politique et sa carrière d’écrivain et d’essayiste. Il sera un observateur acerbe, et un commentateur féroce des mœurs politiques américaines, qu’il s’agisse des républicains ou de son propre parti, qualifiant les deux partis de « deux faces d’un même courant, celui de l’argent, l’un étant sa version stupide et autoritaire, l’autre la version charmeuse et corrompue ». Son homosexualité avouée et ses positions peu orthodoxes l’isoleront quelque peu.

S’il n’est pas a proprement parler question de complot ou de conspiration dans ce film, il y est néanmoins question de la dose de manipulation et de malhonnêteté requise par la carrière politique, et de la série de trahisons qui jalonne le parcours de chaque élu. Deux candidats sont en lice pour l’investiture de leur parti, probablement le parti démocrate, même si ce n’est jamais clairement dit dans le film. Ils ne pouvaient pas être plus dissemblables. Le premier, interprété par Henri Fonda, est un intellectuel posé, calme, réfléchi, son épouse est européenne., ce n’est pas innocent L’autre, interprété par Cliff Robertson, se veut le candidat du peuple, le candidat de l’Amérique profonde. Il est agité et violent, et base sa campagne sur la menace du communisme, et de la « mafia à la solde des soviets ». Il a consigné ses vues politiques dans un livre intitulé « The Enemy Around Us », l’ennemi qui nous entoure, une parodie à peine voilée du livre de Robert Kennedy « The Enemy Within« .  On se rappellera alors l’inimitié et le mépris que Gore Vidal portait à Robert Kennedy, et la joie perverse qu’il a du éprouver à construire un personnage mélangeant les traits et le caractère de Nixon, Kennedy et de l’infâme sénateur McCarthy. Une grande partie des personnages sont ainsi inspirés de politiciens célèbres de l’époque, et il faut bien avouer que certaines références nous échappent aujourd’hui. Le reste du film est, lui, d’une actualité troublante, quasi inquiétante.

Lorsque le président sortant refuse de donner sa bénédiction, son endorsement, à l’un des deux candidats, trouvant Fonda trop tiède, trop réfléchi et incapable de prendre des décisions, et Robertson au contraire prêt à tout, sans scrupules, jusqu’à en devenir dangereux, il transforme l’investiture en une lutte ouverte entre les deux favoris. Son premier choix était Robertson, mais il se rétracta devant l’arrogance de celui-ci et sa conviction profonde d’être du côté de la justice, du bien, et donc d’avoir tous les droits pour parvenir à ses fins. Gore Vidal placera là quelques très belles répliques, faisant dire au vieux président que, si selon l’adage, la fin justifie les moyens, en politique, il n’y a pas de fins, mais juste des moyens. Il donnera également à l’excellent acteur Lee Tracy, qui l’interprète, le très beau et intraduisible « it’s not to you being a bastard that I object, it’s to you being such a stupid bastard ».

Cynique, désabusé, et par moment extrêmement amusant, le film est une interrogation sur l’innocence, sur la possibilité de « monter » en politique sans  traitrise, sans coup bas. Les deux candidats se retrouvant à égalité ne trouve d’autre tactique que de recourir aux attaques personnelles, et se lancent dans une série de smear-campaigns, des campagnes destinées à discréditer l’adversaire sur base de révélations scandaleuses sur le passé de chacun, sur ses préférences sexuelles. Il préfigure la dérive actuelle (?) de la politique vers la personnalisation des candidats au détriment de leur discours. On ne juge pas la « plateforme », dont on devine qu’elle est taillée sur mesure pour convenir à tout le monde. On sait qu’aucun candidat n’osera dévier de la ligne de ses prédécesseurs sur les grandes lignes. On sait qu’il évitera d’aborder les sujets qui fachent, la religion, l’avortement. (Comme le rappellera le vieux président: en politique américaine, on met « dieu » un peu partout, comme du ketchup). On les laissera se différencier sur des dosages légèrement différents, mais si peu, sur des sujets comme l’immigration, la place des femmes, ou celle (nous sommes en 1964) des noirs dans la société… Au final, c’est la personne qui fera la différence pour l’électeur. Comme à l’époque des monarques absolus, ou des chefs de clan, lorsque la personnalité du caïd pouvait seule garantir la survie de son peuple, ou signifier sa faillite, c’est un combat des chefs qui donnera au parti son leader. La lutte se fera ici entre deux conceptions du pouvoir, celle, passionnelle, absolue, qui méprise la différence, la contradiction, qui est totale, brutale et incapable de voir l’autre, d’envisager même l’autre. Et celle, qui prend un recul sur ses origines, rationnalise son discours, doute de sa propre légitimité au point d’être irrémédiablement voué à l’échec. Mais, comme le montreront Schaffner et Vidal, c’est un échec qui ne manque pas de grandeur.

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