philosophie/télépathie/télégraphie (Shadow of a doubt – A.Hitchcock)

La jeune Charlie (Teresa Wright) a été ainsi baptisée en l’honneur de son oncle Charlie (Joseph Cotten), le frère de sa mère. Lorsqu’elle constate, ou imagine, la faillite de sa famille, son échec financier, comme son incapacité à construire ce qu’en tant qu’adolescente elle considère comme le vrai bonheur, elle ne peut espérer qu’un miracle. Et ce miracle a un nom, c’est son oncle Charlie. Lui seul, qu’elle n’a plus vu depuis des années, lui seul peut redonner vie à cette famille assoupie, léthargique, ankylosée par un père fade, une mère besogneuse et des enfants trop sages. C’est alors le prodige conjugué de la télépathie et de la télégraphie: deux télégrammes et deux pensées se croisent et annoncent le retour de l’oncle au pays. Quittant New York, il doit venir dans la région pour affaire et surtout pour visiter sa famille. Tout s’arrange.

C’est très tôt dans le film qu’intervient le dévoilement, la proclamation du mystère. Nous découvrons très tôt, nous, spectateurs du film, la figure horrible de la duplicité, de la tromperie. Nous entrevoyons rapidement la face double de la fourberie, celle qui donne aux êtres tantôt un visage souriant, affable, aimant, tantôt une face brutale, cruelle et dure. Hitchcock nous montre l’autre visage de l’oncle, et nous allons passer le reste du film à faire des gestes désespérés aux autres personnages, à leur crier à travers l’écran de se méfier, de prendre garde et de mieux discerner les indices subtils abandonnés ça et là par l’oncle et par le cinéaste.

Il faudra toute l’intelligence de Charlie pour passer au dessus de son innocence et de son amour pour cet oncle, et simplement imaginer la vérité. On le voit très vite, c’est elle le cerveau de la famille (« She’s got brains »). Elle sera la seule à déchiffrer les indices de Hitchcock, les maladresses de l’oncle. Son premier indice, qu’elle va néanmoins louper, autant par deni que par surprise, elle l’obtient dès le premier contact. Pendant un instant elle est le seul témoin de la duplicité de l’oncle Charlie. Celui qui descend du train n’est pas le même homme que celui qui vient à sa rencontre sur le quai. Pendant une fraction de seconde, elle a obtenu la même information que nous, la même connaissance. Prise dans l’action du film, elle ne pourra pas en prendre immédiatement conscience. Le moment n’est pas encore venu ; l’heure est aux retrouvailles, et à l’espoir. L’oncle est de retour, la vie de la famille va être métamorphosée.

Dans cette petite ville de province, pétrie de bonnes manières, de superstitions simplistes et de passe-temps innocents, l’oncle fait très vite tache. Bien sûr, dans la rue, son allure intrigue, son argent fascine, certes, mais pour Charlie, c’est surtout son caractère changeant qui va devenir une énigme. Ce caractère si étranger à sa famille, si éloigné de la douceur de sa mère, et de la placidité de son père. C’est sa « philosophie » aussi, ses opinions tranchées sur la vie, sur les choses, cette dureté si contraire à la compassion chrétienne de la famille. Son égoïsme, son insensibilité, son aigreur. A l’opposé de la nostalgie un peu pathétique de sa sœur (« We were so close as children… »), l’oncle Charlie vit pour le moment présent, sans regard pour le passé, sans regrets, sans souvenirs. Sans photographie non plus, car il refuse d’être pris en portrait. Il a toutefois pour son époque le même dégoût que pour le passé, les gens lui semblent méprisables, écœurants, les femmes surtout, les femmes avec leur argent d’après-guerre, ces riches veuves de guerre qui dévorent leur héritage. Ces femmes qui « engraissent avec l’argent de leur défunts, comme des animaux ». Et on sait « ce qui arrivent aux animaux, quand ils deviennent trop gros… »  On le voit, au fur et à mesure qu’il se livre, l’oncle Charlie a des opinions étranges, peu communes. C’est ce qui lui permettra d’échapper aux questions des deux enquêteurs fraichement arrivés eux aussi, dans la ville, pour mener un sondage sur les familles de l’Amérique moyenne. « Les opinions de mon oncle ne sont pas communes » leur rétorquera la jeune Charlie, « Elles ne vous seront d’aucune utilité. »

Étonnamment pour un film d’Hitchcock, il n’y a pas ici d’énigme à percer. La situation nous est offerte toute entière dès les premières scènes. Il ne nous incombe à nous spectateurs que d’assister impuissants aux mensonges des uns et à l’aveuglement des autres. Il ne nous reste qu’à assister à l’affrontement inévitable entre les deux Charlie. Un affrontement qui ira lentement de la comédie sournoise aux menaces à peine voilées, pour aller ensuite jusqu’à la violence physique, comme lorsqu’il empoignera de manière répétée la jeune Charlie de ses mains d’étrangleurs  » You’re hurting my arm, again!  » La progression est un crescendo insoutenable, augmentant encore d’intensité à chaque nouveau contact, lorsque les changements de visage, de personnalité, s’accélèreront, lorsqu’il ne sera plus nécessaire de se cacher, entre Charlies, chacun sachant que l’autre sait. Le face à face, alors, sera final.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :