Vampyr ou l’étrange aventure de David Gray – Carl Théodor Dreyer

David Gray (Allan Grey dans la version allemande) est un jeune homme, amateur de phénomènes paranormaux, de passage en France. Sillonnant le pays à la recherche de légendes et de mystères, il arrive un soir à l’auberge de Courtempierre, petit village situé au bord d’une rivière. La nuit, un vieil homme pénètre dans sa chambre pour implorer son aide. Il disparaît ensuite sans plus d’explications en laissant un paquet portant l’inscription « à n’ouvrir qu’après ma mort ». Acceptant l’invitation de l’homme, il se rend à son manoir où il est présenté aux deux filles du châtelain : Léone et Gisèle. Léone est clouée au lit par un mal mystérieux. Lorsque le maître des lieux est assassiné d’un coup de feu, David Gray n’a d’autre solution que de résoudre l’énigme afin de sauver les deux jeunes filles. Dans le paquet remis par le châtelain, il découvre un livre de François Bonnat : «  Das Seldsame Geschichte der Vampyre » (Leipzig 1877), qui va le mener sur la piste du vampire qui terrorise le village.

Inspiré de deux nouvelles tirées du recueil « In A Glass Darkly » de Joseph Sheridan Le Fanu, « Vampyr » se démarque des autres films explorant le thème du vampire, qui sont généralement inspirés, eux du « Dracula » de Bram Stoker. Le vampire du film n’est ici ni un gentilhomme raffiné,  séduisant prince des ténèbres, comme chez Tod Browning, ni un être démoniaque, monstre semant la peste et la folie, comme le Nostferatu de Murnau. Il s’agit ici d’une vieille femme, Marguerite Chopin, qui hante le village, et vampirise Léone. Le genre du film de vampire n’est alors (nous sommes en 1932) pas aussi complêtement établi qu’aujourd’hui, et le film oscille entre plusieurs thématiques : vampires, bien sûr, mais aussi possédés, fantômes, esprits, etc. Il définit néanmoins quelques scènes clés du film d’épouvante, scènes classiques qui seront par la suite déclinées inlassablement, jusqu’à nos jours : le visiteur étranger et son arrivé au village, le manoir, les jeunes victimes féminines, la malédiction, les rêves prémonitoires, le monstre et ses serviteurs, les symboles religieux, la visite au cimetière.

Comme chez Murnau, le thème du vampire n’est pas l’occasion de réaliser un slasher, un film gore et sanglant, mais bien un film de terreur, un film d’ambiance. Le sang dont on parle plus qu’on ne le voit, est traité comme un liquide précieux, comme un sacrement, qu’on n’expose pas. Les scènes se suivent comme autant de tableaux autonomes, reliés sommairement par le personnage de Gray et ses errances. Plus énigmatiques, voire ésotériques, que réellement effrayantes, elles multiplient les allusions et les symboles, en un poème visuel complexe et codifié, baigné dans une lumière assourdie. S’il est plus proche de l’expressionnisme allemand que du fantastique gothique de la Hammer, le film s’en écarte toutefois pour suivre la voie très personnelle du cinéma de Dreyer. Il est pour le cinéaste l’occasion de multiplier les audaces formelles et les innovations cinématographiques. Il accumule les superpositions d’images et les cadrages inhabituels, réalisant des séquences d’anthologie comme le Bal des Ombres auquel assiste par accident le héros, ou la séquence où nous suivons, à travers ses yeux, son propre enterrement.

La volonté de Dreyer était de dépeindre la dérive d’un personnage dans une situation et un décor incompréhensible. A l’instar des héros de Kafka, le personnage que nous suivons ne maîtrise pas totalement la situation. David Gray est seul, et d’autant plus fragile, d’autant plus susceptible de ne rien comprendre aux mœurs étranges du village. Les seules explications qu’il obtiendra lui viendront de ses rares contacts avec les habitants et du livre laissé par le châtelain. Il va traverser le film dans une sorte de demi-sommeil, mi-ahuri, mi-halluciné. Cet état de somnolence, qui le rendra paradoxalement plus sensible aux phénomènes paranormaux qui se déroulent autour de lui, le conduira à se dédoubler et à percevoir, comme en songe, le fond du mystère, l’origine du mal, le destin qui le menace, et la marche à suivre pour y échapper. Cette projection astrale, qui fera passer le personnage du côté des esprits, de l’invisible,  sera bien sûr l’occasion de jeux de transparence du plus bel effet. Il découvrira ainsi le sort effrayant réservé à chacun par le vampire et ses serviteurs.

« Vampyr » est un mélange étrange de film parlant et de film muet. Il s’agit du  premier long métrage sonorisé de Dreyer, qui poursuit la tradition du cinéma muet en utilisant des « panneaux » commentant l’action, résumant ou introduisant l’histoire. Malgré les dialogues et la présence du son, ce sont ces cartons, ces intertitres, qui conserveront la continuité de l’histoire, et sa lecture rationnelle. Ils seront progressivement complétés par des pages du livre,  qui sera le fil conducteur des révélations du récit, qu’il soit lu par le héros, ou par la suite, par le serviteur du château. Le film sera donc très économe de paroles. Il s’agit de plus d’une coproduction franco-allemande, tournée en plusieurs langues par des acteurs français, récitant des dialogues en allemand, en anglais et en français. Ceux-ci sont réduits au strict minimum, par soucis d’économie (chaque scène parlante devant être tournée trois fois ) mais aussi par goût, et surtout pour coller au mieux à l’atmosphère de rêve du récit.

Cinéaste éminemment religieux, Dreyer infuse tout son film d’une problématique chrétienne, les personnages errent aux abords de la damnation ou à l’inverse cherchent le salut de l’âme. Ici, les vampires sont des criminels qui, morts, ne trouvent pas le repos éternel. Ils doivent se nourrir du sang d’enfants et de jeunes filles. Marguerite Chopin est ainsi décrite comme étant «  de son vivant, un monstre d’apparence humaine. Elle mourut sans repentir. Tout le village était d’accord qu’elle seule pouvait être le vampire responsable de l’épidémie. A sa mort l’Eglise lui refusa les sacrements. » Condamnée par la foule et l’Eglise, l’esprit du monstre cherche à se venger en dévoyant d’autres âmes pour les vouer à la damnation éternelle. Ainsi ses victimes, comme Léone, sont partagées entre cette malédiction, leurs souffrances et la tentation du suicide. Cette délivrance par une mort sacrilège est brandie comme un appat par les complices du vampire, le médecin et ses sbires, poussant peu à peu  Léone vers la folie et la damnation.

Une Réponse to “Vampyr ou l’étrange aventure de David Gray – Carl Théodor Dreyer”

  1. Tiens un collègue cinéphile! Passionnant article!

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :