Bulgarie/Balkans/Bokal

En sortant de la conférence de Ian Nagoski, au Bokal Royal, la semaine dernière, je n’ai pas pu m’empêcher de craquer et de lui acheter trois de ses compilations. En plus du magnifique « Black Mirror » chroniqué plus haut, il réalise en effet également des compilations (en cd-r) de ses 78 tours préférés classés, cette fois, par origine. Je me suis par exemple emparé de sa compile grecque, de sa compile indonésienne, et de sa compile des Balkans (Et je ne le regrette pas!). J’avoue avoir choisi cette dernière un peu au hasard, la musique des Balkans est en effet très large, très variable … et peut aller dans tous les sens. Je n’aurais peut-être pas craqué si je n’étais quelques mois plus tôt tombé sur deux autres anthologies, couvrant plus ou moins la même époque, c’est à dire les années vingt, trente et quarante. La première est intitulée « Song of the crooked dance », elle est éditée par Yazoo et compilée par Lauren Brody.

L’autre s’intitule « Blowers from the Balkans » et reprend des enregistrements d’instruments à vent, en solo ou en ensemble,  de provenance diverse dans les Balkans, issus de la collection de Richard K.Spottwood et de celle de Pekka Gronow. Comme « Black Mirror », il est à moitié compilé à partir d’enregistrements réalisés aux Etats-Unis par (et pour) de nouveaux émigrants, originaires de Grèce, de Roumanie, d’Albanie, de Bulgarie, etc.

Comme beaucoup de gens ma découverte de la musique bulgare a débuté avec « La mystère des voix bulgares » (sic), une anthologie reprenant les envolées les plus virtuoses du genre, et publiée en 1986, assez étrangement sur le label 4AD, un label pas vraiment spécialiste de la musique traditionnelle, ni de la musique du monde.  Le disque comportait peu de renseignement sur la musique ou ses interprètes, et insistait, comme son titre le montre, sur le « mystère », l’intemporel, et non sur la tradition. Il a toutefois eu le mérite de lancer le public sur les traces des enregistrements de Marcel Cellier, alors le plus important collecteur de musique de la région, puis dans le meilleur des cas sur la piste d’autres traditions. Auteur des enregistrements parus sous la dénomination « mystère des voix bulgares », Cellier a réalisé des dizaines d’enregistrements dans les Balkans, et est également connu pour avoir découvert … George Zamfir. L’ensemble qui était représenté sur ces anthologies,  le « choeur féminin de la radio-télévision bulgare », était, malgré son étrangeté à nos oreilles alors peu habituées au chant diphonique et à la musique traditionnelle dans son ensemble, une création assez récente, et était assez typique d’une certaine tentative artificielle de reconstruction de la musique folklorique.

Cette tendance, qui rappelle de mauvais souvenirs d’orchestres folkloriques roumains ou hongrois de passage chez nous dans les années 70, provenait de la volonté des gouvernements communistes de ces différents pays, de recréer une musique « folk » nationale, correspondant à un folklore idéalisé, rural et prolétaire à la fois, et de recréer le « génie du peuple » hongrois, bulgare et autre. Cette « folk-machine de propagande » n’était pas renommée pour son ouverture d’esprit et cette recréation a souvent été dirigiste, orientée et académique. Le souci de plaire et la volonté de moderniser le répertoire a souvent primé sur la recherche et la préservation de ce même répertoire. Comme dans le circuit équivalent du bloc capitaliste, la tradition a progressivement été remplacé par son simulacre, et a commencé  à disparaître … C’est pour cette raison que les enregistrements tels que ceux présentés par Ian Nagoski, ou Lauren Brody, sont capitaux pour re-découvrir des styles musicaux, plus vrais, plus authentiques, que leurs équivalents contemporains. Attention, aucune nostalgie dans cette démarche (pour moi en tout cas), mais seulement la volonté de découvrir une musique moins encadrée, moins domestiquée. La différence entre les enregistrements avant et après-guerre, lorsque les répertoires existent toujours, est implacable; il n’y a pas de comparaison possible. La spontaneité présente dans les enregistrements « vintage » a progressivement laissé place à l’académisme des professionnels. La brutalité de certains morceaux a laissé place à une virtuosité plus calculée, plus académique. Si certains genres musicaux ont pu s’offrir une seconde vie, et renaître de leurs cendres, celà n’a pas souvent été le cas en Europe, malgré et souvent à cause de ces tentatives de sauvegarde, quelquefois bien intentionnées, mais mélangeant trop souvent protectionnisme, propagande nationaliste et mythologie de pacotille.

Le sauvetage des musiques populaires, et d’une culture rurale généralement fortement idéalisée, est une entreprise entamée depuis le XIXème siècle avec le Romantisme. Bien avant les entreprises de collectage  de la seconde moitié du XXème siècle, des compositeurs comme Bartok, Kodaly ou Janacek se sont attelés à cette tâche. Sillonant les campagnes, ils receuillaient déjà sur rouleau de cire, ou « simplement » sur partition, une grande quantité de chants populaires traditionnels. La version contemporaine, elle, n’a plus beaucoup de matière sur laquelle se baser. Il y eu néanmoins quelques exceptions, comme les enregistrements réalisés par Herman Vuylsteke pour la collection Le Chant du Monde. Entre les années septante et les années quatre-vingt, ce musicologue belge a réalisé de quoi remplir une anthologie de la musique bulgare en 5cds, en se basant principalement sur des field-recordings, en prise directe comme le précise la pochette. Ces enregistrements, réalisés à travers tout le pays, se basent quasi exclusivement sur des musicien(ne)s de village, en excluant les orchestres nationaux et les ensembles « officiels ». Et si l’on rencontre de futures stars comme Yanka Rupkina du trio Bulgarka, la majeure partie des musiciens sont semi-professionneles ou carrément amateurs. Comme les morceaux enregistrés par Ethel Raim et Martin Koenig pour leur album « village music from Bulgaria », le répertoire est fonctionnel, rituel : chant de marriage, chant de travail, chant de récolte, musique de fêtes, etc. Et de la même manière, il représente un répertoire qui disparaît progressivement en même temps que son environnement d’origine, lorsque les jeunes générations le délaissent.

(à suivre)

4 Réponses to “Bulgarie/Balkans/Bokal”

  1. Passionnant ! J’attends la suite…
    Etienne Bours parle de toutes ces évolutions de la musique au cours du temps dans son livre « Le sens du son ».
    Et au Womex, j’ai été confrontée au même problème, celui de l’académisme soviétique dont il est dur de se débarrasser, en tous cas dans le cas de Salamat Sadikova. J’en parlerai d’ici peu.

  2. à mon tour d’attendre la suite …

    je me souvient d’un concert de « voix bulgare » il y a des années de cela
    où l’on ne savait trop comment aborder ce « folklore ». Trop guindé, trop dirigé, sans qu’on sache d’où provenait ce malaise. Était-ce le contexte soviétique? La culture bulgare elle-même? L’institution qui les accueillait chez nous? Quelque chose dans le spectacle coinçait, et ne cadrait pas du tout avec l’insouciance et la liberté qu’on sentait dans la musique et les voix. C’était une expérience au final plus dérangeante qu’agréable. Je crois que ce genre de performance a du encore dégoûter beaucoup de gens de la musique traditionnelle.

  3. […] aussi !) Un regret (et c’est là que je fais référence à un commentaire laissé chez Noreille), c’est son côté guindé, hérité d’années de jeu dans un orchestre […]

  4. J’ai également entendu les « Voix bulgares » dans l’église qui se trouve juste avant la rue Haute, il y a de nombreuses années. C’était magnifique et je n’ai pas ressenti de malaise. Par contre, j’ai acquis un CD des Voix bulgares, superbe aussi.
    J’ai la chance d’avoir un prof de musique russe qui m’a dit que les voix bulgares étaient encore plus belles que les russes. Question musique, je crois que le folklore de l’Est est l’un des plus riches, des plus beaux et ces gens possèdent des voix splendides. Leurs voix graves sont uniques et l’interprétation de ces musique frôle la perfection. C’est peut-être la raison pour laquelle on la trouve guindée et trop dirigée. Pour ma part, avec ce prof russe, j’ai appris à être décoincée (ce qu’on n’apprend pas aux académies que j’ai toujours fui au plus loin). Depuis lors, j’ai appris à interpréter mieux, et à laisser mon coeur parler.

    Sur Youtube, on trouve les voix bulgares, le folklore russe, l’arménien etc etc etc….. Les petites vidéos sont très courtes, mais on y trouve des « bijoux » de danses, musique etc.

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