Archive pour musique experimentale

Tools – Giuseppe Ielasi

Posted in chronique, experimental, musique, pop with tags , , , , , on janvier 7, 2011 by noreille

Giuseppe Ielasi est plus qu’un musicien à suivre. Depuis ses débuts dans la musique expérimentale et improvisée, il a développé un langage extrêmement personnel qui s’est cristallisé autour de ses dernières productions (l’album Aix sur le label 12k, ou ses récentes parutions sur son propre label schoolmap). S’écartant des habitudes (pour éviter de parler de « défauts ») de la musique expérimentale actuelle, le recours systématique au drone, le rejet du rythme, etc., il construit une musique instrumentale qui ne se fond dans aucun style existant mais emprunte des éléments épars au jazz comme au hiphop sans en épouser la forme, ni jamais utiliser ces emprunts comme une référence, un clin d’œil.

Ce nouvel album, tools, poursuit cette ligne, son titre est une allusion aux dj-tools, ces disques remplis de breaks, de fragments, de transitions, qui ne sont pas des morceaux terminés mais une sorte de kit permettant aux djs de construire un set ou un morceau de toutes pièces. C’est sans doute trop de modestie de la part de Ielasi car les pièces qui composent cet album sont tout aussi abouties que celles des précédents. Quoique trompeusement simples d’apparences, voire spartiates, chacun des morceaux, construits autour d’une source sonore unique, est l’ exploration d’un objet, d’une matière, d’une texture, une sorte d’inventaire très complet des possibilités musicales d’une poêle à frire, d’un élastique, d’une feuille de papier aluminium. Evidement ludique, au vu des objets choisi, le disque est aussi étrangement sautillant, presque dansable, sinon dansant.

On pense à d’autres disques dans ce genre, le CD+DVD « multiple Otomo » ou Otomo Yoshihide faisait une série de démonstration de ses divers méthodes et techniques de jeu, scratchant, démontant, immolant par le feu, noyant et plus généralement mettant à mal ses instruments dans une série de courtes pièces didactiques. Mais on pense aussi à des choses très différentes, en dehors du circuit improv/expérimental, comme quelques unes des pièces qui composent l’album Funf du label osgut ton, le label maison du club berghain de Berlin. Pour cette anthologie célébrant les 5 ans du club, les musiciens participants ont été invités à inclure le bâtiment dans leur composition. Enorme bâtisse aux multiples recoins, couloirs, caves, comportant plusieurs salles et surmonté d’un bar-panorama, le Berghain a ainsi été documenté soigneusement par le son et mis en musique. Comme chez Ielasi, on se concentre sur des objets pour en extirper une palette sonore étonnamment variée et la mettre en mouvement. Un hybride assez réussi entre une techno minimaliste mais efficace, et une exploration des sons, des textures et des ambiances du lieu.

Hauntology

Posted in dubstep, experimental, musique, pop, pop culture with tags , , , , , , , , on avril 7, 2010 by noreille

Il serait regrettable que le débat passionnant qui règne ces derniers temps autour du concept d’ Hauntology ne tourne court et ne laisse derrière lui qu’une poignée de concepts incomplets que plus personne n’oserait plus approcher de trop prêt, de crainte de se voir qualifier d’opportuniste ou de retardataire. On peut espérer que le terme même – qu’on pourrait traduire par hantologie en français, même si la version originale parle de spectralité – survive à sa couverture médiatique. Issu d’un échange fertile entre quelques critiques musicaux, le concept a pris forme autour de plusieurs musiques séparées et d’une idée, empruntée au philosophe français Jacques Derrida, que ces musiques avaient en commun cette conception de spectralité. Désignant à l’origine un rapport politique au monde, de plus en plus éloigné de tout ancrage dans la réalité, dans la lignée du révisionnisme anti-communiste américain des années nonante, qui célébrait dans la chute du bloc de l’Est la fin de l’histoire, et la victoire du libéralisme, le terme a été détourné pour recouvrir plusieurs phénomènes. Tout d’abord les musiques concernées, celles du label Ghost box, comme le dub ou le dubstep, ont toutes une relation particulière au passé. Elles ne se contentent pas de s’inspirer d’une tradition antérieure, de poursuivre une lignée, mais intègrent des éléments de ce passé écoulé comme un fantôme, un spectre qui planerait au-dessus de la musique, et qui l’accompagnerait de manière invisible. Par un jeu subtil de références, et des techniques héritées en grande partie du Dub, ce spectre est une présence permanente dans la musique de musiciens aussi divers que Burial, The Caretaker, Mordant Music ou King Midas Sound.

Il faut comprendre cette présence de manière quasi mythologique, dans la mesure où, spectrale, elle est à la fois existante et non-existante. Elle consiste en une trace, extrêmement concrète, rappelant la matérialité de la musique et du passé musical, dans le bruit de surface d’un enregistrement, les griffes d’un disque vinyle samplé. Là où d’autres genres cherchent à masquer la technologie de l’enregistrement, produisant des mensonges sonores comme le disque « unplugged », qui cherche à masquer la réalité matérielle du spectacle au profit d’un mythe conservateur de pureté acoustique – l’absence d’électricité dans les instruments devant faire oublier qu’il s’agit d’une captation hautement technicienne, enregistrée avec des micros de pointe – et de simplicité – l’aspect simplement acoustique masquant le coût exorbitant du spectacle – , ou occultant toute intervention technologique en studio qui viendrait démentir l’idéal de spontanéité, d’immédiateté de genre comme le rock – prises multiples, montage, harmonisation, recours à des musiciens de studio, isolation des instruments – , des styles comme le dub, le hiphop ou le dubstep mettent au contraire ces éléments en avant. Ils soulignent eux les aspects techniques de l’enregistrement, les apports créatifs du studio, et les emprunts au passé. En un sens, il s’agit toujours de mettre en évidence un travail, une virtuosité, qui serait ici non plus celle du musicien, mais celle du producteur, qui devient l’inventeur, l’auteur, de la musique. Plusieurs critiques ont reconnu dans cette position de l’artiste comme ingénieur – et vice versa – une orientation très différente des visions précédentes du musicien et du compositeur. Dans son nouveau rôle l’artiste ne peut masquer son rapport référentiel à l’histoire de la musique enregistrée. Il ne peut poursuivre le mythe de pureté, le simulacre, des autres genres. De la même manière que Jean Baudrillard définissait le simulacre comme une apparence qui ne renvoie à aucune réalité, et comme la « vérité qui cache le fait qu’il n’y en a aucune », Mark Fisher (k-punk) définit les tentatives de styles comme le rock de déguiser la part matérielle de la musique (enregistrement, travail de studio, support physique) comme « un désir de revenir à une présence qui n’a jamais existé à l’origine » ; il considère ainsi par contraste l’Hantologie, la spectralité comme une manière de « faire face à cette dépossession, cette privation », qui rend inévitable la présence simultanée de plusieurs couches temporelles, de plusieurs histoires parallèles. Ces doubles, ces fantômes, peuvent être repérés dans de nombreux genres musicaux contemporains, dans l’œuvre de nombreux artistes. Ils ont été définis théoriquement pour la première fois dans les écrits de Ian Penman (notamment « black secret tricknology » dans le magazine The Wire en 1995) ou de David Toop (notamment Haunted Weather : Music, Silence, and Memory en 2004).

Tomoko Sauvage – Ombrophilia

Posted in chronique, experimental, musique with tags , , , , on mars 25, 2010 by noreille

tomoko sauvage by fabonthemoon

Une grande part de la difficulté de la musique expérimentale, pour celui ou celle qui la pratique, consiste à trouver sa voie, une voie qui soit sinon unique, du moins personnelle. Non qu’il s’agisse simplement de se distinguer des autres artistes par un gimmick, un « truc » qui semble original, mais parce que c’est le principe même de cette musique que d’être perpétuellement en quête de nouvelles voies, de nouvelles sonorités, de nouvelles formes de jeu. Pour beaucoup de musiciens, trouver son instrument constitue ainsi la partie la plus difficile du travail artistique. La rencontre avec l’instrument peut alors devenir une révélation, l’illumination qui détermine une vie. Ce fut le cas de Tomoko Sauvage lorsqu’elle découvrit le Jalatharangam lors d’un concert à la cité de la musique à Paris. Aanayampatti Ganesan, héritier d’une longue lignée de musicien pratiquant cette discipline, y venait interpréter un récital exceptionnel sur cet instrument indien rare, constitué d’une série de bols de porcelaine, remplis d’eau à hauteur variable, et joué avec des baguettes de bambou. Le son qui en résulte évoque tantôt le xylophone tantôt le gamelan, et la fluidité de l’eau permet des variations subtiles, des modulations particulières que le Jalatharangam est seul à permettre. Son charme est d’être extrêmement facile à construire – puisqu’il suffit de se procurer quelques bols – et de se prêter à toutes sortes de modifications, de prolongements. Tomoko Sauvage a ainsi remplacé le principe des baguettes de bambou par une série de goutte-à-goutte placés au-dessus des bols, et plongé dans ceux-ci des micros hydrophones captant les ondulations de l’eau et répercutant en les amplifiant les impacts des gouttelettes fracassant la surface. En imprimant un léger roulis au liquide, elle obtient manuellement, de manière naturelle, un effet étonnant de glissement spectral, une surprenante modification de la qualité voyelle du son, ce que nous appellerons plus simplement un effet wah-wah.

Dispositif à fois virtuose et désarmant de simplicité, il a la beauté des choses élémentaires, des choses premières, et évoque une fascination quasi enfantine pour le son de l’eau sous toutes ses formes, la pluie, les vagues, le ressac. Par delà son homogénéité extrême – de l’eau frappant de l’eau – l’instrument suggère d’autres associations d’idée : certains morceaux rappellent ainsi le gamelan, le carillon, les bols tibétains, ou encore le glass-harmonica de Benjamin Franklin. La musique qu’en tire Tomoko Sauvage, calme et méditative, appelant, sans jeu de mot, une forme d’immersion, suscite également le souvenir d’autres expériences. Le balancement régulier de l’eau, le clapotis des gouttes, les résonances légèrement assourdies captées par les hydrophones, se fondent en un paysage sonore à la fois étrange et familier. Il nous replonge dans des situations où notre perception du monde est modifiée, filtrée, par l’élément aquatique. Celles-ci sont parfois prosaïques, mais peuvent être aussi plus profondes. Les titres choisis par la musicienne pour ces morceaux sont ainsi parlant, ils vont du simple « Raindrop Exercise » (« exercice aux gouttes de pluie ») à « Amniotic Life » (« la vie amniotique »).

Tomoko Sauvage sera en concert ce samedi 24 avril à la chapelle Saint-Roch en Volière à Liège. L’ASBL Epiphonie, en collaboration avec la Médiathèque de la Communauté française organise ce concert – durant lequel se produira également le saxophoniste John Butcher – à l’occasion de la sortie de la Sélec 10.

Cindytalk – the crackle of my soul

Posted in chronique, experimental, musique with tags , , , , , , , , on mars 5, 2010 by noreille

On ne s’attendait pas vraiment à un retour de Cindytalk, et encore moins à un retour d’une telle force. On se souvenait du projet de Gordon Sharp pour sa participation au projet This Mortal Coil du label 4AD, et depuis lors, presque rien, l’album Wappinshaw de 1994 passant quasiment inaperçu, et ensuite pas un coup de téléphone, à peine une carte postale. Et pourtant l’homme a voyagé, après l’Ecosse, puis Londres, il s’est successivement établi en Californie, à Hong-Kong, puis au Japon. C’est ainsi dans trois studios successifs, en trois lieux et trois environnement différents, qu’il a entamé la réalisation de cet album, qu’il mettra huit ans à terminer. Travaillant seul pendant longtemps, il va transformer le groupe Cindytalk en un nouveau concept, lui qui avait jusque là été reconnu principalement comme chanteur, allait se lancer en solo dans la conception d’un album entièrement réalisé sur son laptop, à partir de prises de sons diverses, et surtout extrêmement éloigné du format chanson. Dépourvu de rythmes ou de mélodies, le disque est par contre rempli de textures extraordinaires, tantôt délicates, tantôt brutalement stridentes. Le ton est étonnamment dur, les sons sont abrasifs, les constructions sans concessions. L’ensemble est à la fois douloureux et irrésistiblement séducteur, évoquant quelques figures de l’électronique radicale, Kevin Drumm ou  Pita, pour les sons perçants, saturés de bruit blanc, qu’il met en mouvement, mais s’en démarquant par une personnalité très marquée. « The Crackle of My Soul” est publié chez mego, ce qui est une autre indication de la nouvelle orientation de Cindytalk, qui promet de le faire suivre de plusieurs autres productions dans l’année.

Son blog – of ghost and buildings – est rempli à ras-bord d’informations, interviews, extraits sonores inédit (un très beau set noise enregistré à kyoto, notamment) et de liens en tous genres. The Crackle of my Soul » sera suivi d’un split-lp vinyle, réunissant pour une face chacun Robert Hampson et Cindytalk.

Voici un extrait d’un concert à Bordeaux avec son nouveau « backing group ».

Terre Thaemlitz – trans-sister radio

Posted in chronique, experimental, musique, pop, pop culture with tags , , , , , , on janvier 22, 2010 by noreille

Trans-sister radio est le résultat d’une commande faite à Terre Thaemlitz par la Hessischer Rundfunk, il s’agit d’une création radiophonique ayant pour thème le rapport entre transgenre et transport. La thématique du transgenre, de l’ambiguïté sexuelle, à travers les exemples de la transsexualité, de l’homosexualité ou du travestissement, est présente dans toute l’œuvre de Terre Thaemlitz. Ce thème dont il veut préserver la complexité, en dépassant la simple opposition entre hétérosexualité et homosexualité, est pour lui un débat plus large autour de l’identité sexuelle. Ce débat doit aussi aborder selon lui les nombreux cas intermédiaires, qui échappent totalement à cette simple dichotomie, comme tous les cas particuliers, tous les cas minoritaires mais extraordinairement complexes, qui s’écartent de la norme, et mettent en lumière la pression de la conformité, de la normativité. Tout ce qui est conforme à la norme est considéré comme normal, par définition, et cette constante référence à la culture dominante, possède des conséquences politiques, économiques et judiciaires, que Thaemlitz développe dans ce disque. Parmi les exemples abordés, celui d’un transgenre japonais, garçon habillé en fille, montre la multiplicité des approches – transgenre, queer, travestis, metrosexual, androgyne, etc. –  et l’importance du regard social, extrêmement différent au Japon et en occident. L’idée d’une certaine tolérance visuelle, d’aborder cette option comme un simple fashion statement, appliquée aux transgenre comme à d’autres démarches vestimentaires ne nécessitant pas de jugement, est opposée à d’autres circonstances dont est absente cette ouverture d’esprit, ou cette tendance japonaise à éviter la confrontation. Ainsi d’un reality show, illustrant la politique culturelle des identités, à travers l’imposition d’une image stéréotypée des genres. Une jeune fille s’y voit jugée pour ses allures de « garçon manqué », et stigmatisée pour sa déviation des clichés totalitaires concernant l’apparence et le comportement « normal » du sexe féminin.

Un autre point de départ est donné par l’obligation, lors d’un contrôle policier ou d’un passage de frontière, de correspondre visuellement au sexe défini par ses documents d’identité, obligeant la personne à se conformer à sa définition légale, indépendamment de ses propres goûts, convictions ou orientations sexuelles. Un cas assez complexe est illustré par une notification du gouvernement américain, dans sa lutte contre Al-Qaeda, attirant l’attention des policiers et des douaniers sur les risques d’attentats terroristes associés aux coutumes vestimentaires musulmanes. L’idée de cette notice était à l’origine que le vêtement des femmes musulmanes, couvrant presque l’entièreté du corps, jusqu’aux traits du visage, ainsi qu’une gène diplomatique, inter-culturelle, pouvant aller jusqu’à empêcher la fouille corporelle, pourrait hypothétiquement servir de couverture parfaite à un terroriste – mâle – échappant ainsi aux contrôles derrière un déguisement de femme. L’absurdité à relever est que cette possibilité soit envisagée bien avant la possibilité d’une femme terroriste habillée en femme, ou qu’elle prenne plus d’importance que celle d’un homme habillé en homme, par la simple force de la portée imaginaire irrésistible que ce scénario possède, mêlant la coloration paranoïaque de la menace à une outrance issue de films d’espionnage, de thriller, très éloignés du banal quotidien policier. Cette  réglementation ajoute une angoisse supplémentaire aux transgenres, un regard suspect de plus, lors de toute confrontation avec l’autorité.

Thaemlitz ajoute à ce débat son cas personnel, notamment dans le cadre de son visa et de son permis de séjour au Japon. Outre le risque d’accusation de terrorisme, il ajoute que, s’il voyage habillé en homme, ses bagages remplis de vêtements féminins lui font craindre d’autres accusations : le fétichisme ou simplement le vol, voire la contrebande. Il profite ainsi également de son propre cas, qu’il définit comme queer, hétérosexuel et travesti, pour aborder la standardisation réductrice qu’impose des systèmes politiques de surveillance des individus comme les contrôles d’identité, ou les systèmes socio-économiques comme le mariage. Ces deux pratiques sont selon lui une intervention irrecevable de l’état, s’interposant dans la vie privée des individus, et faisant basculer des choix personnels – l’apparence, le vêtement – et interpersonnels – les relations sexuelles et amoureuses entre les individus, du cadre privé – et du domaine romantique – au champ social. Il souligne également l’inadaptation des règlements officiels, basés sur une vision traditionaliste et conservatrice des choix de vie, dans la gestion des cas « intermédiaires », « déviants », imposant un modèle dichotomique homme/femme à des cas de figures transgenres – dans la relation de chaque transgenre à ce qu’il voit comme son « sexe opposé » – et transformant dans son cas sa relation amoureuse en une démarche marchande, facilitant son « immigration économique » au Japon.

Terre Thaemlitz propose depuis l’année passée l’intégrale de son oeuvre (jusqu’ici) , soit 711 titres, 61 heures 29 minutes 40 secondes , sous le titre de DEAD STOCK ARCHIVE – Complete Collected Works. Disponible en plusieurs versions, dont celle-ci, la version « burger en pluche ».


Justin Bennett – Cityscape

Posted in chronique, experimental, musique with tags , , , , , , , on janvier 5, 2010 by noreille

L’enregistrement du son des villes, et la composition de paysages sonores urbains peut rapidement sombrer dans le prosaïsme, la fadeur, et il faut les qualités musicales d’un Justin Bennett pour organiser de manière subtile des sons aussi communs à nos oreilles que le brouhaha et la rumeur des rues. Sans doute est-ce la familiarité qui tend à rendre trivial ce bourdonnement perpétuel qui nous entoure, habitués que nous sommes à le neutraliser, à l’ignorer. Ces sonorités extraites du quotidien doivent, pour être perçues à nouveau, être représentées dans un nouveau contexte, dans un agencement neuf. En éludant le spectaculaire, l’événementiel, ou l’anecdotique, et en se concentrant sur des plans larges, Justin Bennett nous propose une série de paysages urbains tels qu’on pourrait les entendre du haut d’un balcon, ou par une fenêtre ouverte. C’est ici une ambiance générale, l’ « aura » de chaque ville, qui nous est présentée. Les distinctions entre elles sont quelquefois floues, mais, s’il est difficile d’isoler et de reconnaître à coup sûr les villes sélectionnées, on perçoit nettement les différentes qualités sonores de chacune. Enregistrée sur une période de trois ans, de 1993 à 1996 dans des villes aussi dissemblables que La Hayes, Paris, Rotterdam, Lisbonne, Hambourg, Tanger, Amsterdam, Fès, Münster et Prague, la pièce se déroule d’un seul tenant, comme un long carnet de voyage, un travelogue où d’invisibles tunnels secrets relieraient instantanément chaque cité aux autres, permettant une transition souple, imperceptible, entre chaque environnement sonore. Justin Bennett a une longue expérience de ce type de composition, qu’il utilise dans ses créations radiophoniques comme dans ses installations audio-visuelles. Sa prédilection pour les ambiances minimalistes, presque neutres, l’amène à créer des assemblages complexes, parcourant des micro-variations subtiles. Ces paysages en demi-teintes semblent, si on n’y prend garde, être totalement statiques et uniformes, mais sont en réalités constitués d’une grande variété de textures, de densités, de perspectives, enchaînées, entrelacées, tuilées, pour ne faire plus qu’un seul panorama, un seul horizon. S’il peut se glisser à l’arrière-plan, et se mêler sans problème au bruit ambiant, le disque résiste également à une attention soutenue, et une écoute au casque en révèle toute la finesse, à la fois comme document sonore et comme création musicale. Il parvient alors à être à la fois précis, rempli d’information, et complètement immersif. On comprend aisément la volonté de Justin Bennett de concentrer l’essentiel de son travail dans le domaine de l’installation sonore où ses pièces peuvent être présentées soit in situ dans un rapport direct avec le visuel, soit de la manière enveloppante qui convient à sa démarche.

quelques liens:

the mosque of Tanger – un soundscape de Tanger à travers les différents appels à la prière qui résonnent dans la ville.

le site du label unsound.

une discographie/catalogue d’expo/bio … complete de Justin Bennett sur BMBCON, avec des liens vers ses soundwalks d’Amterdam.

Christopher McFall – the city of almost

Posted in chronique, experimental, musique with tags , , , , , , , , on décembre 16, 2009 by noreille

Christopher McFall est un musicien qui a publié des pièces sur la plupart de mes netlabels favoris : CON-V, Homophoni, Alg-a, And/OAR… Il a également publié il y a quelques années un cd intitulé Four Feels for Fire sur le label entr’acte, ce qui est encore une fois un gage de qualité. Avec une remarquable constance, il développe un travail à long terme, basé sur son environnement et, de plus en plus, sur ses sentiments par rapport à celui-ci. Christopher McFall est originaire de Kansas City. Il travaille à partir de field-recordings et de bandes magnétiques, qu’il traite informatiquement. La plupart de ses pièces se basent sur les ambiances particulières des régions industrielles du Kansas et du Missouri. Ces régions, dévastées par la crise et laissées à l’abandon, sont le prétexte à des compositions reflétant la ruine, la perte de sens, de finalité de cet environnement déchu, rendu à la poussière et à la chaleur. Entamées dans un mode relativement documentaire, ses prises de sons ont rapidement donné lieu à un traitement fort différent, qui ne restituerait plus simplement la réalité de ces friches industrielles, de ces bâtiments saccagés, ou en voie de rénovation, de ces zones longtemps délaissées et aujourd’hui en cours de gentrification. Si le commentaire est toujours présent dans le choix des lieux à enregistrer et à « illustrer », c’est de plus en plus un point de vue qui est exprimé, à la fois interprétation d’une situation socio-économique, et vision de plus en plus impressionniste de l’auteur. Le field-recording est ainsi, comme la photographie, un genre qui oscille continuellement entre une objectivité impossible et une vision artistique qui resterait résolument consciente des limitations du statut d’ « auteur » , qui tiendrait compte de la part du hasard, de la part de circonstances imprévisibles, de la part de données immanentes, qui rentrent dans le processus de création. La proportion de contribution personnelle de l’artiste est à mettre en balance avec la participation d’éléments purement arbitraires, de contingences, de conjonctures. Sans rejeter ce postulat, Christopher McFall intègre depuis quelques temps un plus grand apport subjectif dans ces compositions, les rehaussant de sa propre réponse émotionnelle à son « biotope », traduisant ambiance et atmosphère à travers un filtre à la fois biographique et affectif, cherchant à appliquer à son œuvre « de l’intention, de la cohérence, et de l’esthétique ». A l’opposé des positions strictement documentaires, prétendument objectives, de l’école de l’écologie sonore (de Murray Schafer à Hildegard Westerkamp), McFall colore ses enregistrements de ses propres sensations.  Il les retravaille pour n’en conserver que quelques éléments significatifs, les réorganise en tableaux nostalgiques, calquant sa palette sonore sur la détérioration qui l’entoure. Ainsi on trouve dans son nouvel album the city of almost sorti sur le label  sourdine des échos des rues , des bâtiments, des chantiers, des usines désaffectées de son Kansas city, des reflets du vent, de l’orage, de la pluie, mais aussi des réminiscences des habitants de la région, quelques voix, des choeurs fantômatiques, … Proche d’un William Basinski ou d’un Jim Haynes pour sa capacité à associer à l’usure, à la dégénération, à la déterioration, imitée dans sa musique par la dégradation systématique et volontaire des enregistrement, une signification métaphorique, sentimentale. Ses textures reproduisent la poussière, la rouille, la ruine…  mais aussi l’inquiétude, la nostalgie, l’émerveillement, la peur … Loin d’une simple carte postale sonore, le disque est avant tout une confrontation entre un paysage et l’âme et le cerveau du sujet qui l’habite.