Retour à la conspiration.

Trois films à ajouter au dossier « complot » : « Missing », de Costa-gavras, « The Parallax View », de A.J. Pakula et « The Package » d’Andrew Davis.

Le film Missing de Constantin Costa-gavras, tourné en 1982, nous apporte quelques données complémentaires dans le dossier du film de complot. S’il est réalisé quelques temps après l’age d’or du genre, les années 60 et 70, il n’en apporte pas moins plusieurs éléments d’importance. S’il remplace les caractéristiques paranoïaques des films précédents, et leur complot flou, indéterminé, par un film politique basé sur une histoire réelle, il conserve toutefois les principaux éléments du film de complot : l’enquête que lance le personnage de Jack Lemmon sur la disparition de son fils va être contrecarrée à chaque instant par les mensonges des officiels qu’il rencontre. La tension et la peur vont augmenter au fil du film au fur et à mesure de la découverte de l’étendue du complot, c’est à dire de l’implication des Etats-Unis dans ce coup d’état en un pays d’Amérique Latine (un Chili de Pinochet à peine déguisé). L’essentiel du film s’est déroulé avant le début de cette enquête, et le spectateur a déjà été témoin de la majeure partie des événements qui ont précédé la disparition du jeune homme. Il est déjà convaincu de l’existence d’une forme de complot. C’est donc à travers le personnage de Jack Lemmon que cette découverte doit se re-produire, et se révéler.

En cela le film se base sur un excellent motif scénaristique, Jack Lemmon est un américain de droite, membre de la Première Église du Christ Scientiste, et qui juge très violemment le style de vie, bohème et teinté de gauchisme à ses yeux, de son fils et de sa belle-fille. Il va passer la première partie du film à chercher ce que son fils a pu faire de mal pour se voir arrêter. Il lui est impossible d’envisager l’arbitraire de la Junte au pouvoir et encore moins celui du gouvernement américain. Son fils a disparu, il est donc forcément coupable. Il lui faudra passer par le calvaire de son enquête pour accorder crédit aux déclarations de sa belle-fille, et pour retrouver une forme de respect pour son fils, … mais trop tard. La transformation du personnage et son épiphanie finale re-présente les deux tropes principaux du film de complot : la fin de l’innocence et la perte de confiance dans l’autorité. La fin de l’innocence est à prendre ici au sens quasi judiciaire du terme, en plus du sens classique de découverte de la réalité et de perte des illusions de jeunesse. En cela, le choix de faire du personnage de Jack Lemmon tout le contraire d’un idéaliste est un des points forts du film, et ce qui le rend d’autant plus efficace dans sa dénonciation des conspirations politiques américaines. Comme l’écrit Fredric Jameson dans « La totalité comme complot », il n’est plus possible dès les années 70 de recourir comme par le passé à l’ancienne figure du « héros positif » : « Si l’on a décrit la période post-moderne comme l’ère du cynisme universel, c’est surtout parce qu’elle a triomphalement démystifié toute valeur, et réduit tout à l’instrumentalité : les restes de valeur se présentent à nous comme propagande ou sentimentalisme. Mais la rhétorique de la démystification cynique exige une certaine modestie. Personne ne doit tirer profit de la corruption universelle du système (…) de sorte que l’absence de héros vient authentifier le document et démontrer la thèse[1]

Jameson démontre cette disparition à travers plusieurs exemples du cinéma de complot, notamment « The Parallax View », traduit en français par « A Cause D’un Assassinat » et « Les Hommes Du Président », tous deux de A.J. Pakula. Le personnage central du premier, interprété par Warren Beatty, violent, rebelle, « borderline », introduit cette donnée pathologique qui empêche d’y voir un héros classique, qui serait conscient de son devoir et de son propre héroïsme. Jameson : « Mais dans A Cause D’un Assassinat, il n’est pas nécessaire que le protagoniste apporte une contribution positive, à moins que, pour triompher de la dissimulation du complot, il ne faille lui opposer quelques résistance. Car la belligérance rebelle du personnage joué par Warren Beatty, son manque de coopération caractériel, se trouve déjà au service d l’épistémologique ; en outre, dans un monde bureaucratique où la cartographie cognitive demeure la forme suprême de praxis, la seule qui reste aussi, l’agressivité déployée pour traquer la vérité devient utopique, du moins l’espace d’un instant. [2]» L’idée même d’innocence est remise en question, comme dans « Missing », par le personnage principal et à travers lui. Le scénario le livre, pieds et poings liés, à la conspiration. Loin d’être un innocent, broyé par le complot, son caractère-même l’aide à infiltrer l’ « organisation » et le place de facto dans le camp de ce complot. Il en sera la victime désignée, pour avoir trop bien correspondu au profil que celle-ci requérait. Un profil qui sera défini, de manière presque scientifique par un test évaluant sa colère, sa réaction à la violence, son rapport à l’autorité, etc… Nouvelle figure du complot, cette forme d’analyse, qui peut être décodée comme un lavage de cerveau, deviendra une figure, un gimmick, depuis « The Manchurian Candidate » de John Frankenheimer, aux séquences de re-programmation d’ « Orange Mécanique » de Stanley Kubric, jusqu’à la reproduction de l’expérience célèbre de John Milgram dans « I comme Icare » d’Henri Verneuil. Une génération marquée par les crimes incompréhensibles d’assassins célèbres comme Lee Harvey Oswald, ou de tueurs en série comme Charles Whitman qui abattit quatorze personnes au hasard du haut d’un toit de l’université d’Austin, va trouver là un semblant de réconfort scientifique. Pour cette génération, une explication comme celle proposée par les films de complot, sous la forme de conspiration, de manipulation, et jusqu’au lavage de cerveau, avait quelque chose de rassurant.

L’autre partie de l’épiphanie de Jack Lemmon, la perte de confiance dans l’autorité, personnalisée par le gouvernement, ou l’armée, est elle aussi exemplaire. Quelques moments forts se sont imposés à l’imaginaire américain dans ces deux décades 60 et 70, pour devenir des « évènements traumatiques primitifs» : l’assassinat de JFKennedy, bien sûr, et les rumeurs de complot qui l’ont accompagné, l’assassinat de Martin Luther King, l’affaire du Watergate et l’aveu de culpabilité du président Nixon dans cette foireuse histoire d’espionnage interne. Ces affaires et ces scandales vont encore conforter et renforcer la crise de confiance déjà entamée par la guerre du Vietnam et la gueule de bois qui suivit le Summer of Love de la décade précédente. Une méfiance généralisée dans l’Armée, la Police et les politiciens de tous bords, et la révélation progressive du rôle joué en secret par les Etats-Unis dans diverses opérations de « sale guerre », de « guerre de l’ombre », vont asseoir la conspiration dans l’inconscient collectif. Des auteurs et des cinéastes vont se spécialiser dans un genre nouveau, alimenté encore par la guerre froide : le film d’espionnage va se transformer en film de conspiration lorsque la puissance ennemie ne sera plus étrangère mais un ennemi interne, infiltré dans les plus hautes sphères du gouvernement, voire lorsque l’ennemi est le gouvernement lui-même. Ici encore, le complot sépare la sphère officielle, publique, de la sphère privée, ou individuelle au fur et à mesure que celui-ci se retranche dans le cercle de gens auquel il peut faire confiance, et que ce cercle se restreint pour, quelquefois, le laisser, totalement seul.

Ici encore on peut comparer deux films de complot dans le traitement qu’ils donnent de la conspiration : « The Package » d’Andrew Davis et « The Parallax View » à nouveau. Dans le premier, une tentative d’assassinat plonge le personnage de Gene Hackman dans une conspiration dont il devient le centre involontaire. Manipulé, téléguidé, il va devenir le coupable idéal qui fera diversion tandis que le tueur réel progressera dans la préparation de son coup. Deux choses distinguent ce film du film de Pakula, qui fonctionne pourtant lui-aussi sur le thème du Patsy, le pigeon qu’on utilise comme paravent, le tueur-écran, victime sacrifiée au complot, issue du personnage de Lee Harvey Oswald tel qu’il est devenu dans l’imaginaire du public. L’une est l’étrange happy end final, où, la tentative d’assassinat empêchée, tout semble rentrer dans l’ordre. La conspiration se limitait, semble t’il alors, à un petit nombre d’éléments extrémistes (néo-nazis américains et fanatiques soviétiques) ligués pour enrayer la fin de la guerre froide, et précipiter l’affrontement final. En cela, le film reste avant tout une excellente histoire d’espionnage classique. Mais la paranoïa, typique des films de complot, s’estompe avec ce final. La personnification du complot dans quelques généraux russes et américains, leur nombre réduit et fini, met un terme à ce qui rendait la machination inquiétante au début du film. A l’inverse, « The Parallax View » correspond à ce que Jameson définit comme les deux composantes fondamentales du complot : « un réseau potentiellement infini, ainsi qu’une explication plausible de son invisibilité ; en d’autres termes, le collectif et l’épistémologique[3] .» Pakula laisse sa conspiration ouverte, on connaît le visage de quelques-uns des conjurés, mais on n’en connaît pas le nombre exact. Cette potentielle ouverture à l’infini, à la totalité, est ce qui fait basculer le film du simple crime au complot. La conjuration n’est pas ici un « simple » meurtre, ni même un coup d’état, mais un système. L’existence de la corporation Parallax, et son implication dans divers attentats et assassinats, est somme toute moins effrayante que le cover-up, mise en scène de justice qui les suivent et que Pakula place en début et fin de son film. La commission d’enquête, allusion à peine déguisée à la Warren commission qui enquêta sur l’assassinat de JFK, est le clou dans le cercueil de l’espoir. Cette clôture totale de toute possibilité de dénonciation du complot, et par là de toute échappatoire à la conspiration.

(à suivre)


[1] Jameson, « La totalité comme complot », ed.les prairies ordinaires, p.97

[2] jameson, op.cit, p.96

[3] Jameson : op.cit, p.29

3 Réponses to “Retour à la conspiration.”

  1. krotchka Says:

    Peut-on considérer la trilogie Matrix comme une réinterprétation particulièrement perverse de la théorie du complot ? Où le personnage de Neo est à la fois l’élément perturbateur du système, dont l’existence est néanmoins indispensable à la survie de ce système ? Dans la même veine, je pense aussi à Minority Report, de P. K. Dick, adapté au cinéma par Spielberg.

  2. noreille Says:

    Matrix est effectivement l’aboutissement final de la théorie de la conspiration (quoiqu’on pense du film par ailleurs). Slavoj Zizek, encore lui, a écrit des dizaines de pages sur le sujet. L’apport de P.K.Dick en particulier et de la science fiction en général sera le sujet d’un prochain texte… (promis)

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