Archive for the pop culture Category

Tôkyô ! – Michel Gondry/Leos Carax/Bong Joon-Ho

Posted in chronique, cinema, pop culture with tags , , , , , , , , , , , , on mars 10, 2009 by noreille

tokyo by fabonthemoon

Tôkyô, la ville, est un sujet difficile. Ville sans centre-ville, ville-collage, multiple et infinie, c’est une chimère aux multiples personnalités, au visage changeant. A Tôkyô, le décor échappe à la perception, on ne peut en saisir qu’un quartier à la fois, et encore, on ne peut découvrir la ville que partiellement, un fragment à la fois. C’est pourquoi Hou-Hsiao-Hsien par exemple, s’était concentré sur un seul quartier, Minowa-bashi, pour son très beau « Café-lumière », c’est pourquoi Ozu ou Kurosawa ne les ont eux aussi explorés qu’un à un, film par film, c’est pourquoi également Sofia Coppola s’est limitée à une ou deux chambres d’hôtel. C’est aussi pourquoi les 3 réalisateurs de « Tôkyô ! » se sont rigoureusement abstenu de parler de la ville dans leur film. Tôkyô n’est ici qu’un paysage, prétexte urbain reliant les épisodes de ce triptyque ; La ville n’est pas ici la thématique, quoi qu’on dise, pas plus que le Japon ne le serait. Si les trois films de ce « Tôkyô ! »,  « Interior design » de Michel Gondry,  » Merde » de Léos Carax  et « Shaking Tokyo » de Bong Joon-ho, ont un thème commun c’est plutôt du côté des personnages qu’il faut le chercher. Une même aliénation, un même enfermement, les animent, traités de trois manières très différentes, dans trois Tôkyô différents. Chacun de ces Tôkyô illustre à son tour une forme de cette aliénation par une fable, une parabole.

tokyogondry

Michel Gondry poursuit son exploration d’un fantastique où la réalité, l’imaginaire et le rêve se confondent, et échangent leur rôles, pour voir. Son personnage principal, jeune fille montée à Tokyo avec son ami, cinéaste, s’enferme progressivement dans une situation inextricable. Perdant progressivement valeur à ses propres yeux, elle voit son monde se réduire de plus en plus, se rabougrir. Condamné à l’effacement, à la désagrégation, par la négligence de ses amis et la désinvolture de son compagnon, elle va disparaître, se réifier, devenir invisible au regard de tous, se disloquer littéralement comme figurativement. A l’opposé d’une solution de facilité, l’exutoire choisi est une forme presque freudienne de détournement, une forme lacanienne de déplacement, une farce de son propre cerveau. Trouver son but et sa place dans la vie est pour son antihéroïne une épreuve insurmontable qui va la mener à l’évanouissement et à la métamorphose. Elle trouvera pourtant une forme de consolation, presque de guérison, dans un dénouement très oriental. Comme dans une version happy-end des romans d’Edogawa Ranpo, un fantastique brut, absurde, répond à une réalité intenable.

tokiocarax

L’épisode de Leos Carax est d’ores et déjà le plus commenté. Carax est un cinéaste rare, parcimonieux, dont le dernier film, « Pola X » remonte à dix ans. En trois longs métrages depuis ses débuts en 1981, Carax a été successivement la révélation du cinéma Français, sa coqueluche, puis son enfant terrible. Michel Gondry raconte avoir accepté le projet de Tokyo parce que le nom de Carax était pressenti. Il dit de lui qu’il est celui qui a rendu possible l’espoir d’un cinéma français débarrassé du clivage traditionnel entre le cinéma d’art et d’essai, et le cinéma populaire, rendant possible une troisième voie, indépendante, qui échapperait au diktats étouffants de l’un et au nivellement par le bas de l’autre. Sa participation est une surprise, d’autant plus inattendue qu’il s’agit ici d’un film collectif. C’est l’occasion pour lui de réaliser une grosse farce, une potacherie énorme et drôle où son alter-ego monstrueux, Denis Lavant, sème la panique, la ruine et la destruction dans un Tokyo qui n’en demandait pas tant. Sorti des égouts, il vole, il effraie, il choque, et il tue. Ses motivations sont simples: il n’aime pas les gens, et surtout pas les japonais, qui sont si laids. Malheureusement pour lui, son « dieu » l’envoie toujours dans les endroits qu’il aime le moins. Barbu hirsute et roux, parlant une langue incompréhensible faite de cris, de gémissements, de claquements de dents et d’auto-gifles, les japonais ne savent que faire de lui, et il faudra l’intercession d’un avocat français (Jean-François Balmer), une des deux seules personnes au monde capables de comprendre le langage de celui qui se fait appeler tout simplement « merde », pour pouvoir lancer son jugement, un procès controversé qui divise le Japon, ainsi que le reste du monde. Figure extrême de l’autre irréductible et inacceptable, « merde » est régressif, innocent et coupable comme un animal, inhumain et irréconciliable. Le générique de fin promet, mais c’est sans doute la chute de la farce, de nouvelles aventures avec « le retour de Merde à New-York ».

tokyobongjoonho

Bong Joon Soo est le plus jeune des trois cinéastes, mais il a déjà derrière lui quelques films excellents, comédie triste, douce-amère, comme « barking dog », ou films de genre transposés de manière très personnelle comme « Memories of a Murder » ou « the Host ». Son épisode est peut-être le plus inscrit dans une réalité asiatique, sinon japonaise. Il est toutefois ouvert sur l’universel, son personnage d’hikikomori est japonais par accident, par hasard, mais il ne pouvait exister que dans une metropole géante comme Tôkyô. Vision radicale de l’individualisme maladif, Otaku au japon, weirdo, nerd, freak , « grand timide » chez nous, il est prémonitoire d’un danger qui nous guette, d’un futur possible qu’il faut prévenir. Plus encore que la perte d’individualité qui faisait peur auparavant, c’est aujourd’hui l’excès d’individualité qui est devenu une menace, si l’homme prend la plus facile des tangentes: l’autarcie. Le monde extérieur est difficile, le contact avec l’autre, les autres, est encore plus difficile, la solution est de s’échapper dans l’espace privé et de s’y enfermer volontairement, définitivement. Déconnexion, retrait du monde, ermitage moderne, réclusion  anachorétique. Le personnage de Bong ne peut plus croiser le regard des autres. Il n’est plus sorti de chez lui depuis onze ans, sa vie est parfaite, ordonnée et réglée. Sa solitude choisie, son isolement sont sa carapace contre l’angoisse de vivre. Il faudra un tremblement de terre et une livreuse de pizza pour mettre en miette cette certitude, cette perfection, et le pousser à l’inconcevable.

un moment gothique

Posted in pop culture with tags , on février 28, 2009 by noreille

Le dénommé Jim Clark a eu l’idée d’animer quelques-uns de ses poèmes favoris parmi l’oeuvre d’Edgar Allan Poe. Après le classique The Raven, et Annabel Lee, basés sur des lectures de poèmes par Basil Rathbone, il; a également réalisé ce très beau For Annie d’après une lecture de l’admirable Gavin Friday. Cette lecture est extraite d’un album produit par Hal Willner en hommage à EAPoe, et intitulé « Closed on account of rabies« . Marianne Faithfull, Christopher Walken, Iggy Pop, Ken Nordine, Diamanda Galás et d’autres y lisaient quelques morceaux choisis.

Pour mémoire, Gavin Friday c’est également ceci et ceci.

Yma Sumac RIP

Posted in experimental, pop, pop culture with tags on novembre 4, 2008 by noreille

LaibachKunstDerFuge

Posted in experimental, pop, pop culture with tags , , , , on octobre 15, 2008 by noreille

Objet incongru, « Kunst der Fuge » de Laibach, a t’il été enregistré pour le seul plaisir de publier un disque intitulé « Laibach play Bach » ? Ce qui n’est pas, avouons-le, le plus grand des jeux de mots.

Comme l’indique le dossier de presse accompagnant ce nouveau projet, cette interprétation de « l’Art de la Fugue » de Jean-Sébastien Bach par Laibach n’est pas un « simple » concert de Laibach, mais une performance-installation, un concert pour “ Kreuzschach und vier Schachspieler”, accompagné d’une bande-son et de visuels. Ce projet a été créé en 2006 et la première en a été donnée lors de la Bachfest de Leipzig. Dernier né d’une longue série de projets de reprises, après Queen, Opus, les Beatles et les Stones, les hymnes nationaux, c’est cette fois encore à une pierre angulaire de la musique occidentale que s’attaque le collectif. Sommet d’une carrière dédiée à une musique programmatique, basée sur une forme stricte d’écriture contrapuntique, l’ « Art de la fugue » est considéré comme le modèle insurpassable dont se sont inspiré tous les siècles suivants. Genre hautement intellectuel, axé sur la résolution de problèmes formels de structure, utilisant toute la panoplie des ressources transformationnelles et imitatives du canon et du ricercare, la fugue est considérée par ses détracteurs comme par ses admirateurs comme un exercice intellectuel, théorique et formel. Néanmoins, si elle est célébrée pour son approche mathématique rigoriste, l’œuvre brille également pour son aspect ludique, ses jeux formels. C’est bien sûr une des choses qui rapprochent Bach et Laibach.

Le projet est comme à l’accoutumée assorti d’un accompagnement conceptuel. L’œuvre de Bach a longtemps symbolisé une certaine rigueur soi-disant germanique, et est considéré comme l’archétype de l’œuvre exigeante et autoritaire. Ainsi Bach se trouve à son corps défendant ajouté au dossier totalitaire développé par Laibach depuis les débuts du groupe, dossier traquant le totalitarisme tant dans sa version politique que dans ses formes artistiques, en cherchant les symboles dans les avant-gardes historiques comme dans l’art nationaliste. Ainsi le détournement de l’œuvre de Bach durant les années 1933 à 1945, cherchant à en faire le symbole de l ‘« Ordre Allemand » est proche de la préoccupation du groupe pour la corruption des avant-gardes d’Europe de l’Est (pensons à Malevitch ou aux constructivistes), détournées par le système et l’idéologie officielle.

Une autre clé du projet est à trouver dans l’absence, dans l’ « Art de la fugue », d’indications instrumentales, laissant libre choix aux interprètes éventuels d’en faire une version pour harmonica ou pour kazoo si tel était leur désir. Inspiré par la structure algorithmique de l’œuvre, Laibach s’est attelé à en faire une version informatique, créant un pont entre J.S. Bach et des pionniers de la techno comme Kraftwerk. La figure de Kraftwerk est en effet convoquée dans l’esprit de la musique comme dans le dispositif scénique, présentant les membres de Laibach (le leader Milan Fras excepté, absent de ce projet) dans une mise en scène sévère et froide rappelant celle de Kraftwerk lors de la tournée minimum-maximum, par exemple. Une dernière clé, qui n’en est pas vraiment une, mais bien plutôt une interférence, venant brouiller les pistes trop simples, est l’ajout au quatuor de quatre joueurs d’échec, entreprenant une partie sur le plateau de jeux d’échec croisé, pour quatre personnes, inventé par George Hope Verney, et ressemblant comme de bien entendu à la croix servant au groupe de logo. Mais la clé principale est à trouver dans l’épigraphe ornant le livret :

It’s easy to play any musical instrument : all you have to do is touch the right key at the right time and the instrument will play itself. Johann Sebastian Bach

It’s easy to play Bach : all you have to do is open the right program on the right computer and Bach will play itself. Laibach


la corneille d’or

Posted in pop, pop culture with tags , on octobre 14, 2008 by noreille

Le comité

Posted in cinema, complot, pop culture with tags , , , , , , on octobre 1, 2008 by noreille

(The Commitee,

réalisé par Peter Sykes, écrit par Max Steuer)

J’aimerais beaucoup commencer ce post par autre chose que « The Committee » est un film étonnant, ou une platitude de ce genre. Réalisé par Peter Sykes, et écrit par l’étrange Max Steuer, ce film porte pourtant toutes les marques et les stygmates du film-culte. En grande partie pour son (faux-)aspect dadaiste, incompréhensible, voire, lachons le mot et retirons le immédiatement… surréaliste. En grande partie aussi pour sa bande son, signée par un jeune Pink Floyd, qui ne se foule pas, ceci dit, et pour une apparition, mirifique celle-là, de The Crazy World of Arthur Brown, ce qui en fait un objet pop immédiat et lui vaut sans doute aujourd’hui sa réédition dans la série « Martyrs Of Pop » de la collection « Chalet Pointu ». Alors de quoi s’agit-il? C’est là que les choses se corsent… Non que l’intrigue soit impossible à résumer, ou que les thèmes soient désespérément obscurs… Mais le film n’est pas là. Ecrit dans l’atmosphère intellectuelle des années soixante, un thème comme celui du film, les limites de la liberté individuelle, le bien et le mal vus à travers le filtre d’un contrôle social proto-totalitaire, était alors neuf, mais semble aujourd’hui dépassé. On peut arguer au contraire que, s’il est à présent un peu passé de mode, c’est sans doute parce qu’une bonne partie de la réflexion amorcée alors sur le totalitarisme, le contrôle des masses, et la conspiration des élites, est passée à la trappe des années de plomb. Les thèmes n’ont pourtant jamais été autant d’actualité, mais la réflexion sur le sujet, elle, ou plutôt son illustration narrative, a été abandonnée depuis plus de vingt ans. Inclure autant de politique et de philosophie dans un film a été pendant longtemps à peine pensable dans le cinéma populaire.

Nous avons ici affaire à un film qui donne toutes les apparences d’un film improvisé, presque amateur, et pourtant, il suffit de quelques minutes des suppléments pour vérifier que ce qui est parvenu à l’écran a été décidé par les deux responsables, Peter Sykes et Max Steuer, et est le résultat de discussions qu’on imagine longues et ardues. Rien n’a ici été laissé au hasard. Les dialogues, si étranges à nos oreilles actuelles, sont le résultat d’une contagion, que Steuer regrette aujourd’hui, du théâtre de l’absurde, de l’écriture d’Harold Pinter, ou les théories de RD Laing, si populaires alors. Mais la structure, les ellipses, les effets d’escamotages et le montage halluciné, lui, a été calculé avec la froideur d’un économiste britannique. Max Steuer (dont c’est la nationalité et la profession) s’explique avec une lucidité et une précision étonnante quant à ce film, son seul film. Il le considère comme un exposé, un film d’idée, une traduction narrative issue d’une réflexion sur la vie de l’individu en société, et l’impossibilité d’une vie hors de celle-ci. Il faut concéder à cette époque un certain culot. Combien de films pourraient se faire aujourd’hui avec un tel pitch, un tel synopsis? qui ne soit pas un premier film indépendant auto-financé? Ni dirigé par David Lynch?

Servi par une esthétique glaciale, filmée dans un noir et blanc léché par Ian Wilson, par quelques personnes qui établiront l’année suivante l’esthétique du feuilleton « Chapeau Melon et Bottes de Cuir », le film est une longue conversation, entre le protagoniste principal, ainsi nommé au générique (central character), interprété par Paul Jones, alors leader du groupe Manfred Mann et le directeur du « comité », interprété par Robert Lloyd. Le film oscille entre l’errance de « L’année dernière à Marienbad » et une excentricité et une froideur britannique développée plus tard par des série comme « Chapeau Melon Et Bottes De Cuir » ou « Le Prisonnier ». Conspiration, non-dit, comité occulte, malgré le côté bavard du film, beaucoup de choses parviennent à n’être que suggérées, ce qui rend le film à la foid profond et bizarrement léger.

Le Goût de la Ruine

Posted in experimental, pop culture with tags , , , , , , , , on septembre 23, 2008 by noreille

Carl Michael von Hausswolff / Thomas Nordanstad (SWE)

Hashima, Japan

2002 DVD, 400 x 300 cm video projection, 30 min. loop, stereo sound, seats

Ce fut pendant longtemps l’île la plus peuplée du monde, proportionnellement, avec ses 5000 habitants pour 60000 m2. A sa plus grande époque, cela faisait grosso modo 835 personnes par hectares pour la totalité de l’île et une pointe de 1391 personnes par hectare pour le quartier résidentiel. En comparaison, le quartier de Warabi, à Tokyo, réputé comme un des plus dense au monde, ne loge « que » 141 personnes par hectare. Aujourd’hui, c’est une île déserte.

A la fin du xixème siècle, la firme Mitsubishi se lance dans l’exploitation du charbon et transforme l’île de Hashima en un énorme centre industriel, construisant sur l’île des usines d’extractions du charbon et un dortoir géant pour la main d’œuvre, venue s’installer sur l’île avec femmes et enfants. Lorsque le pétrole détrônera la demande en charbon, dans les années soixante, et rendra l’exploitation d’Hashima obsolète, la firme se retirera de l’île, la laissant en l’état. Le dernier habitant est parti en 1974, et ne reste aujourd’hui sur place qu’une ville fantôme, gigantesque vaisseau de béton, fascinante aberration architecturale.

Construite quasi exclusivement en béton, l’île donne un rare exemple d’architecture industrielle de ce type. Protégée de la mer par un imposant mur, de béton toujours, elle semble avoir été entièrement bâtie par la main de l’homme. Il était naturel que des ruines aussi impressionnantes et aussi particulières attirent les artistes, malgré l’interdiction officielle de se rendre sur l’île. C’est le cas de nombreux photographes, comme Ross Mcdermott ou Yuji Saiga, ou de musiciens comme Mika Björklund. C’est également le cas de CM von Hausswolff et Thomas Nordanstad, qui en 2002 s’associaient pour produire « Hashima, Japan », un projet comprenant une installation photographique, un documentaire suivant un ancien habitant de l’île retrouvant les lieux de son enfance, ainsi qu’un paysage sonore de von Hausswolff.

Dépouillé à l’extrème, austère presque, le projet installe un rythme lent, majestueux et mélancolique. Les images se succèdent comme celles d’un cataclysme, une vision apocalyptique que l’aspect industriel et contemporain, et à la fois intemporel, des lieux nous rend proche. Comme les photos de Ryuji Miyamoto documentant le tremblement de terre de Kobe en 1985, ou les nombreux sites documentant les désastres causés par l’ouragan Katrina, c’est la proximité qui rend ces images fascinantes. Mais dans le cas de Hashima, le désastre n’est jamais arrivé, le séisme ne s’est jamais déclaré. Les ruines ne sont pas celles d’une destruction, mais d’un abandon, d’une désertion. Désastre humain, tragédie, toutes les interprétations sont permises ; Comme dans les villes fantôme de l’ouest américain, rien dans ces ruines ne permet de savoir comment et pourquoi a eu lieu l’évacuation. Comme ces villes minières épuisées et abandonnées, il reste un sentiment étrange d’exode précipité, de fuite urgente, dans les détails laissés sur place, les menus objets oubliés, ou au contraire ceux trop encombrants pour être emportés.

Mais ce qui fascine par dessus tout, c’est ce trouble indéfinissable que provoque les ruines, et en a fait pour les artistes, à diverses époque de l’humanité, un objet de séduction envoûtant. Comme le raconte Jean-Marc Poiron dans ses « Fragments d’une histoire de la sensibilité » : « La redécouverte de l’Antiquité, en Italie, au cours des XIVe et XVe siècles, va modifier le regard sur les ruines romaines. Pétrarque, à l’origine de tout un courant littéraire, articule ruines visibles et souvenirs livresques pour reconstituer la grandeur de la Rome antique. Cependant, les vestiges n’existent à ses yeux que comme les restes d’un passé glorieux, opposés à la déchéance de la cité moderne. Ce sont les peintres – en particulier ceux du Nord, qui font le voyage à Rome – qui, les premiers, vont commencer à considérer les ruines pour elles-mêmes et s’attacher à les représenter avec exactitude. S’ensuit un véritable recensement, qui sera diffusé dans toute l’Europe par la gravure. »

Il ne faut pourtant pas croire que cette fascination soit universelle, ni qu’elle ait toujours existé. Bien des cultures, et bien des époques, ignorent cet attrait pervers pour les ruines. Il ne faut pas non plus croire que cet attrait ait toujours eu la même signification. Si la renaissance y accolait une signification religieuse, dans la destruction par le temps, ou les cataclysmes, du symbole de l’orgueil des hommes, les Lumières en donneront une toute autre vision. Jean-Marc Poiron, toujours : « C’est Diderot qui invente, dans ses Salons, la notion de « poétique des ruines ». Cet intérêt renouvelé a de multiples explications : le goût de l’exotisme, le succès des « journaux » de voyages, un certain relativisme historique, enfin une laïcisation de la notion de sublime. Cette fascination va être amplifiée par les découvertes d’Herculanum et de Pompéi. Les jardins eux-mêmes ne se conçoivent plus sans fausses ruines, appelées « fabriques ». Pour Diderot, les ruines exigent solitude et recueillement. Elles engagent à une réflexion historique et philosophique sur les empires et les civilisations, à une méditation sur le temps passé, mais aussi sur le temps à venir (on imagine les ruines futures, comme dans L’An 2440 de Louis Sébastien Mercier). Mais surtout, elles sont belles en elles-mêmes, plus émouvantes pour « les âmes sensibles » que le bâtiment originel. »

Sabine Forero-Mendoza rappelera dans son livre « Le temps des ruines » que la fascination gothique d’écrivains romantiques comme Chateaubriand était déjà une relecture, dans un registre chrétien morbide, de thèmes anciens. Ce nouveau temps des ruines, qui vit un renouveau du maniérisme en peinture, poussera les plus ensorcelées des « âmes sensibles » à faire bâtir des ruines factices, artificiellement ravagées par le temps et intégrées à un parc, un jardin, où les promeneurs pouvait méditer sur la vanité des vanités. Le magazine Cabinet consacra un numéro entier aux ruines et à leurs amateurs. Brian Dillon y retracera les diverses formes que prirent cet intérêt pour la ruine, remontant jusqu’à nous, et aux formes contemporaines de cette esthétique des ruines.

Proche d’une certaine forme d’archéologie industrielle telle que la défendait Bernd et Hilla Becher, ce goût de la ruine trouve dans les constructions monumentales du passé proche un nouveau souffle. Un souffle alimenté par un nouvel imaginaire issu de la culture industrielle qui rassemble les fans d’Einstrürzende Neubauten comme ceux du Tetsuo de Shinya Tsukamoto.

photo by fabienne – palast der republiek, en démolition 2008