Archive for the pop culture Category

Yma Sumac RIP

Posted in experimental, pop, pop culture with tags on novembre 4, 2008 by noreille

LaibachKunstDerFuge

Posted in experimental, pop, pop culture with tags , , , , on octobre 15, 2008 by noreille

Objet incongru, « Kunst der Fuge » de Laibach, a t’il été enregistré pour le seul plaisir de publier un disque intitulé « Laibach play Bach » ? Ce qui n’est pas, avouons-le, le plus grand des jeux de mots.

Comme l’indique le dossier de presse accompagnant ce nouveau projet, cette interprétation de « l’Art de la Fugue » de Jean-Sébastien Bach par Laibach n’est pas un « simple » concert de Laibach, mais une performance-installation, un concert pour “ Kreuzschach und vier Schachspieler”, accompagné d’une bande-son et de visuels. Ce projet a été créé en 2006 et la première en a été donnée lors de la Bachfest de Leipzig. Dernier né d’une longue série de projets de reprises, après Queen, Opus, les Beatles et les Stones, les hymnes nationaux, c’est cette fois encore à une pierre angulaire de la musique occidentale que s’attaque le collectif. Sommet d’une carrière dédiée à une musique programmatique, basée sur une forme stricte d’écriture contrapuntique, l’ « Art de la fugue » est considéré comme le modèle insurpassable dont se sont inspiré tous les siècles suivants. Genre hautement intellectuel, axé sur la résolution de problèmes formels de structure, utilisant toute la panoplie des ressources transformationnelles et imitatives du canon et du ricercare, la fugue est considérée par ses détracteurs comme par ses admirateurs comme un exercice intellectuel, théorique et formel. Néanmoins, si elle est célébrée pour son approche mathématique rigoriste, l’œuvre brille également pour son aspect ludique, ses jeux formels. C’est bien sûr une des choses qui rapprochent Bach et Laibach.

Le projet est comme à l’accoutumée assorti d’un accompagnement conceptuel. L’œuvre de Bach a longtemps symbolisé une certaine rigueur soi-disant germanique, et est considéré comme l’archétype de l’œuvre exigeante et autoritaire. Ainsi Bach se trouve à son corps défendant ajouté au dossier totalitaire développé par Laibach depuis les débuts du groupe, dossier traquant le totalitarisme tant dans sa version politique que dans ses formes artistiques, en cherchant les symboles dans les avant-gardes historiques comme dans l’art nationaliste. Ainsi le détournement de l’œuvre de Bach durant les années 1933 à 1945, cherchant à en faire le symbole de l ‘« Ordre Allemand » est proche de la préoccupation du groupe pour la corruption des avant-gardes d’Europe de l’Est (pensons à Malevitch ou aux constructivistes), détournées par le système et l’idéologie officielle.

Une autre clé du projet est à trouver dans l’absence, dans l’ « Art de la fugue », d’indications instrumentales, laissant libre choix aux interprètes éventuels d’en faire une version pour harmonica ou pour kazoo si tel était leur désir. Inspiré par la structure algorithmique de l’œuvre, Laibach s’est attelé à en faire une version informatique, créant un pont entre J.S. Bach et des pionniers de la techno comme Kraftwerk. La figure de Kraftwerk est en effet convoquée dans l’esprit de la musique comme dans le dispositif scénique, présentant les membres de Laibach (le leader Milan Fras excepté, absent de ce projet) dans une mise en scène sévère et froide rappelant celle de Kraftwerk lors de la tournée minimum-maximum, par exemple. Une dernière clé, qui n’en est pas vraiment une, mais bien plutôt une interférence, venant brouiller les pistes trop simples, est l’ajout au quatuor de quatre joueurs d’échec, entreprenant une partie sur le plateau de jeux d’échec croisé, pour quatre personnes, inventé par George Hope Verney, et ressemblant comme de bien entendu à la croix servant au groupe de logo. Mais la clé principale est à trouver dans l’épigraphe ornant le livret :

It’s easy to play any musical instrument : all you have to do is touch the right key at the right time and the instrument will play itself. Johann Sebastian Bach

It’s easy to play Bach : all you have to do is open the right program on the right computer and Bach will play itself. Laibach


la corneille d’or

Posted in pop, pop culture with tags , on octobre 14, 2008 by noreille

Le comité

Posted in cinema, complot, pop culture with tags , , , , , , on octobre 1, 2008 by noreille

(The Commitee,

réalisé par Peter Sykes, écrit par Max Steuer)

J’aimerais beaucoup commencer ce post par autre chose que « The Committee » est un film étonnant, ou une platitude de ce genre. Réalisé par Peter Sykes, et écrit par l’étrange Max Steuer, ce film porte pourtant toutes les marques et les stygmates du film-culte. En grande partie pour son (faux-)aspect dadaiste, incompréhensible, voire, lachons le mot et retirons le immédiatement… surréaliste. En grande partie aussi pour sa bande son, signée par un jeune Pink Floyd, qui ne se foule pas, ceci dit, et pour une apparition, mirifique celle-là, de The Crazy World of Arthur Brown, ce qui en fait un objet pop immédiat et lui vaut sans doute aujourd’hui sa réédition dans la série « Martyrs Of Pop » de la collection « Chalet Pointu ». Alors de quoi s’agit-il? C’est là que les choses se corsent… Non que l’intrigue soit impossible à résumer, ou que les thèmes soient désespérément obscurs… Mais le film n’est pas là. Ecrit dans l’atmosphère intellectuelle des années soixante, un thème comme celui du film, les limites de la liberté individuelle, le bien et le mal vus à travers le filtre d’un contrôle social proto-totalitaire, était alors neuf, mais semble aujourd’hui dépassé. On peut arguer au contraire que, s’il est à présent un peu passé de mode, c’est sans doute parce qu’une bonne partie de la réflexion amorcée alors sur le totalitarisme, le contrôle des masses, et la conspiration des élites, est passée à la trappe des années de plomb. Les thèmes n’ont pourtant jamais été autant d’actualité, mais la réflexion sur le sujet, elle, ou plutôt son illustration narrative, a été abandonnée depuis plus de vingt ans. Inclure autant de politique et de philosophie dans un film a été pendant longtemps à peine pensable dans le cinéma populaire.

Nous avons ici affaire à un film qui donne toutes les apparences d’un film improvisé, presque amateur, et pourtant, il suffit de quelques minutes des suppléments pour vérifier que ce qui est parvenu à l’écran a été décidé par les deux responsables, Peter Sykes et Max Steuer, et est le résultat de discussions qu’on imagine longues et ardues. Rien n’a ici été laissé au hasard. Les dialogues, si étranges à nos oreilles actuelles, sont le résultat d’une contagion, que Steuer regrette aujourd’hui, du théâtre de l’absurde, de l’écriture d’Harold Pinter, ou les théories de RD Laing, si populaires alors. Mais la structure, les ellipses, les effets d’escamotages et le montage halluciné, lui, a été calculé avec la froideur d’un économiste britannique. Max Steuer (dont c’est la nationalité et la profession) s’explique avec une lucidité et une précision étonnante quant à ce film, son seul film. Il le considère comme un exposé, un film d’idée, une traduction narrative issue d’une réflexion sur la vie de l’individu en société, et l’impossibilité d’une vie hors de celle-ci. Il faut concéder à cette époque un certain culot. Combien de films pourraient se faire aujourd’hui avec un tel pitch, un tel synopsis? qui ne soit pas un premier film indépendant auto-financé? Ni dirigé par David Lynch?

Servi par une esthétique glaciale, filmée dans un noir et blanc léché par Ian Wilson, par quelques personnes qui établiront l’année suivante l’esthétique du feuilleton « Chapeau Melon et Bottes de Cuir », le film est une longue conversation, entre le protagoniste principal, ainsi nommé au générique (central character), interprété par Paul Jones, alors leader du groupe Manfred Mann et le directeur du « comité », interprété par Robert Lloyd. Le film oscille entre l’errance de « L’année dernière à Marienbad » et une excentricité et une froideur britannique développée plus tard par des série comme « Chapeau Melon Et Bottes De Cuir » ou « Le Prisonnier ». Conspiration, non-dit, comité occulte, malgré le côté bavard du film, beaucoup de choses parviennent à n’être que suggérées, ce qui rend le film à la foid profond et bizarrement léger.

Le Goût de la Ruine

Posted in experimental, pop culture with tags , , , , , , , , on septembre 23, 2008 by noreille

Carl Michael von Hausswolff / Thomas Nordanstad (SWE)

Hashima, Japan

2002 DVD, 400 x 300 cm video projection, 30 min. loop, stereo sound, seats

Ce fut pendant longtemps l’île la plus peuplée du monde, proportionnellement, avec ses 5000 habitants pour 60000 m2. A sa plus grande époque, cela faisait grosso modo 835 personnes par hectares pour la totalité de l’île et une pointe de 1391 personnes par hectare pour le quartier résidentiel. En comparaison, le quartier de Warabi, à Tokyo, réputé comme un des plus dense au monde, ne loge « que » 141 personnes par hectare. Aujourd’hui, c’est une île déserte.

A la fin du xixème siècle, la firme Mitsubishi se lance dans l’exploitation du charbon et transforme l’île de Hashima en un énorme centre industriel, construisant sur l’île des usines d’extractions du charbon et un dortoir géant pour la main d’œuvre, venue s’installer sur l’île avec femmes et enfants. Lorsque le pétrole détrônera la demande en charbon, dans les années soixante, et rendra l’exploitation d’Hashima obsolète, la firme se retirera de l’île, la laissant en l’état. Le dernier habitant est parti en 1974, et ne reste aujourd’hui sur place qu’une ville fantôme, gigantesque vaisseau de béton, fascinante aberration architecturale.

Construite quasi exclusivement en béton, l’île donne un rare exemple d’architecture industrielle de ce type. Protégée de la mer par un imposant mur, de béton toujours, elle semble avoir été entièrement bâtie par la main de l’homme. Il était naturel que des ruines aussi impressionnantes et aussi particulières attirent les artistes, malgré l’interdiction officielle de se rendre sur l’île. C’est le cas de nombreux photographes, comme Ross Mcdermott ou Yuji Saiga, ou de musiciens comme Mika Björklund. C’est également le cas de CM von Hausswolff et Thomas Nordanstad, qui en 2002 s’associaient pour produire « Hashima, Japan », un projet comprenant une installation photographique, un documentaire suivant un ancien habitant de l’île retrouvant les lieux de son enfance, ainsi qu’un paysage sonore de von Hausswolff.

Dépouillé à l’extrème, austère presque, le projet installe un rythme lent, majestueux et mélancolique. Les images se succèdent comme celles d’un cataclysme, une vision apocalyptique que l’aspect industriel et contemporain, et à la fois intemporel, des lieux nous rend proche. Comme les photos de Ryuji Miyamoto documentant le tremblement de terre de Kobe en 1985, ou les nombreux sites documentant les désastres causés par l’ouragan Katrina, c’est la proximité qui rend ces images fascinantes. Mais dans le cas de Hashima, le désastre n’est jamais arrivé, le séisme ne s’est jamais déclaré. Les ruines ne sont pas celles d’une destruction, mais d’un abandon, d’une désertion. Désastre humain, tragédie, toutes les interprétations sont permises ; Comme dans les villes fantôme de l’ouest américain, rien dans ces ruines ne permet de savoir comment et pourquoi a eu lieu l’évacuation. Comme ces villes minières épuisées et abandonnées, il reste un sentiment étrange d’exode précipité, de fuite urgente, dans les détails laissés sur place, les menus objets oubliés, ou au contraire ceux trop encombrants pour être emportés.

Mais ce qui fascine par dessus tout, c’est ce trouble indéfinissable que provoque les ruines, et en a fait pour les artistes, à diverses époque de l’humanité, un objet de séduction envoûtant. Comme le raconte Jean-Marc Poiron dans ses « Fragments d’une histoire de la sensibilité » : « La redécouverte de l’Antiquité, en Italie, au cours des XIVe et XVe siècles, va modifier le regard sur les ruines romaines. Pétrarque, à l’origine de tout un courant littéraire, articule ruines visibles et souvenirs livresques pour reconstituer la grandeur de la Rome antique. Cependant, les vestiges n’existent à ses yeux que comme les restes d’un passé glorieux, opposés à la déchéance de la cité moderne. Ce sont les peintres – en particulier ceux du Nord, qui font le voyage à Rome – qui, les premiers, vont commencer à considérer les ruines pour elles-mêmes et s’attacher à les représenter avec exactitude. S’ensuit un véritable recensement, qui sera diffusé dans toute l’Europe par la gravure. »

Il ne faut pourtant pas croire que cette fascination soit universelle, ni qu’elle ait toujours existé. Bien des cultures, et bien des époques, ignorent cet attrait pervers pour les ruines. Il ne faut pas non plus croire que cet attrait ait toujours eu la même signification. Si la renaissance y accolait une signification religieuse, dans la destruction par le temps, ou les cataclysmes, du symbole de l’orgueil des hommes, les Lumières en donneront une toute autre vision. Jean-Marc Poiron, toujours : « C’est Diderot qui invente, dans ses Salons, la notion de « poétique des ruines ». Cet intérêt renouvelé a de multiples explications : le goût de l’exotisme, le succès des « journaux » de voyages, un certain relativisme historique, enfin une laïcisation de la notion de sublime. Cette fascination va être amplifiée par les découvertes d’Herculanum et de Pompéi. Les jardins eux-mêmes ne se conçoivent plus sans fausses ruines, appelées « fabriques ». Pour Diderot, les ruines exigent solitude et recueillement. Elles engagent à une réflexion historique et philosophique sur les empires et les civilisations, à une méditation sur le temps passé, mais aussi sur le temps à venir (on imagine les ruines futures, comme dans L’An 2440 de Louis Sébastien Mercier). Mais surtout, elles sont belles en elles-mêmes, plus émouvantes pour « les âmes sensibles » que le bâtiment originel. »

Sabine Forero-Mendoza rappelera dans son livre « Le temps des ruines » que la fascination gothique d’écrivains romantiques comme Chateaubriand était déjà une relecture, dans un registre chrétien morbide, de thèmes anciens. Ce nouveau temps des ruines, qui vit un renouveau du maniérisme en peinture, poussera les plus ensorcelées des « âmes sensibles » à faire bâtir des ruines factices, artificiellement ravagées par le temps et intégrées à un parc, un jardin, où les promeneurs pouvait méditer sur la vanité des vanités. Le magazine Cabinet consacra un numéro entier aux ruines et à leurs amateurs. Brian Dillon y retracera les diverses formes que prirent cet intérêt pour la ruine, remontant jusqu’à nous, et aux formes contemporaines de cette esthétique des ruines.

Proche d’une certaine forme d’archéologie industrielle telle que la défendait Bernd et Hilla Becher, ce goût de la ruine trouve dans les constructions monumentales du passé proche un nouveau souffle. Un souffle alimenté par un nouvel imaginaire issu de la culture industrielle qui rassemble les fans d’Einstrürzende Neubauten comme ceux du Tetsuo de Shinya Tsukamoto.

photo by fabienne – palast der republiek, en démolition 2008

Now we are ten

Posted in chronique, experimental, pop, pop culture with tags , , , , , , on juillet 22, 2008 by noreille

Pour une série de raisons difficiles à cerner, le milieu des années nonante a vu l’éclosion d’un nouveau genre musical. Non pas une renaissance, un revival, le retour ou la prolongation d’un style musical, mais une nouvelle frénésie, au sein du public, pour la découverte, la collection, voire l’écoute, de disques rares et étranges. Généralement centré sur des répertoires indéfendables, considérés jusque là comme ringards, ou même carrément douteux, cette frénésie a transformé la signification du mot kitsch, d’une insulte prononcée avec une grimace de mépris en un cri de joie prononcé avec des étoiles dans les yeux. David Toop consacrait dès 1994 un dossier entier à la question dans le magazine The Wire, à la suite de la parution de quelques disques-clé de ce nouveau mouvement encore sans nom. Les anthologies culte “Incredibly Strange Music” du label RE/search et le livre qui les accompagne ont ainsi lancé une génération entière à l’assaut des greniers, caves et brocantes du monde entier. Elle en est revenue avec dans les bras des piles de disques dont la bizarrerie et l’ineptie était la plus grande qualité. Focalisée à ses débuts sur un répertoire et une période bien précise, la musique Exotica des années 50 aux Etats-Unis (Martin Denny, Arthur Lyman, etc..), l’effervescence de cette nouvelle manie a débordé en tous sens pour englober le rockabilly le plus trash, le futurisme électronique à consonance spatiale, les interviews de stars hollywoodiennes et alcooliques, les disques de mimes et de ventriloques, les cours de rattrapages en langage beatnik, le songbook des Beatles interprété par des chats, des chiens et des canaris, bref, un pan entier de l’histoire culturelle de l’humanité dans ce qu ‘elle a de plus incongru, de plus saugrenu, en somme, de plus ridiculement humain. Oscillant entre une ironie affectée et une régression totale vers un premier degré inquiétant, un nouveau public de connaisseurs définissait alors une nouvelle esthétique, faite de cocktail-parties intersidérales et de safari-photos en Atlantide. Comment tout cela a t’il commencé, et pourquoi, reste encore à expliquer. Est-ce une forme de dégoût face à une industrie du disque trop, disons … industrielle, qui a fait rechercher dans un passé récent des formes de musiques si improbables qu’elles ne pouvaient avoir été cyniquement voulues et calculées ? Est-ce un rejet des diktats des mass-médias, qui a lancé les collectionneurs sur la piste de l’idiosyncrasie, de l’échelle de valeur auto-proclamée, envers et surtout contre le goût du grand public? Etait-ce une simple blague de potache et serions nous tous tombé dans le panneau ? Toujours est-il que le phénomène s’est aujourd’hui répandu, et que les rééditions de ces disques se poursuivent à tour de bras, débordant le cadre du CD pour se retrouver sur une pléthore de site internet, possédant chacun sa spécialité, sa période de prédilection, et la rhétorique justifiant son enthousiasme. Une culture entière, chinée, récupérée, recyclée, avec ses codes, ses convenances, ses affections, ses entichements, se constitue depuis quelques années dans les marchés aux puces, les bacs « tout à 1 euros » des soldeurs de disques, et les mythiques caves et greniers des parents et grands-parents. Une culture entièrement et résolument alternative, avec ses références et ses défenseurs.

Le label Tunk est de ceux-là. Il célèbre aujourd’hui dix ans de bons et loyaux services avec une anthologie intitulée avec pertinence « Now We Are Ten ». Il serait fastidieux de retracer l’historique du label et de ses parutions (une histoire du label en 4000 signes se trouve sur son site) mais on peut brosser un portrait sommaire en signalant les principales lignes directrices qui ont guidé le choix de ses publications. Inaugurant son catalogue en 1995 avec une compilation intitulée « The Super Sounds Of Bosworth », réalisée à partir d’archives de « musiques de fond » pour radio, il entamait une longue série de « musique trouvée », de ready-made sonore. Ces musiques, sorties ici d’une de ces librairies de morceaux inédits, généralement libres de droits, et servant de jingles, de musique de fond, ou d’interludes, qui étaient fort courantes dans les années soixante et septante, étaient quelques fois étonnamment en avance sur leur temps. Ce premier succès lancera Jonathan Benton-Hughes, désormais rebaptisé Johnny Trunk, sur la piste suivante, la réédition de musiques de film rares, disparues, voire totalement inédites. Puisant dans le répertoire du cinéma ou de la télévision britannique, il allait ainsi éditer pour la première fois la bande-son des films « The wicker man », « Kes », « Psychomania » et des feuilletons télévisés « UFO » et « The Tomorrow People ». Il allait en parallèle développer une série de disques pornographiques, compilant par exemple des flexis-discs offerts, dans les années septante, à l’achat de certains titres de la presse britannique spécialisée, ou mettant en musique le courrier des « lecteurs » reçu par sa sœur, actrice de soft porn. Il allait également éditer quelques anthologies à thème comme « Fuzzy Felt Folk », compilation « représentant l’aspect naïf, enfantin et charmant du son folk britannique », ou « Music for Biscuits », compilation de spots publicitaires psychédéliques. Au milieu de toutes ces entreprises disparates et parmi toutes ces directions hétéroclites, le label va aussi suivre avec une fidélité absolue une sorte de Grande Œuvre, la réédition des travaux complets de Basil Kirchin.

Musicien jusque là quasi inconnu du grand public, Basil Kirchin est un de ces précurseurs que seul un label comme Trunk pouvait faire sortir de l’ombre. Débutant en 1941 dans le big band de son père, en tant que batteur, Kirchin allait passer quelques années de formation dans des orchestres de théâtre, des big bands de night-clubs, des jazz-bands, des fanfares, et des ensembles radiophoniques. Il se lança ensuite en parallèle dans la composition, réalisant la musique de dizaines de films britanniques, ainsi que des musiques pour films imaginaires, avant de se concentrer sur l’élaboration de SA musique, une musique entièrement neuve, inédite, résolument originale, tirant parti de ses connaissances en techniques de studio pour donner vie à sa « musique des sphères », un concept qu’il baptisa « Worlds within Worlds » et consistait à incorporer des sons tirés de la faune et de la flore, des bruits de moteurs, des cris d’enfants, métamorphosés en studio, à des compositions pour ensembles de jazz moderne. Cette approche, précurseur du sampling à une époque où chaque son devait être découpé sur bande magnétique à la main, était alors totalement novatrice, et profitait de l’invention en 1967 par le suisse Kudelski, du premier magnétophone portable de qualité, le Nagra. Célébré à posteriori par des gens aussi divers que Brian Eno, stereolab ou Nurse with Wound, Basil Kirchin est un pionnier, un visionnaire, dont l’œuvre étrange prend tout son sens aujourd’hui.

C’est une des merveilles qui vous attendent sur cette anthologie rassemblant dix ans de publication inattendue du label Trunk. Une anthologie reprenant les meilleures sorties du label, mais aussi des pièces inédites, ou des titres épuisés, et démontrant l’étrange cohérence d’un label extravagant et excentrique.

When good things happen to bad pianos

Posted in chronique, pop, pop culture with tags , , , , on juin 10, 2008 by noreille

Little Annie and Paul Wallfisch – When good things happen to bad pianos

Little Annie est un drôle de personnage, qu’on voit apparaître de ci de là depuis près de 25 ans. Sous ce nom ou sous le nom d’Annie Anxiety Bandez, elle a contribué des vocaux étranges, surréalistes à des groupes aussi divers que Coil, Wolfgang Press, Crass, Paul Oakenfold, Kid Congo Powers, Current 93, Nurse With Wound ou Bim Sherman…, pour n’en citer que quelques-uns. Sa présence particulière, sa voix rauque et le découpage bizarre, au bégaiement inquiétant, qu’elle fait subir à ses textes, métamorphosant la moindre liste de banalités ( comme sur le morceau « Forty Six Things I Did Today » de COH) en complainte à l’humour noir grinçant, ont fait d’elle l’invité de choix de nombreux projets. Sa faiblesse pour le pince-sans-rire, la litote, l’understatement, lui font mériter la comparaison avec une Brigitte Fontaine, dont elle partage les personnages, les masques. On peut trouver de traces de la folie légère de Fontaine période « Cet enfant que je t’avais fait » (« vous êtes tout à fait charmant/ Je crois que je n’ai plus la grippe/ voulez vous monter un instant« ) dans des chansons comme « Things happen » de Coil/Little Annie (« I think the colour pink suits my complexion/do you like chilies in Ohio, ») et la même tendance au nonsequitur et au badinage.

Depuis ses premières apparitions sur scène avec son groupe Annie and the Asexuals, en passant par une arrivée en Europe démarrant par un 45-tours de Crass (« Barbed Wire Halo » en 1981) ou plus tard le magnifique maxi « I Think Of You » (sorti chez On-U Sound en 1992), on n’avait jusqu’ici eu droit qu’à des apparitions sporadiques, et un album de loin en loin. L’année passée, sortait le splendide album « Songs From The Coalmine Canary » produit par Antony Hegarty, où elle redonnait tout son sens au concept de « torch song ». Elle recréait sans le maniérisme et les clichés habituels de ce genre d’entreprise, une atmosphère de cabaret, célébrant l’alcool (« absynth-eism ») et la mélancolie.

Elle revient ici avec un disque de reprises, sur lequel elle est accompagnée par le pianiste Paul Wallfisch, complice déjà présent sur le précédent album. Commençant en force avec une magnifique version de « It Was A Very Good Year », chanson composée par Ervin Drake en 1961 et rendue célèbre par l’interprétation de Frank Sinatra, elle se promène avec nonchalance dans un répertoire éclectique allant de Charles Aznavour ( « Yesterday When I Was Young ») ou Jacques Brel (« If You Go Away ») à Tina Turner ( « Private Dancer »’, s’appropriant au passage chaque morceau. Et si en effet l’idée d’un album où U2 (« I Still Havent’t Found What I’m Looking For ») côtoierait Barbara Streisand (« The Summer Knows ») a de prime abord quelque chose d’effrayant, c’est sans compter sur le talent que possède Little Annie de confisquer les chansons et de les détourner vers son univers personnel. Prenant le risque d’attaquer de front un répertoire connu, quelquefois même trop connu, elle démontre qu’elle est capable d’y ajouter une dose de caractère et de personnalité qui en fait oublier la version originale, qu’il s’agisse d’un standard ou d’un tube radiophonique. Et si la plupart des textes sont interprétés intouchés, tel qu’en l’état, on a dans bien des cas l’impression de les comprendre pour la première fois.

Victrola Favorites

Posted in chronique, musique traditionnelle, pop culture with tags , , , , , on mai 26, 2008 by noreille

Le label Dust to digital, qui nous avait déjà donné l’excellente compilation « Black Mirror« , frappe à nouveau un grand coup avec ce magnifique objet qu’est « Victrola Favorites« . Compilé par Rob Millis et Jeffery Taylor de Climax Golden Twins, la chose est un double cd, rempli de repiquage de 78 tours édités entre les années vingt et les années cinquante. Comme « Black Mirror », le choix est éclectique, d’antiques rebetiko, du bluegrass, de la musique indienne, japonaise, africaine, du blues, des field recordings de par le monde… Un choix souvent étonant, toujours pertinent, des raretés, des bizarreries…Mais cela ne s’arrête pas là, ces deux cds arrivent emballés dans une petite merveille de livret: 144 pages de reproductions de pochettes de disques, de labels de phonographe, de vignettes, d’étiquettes, etc.. qui enthousiasmerons tout amateur de belles choses.

Victrola Favorites était à l’origine une série de cassettes, éditée par Climax Golden Twins, qui la présentaient ainsi: « In selecting the Delightful Compositions for your listening Enjoyment, particular emphasis is placed upon presenting Audio Artifacts from non-Western nations and cultures, as well those which are Plain Odd and Amusing™. »