Archive for the paranoia Category

Espions sur la Tamise (Ministry of Fear) – Fritz Lang

Posted in cinema, complot, paranoia, pop culture with tags , , , , , , , on décembre 15, 2010 by noreille

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Dans cette adaptation du roman de Graham Greene, Fritz Lang traite ce qui aurait pu sembler une « banale » affaire d’espionnage durant la seconde guerre mondiale comme un authentique cauchemars paranoïaque. Son héros, qu’il nous montre d’emblée fragile, sortant à peine de plusieurs années passées dans une institution psychiatrique, va devoir affronter un monde extérieur aux contours totalement imprévus et flous.  Ses premières rencontres le plongeront, dès sa libération, dans un univers étrange, énigmatique, qui glissera progressivement vers une menace de plus en plus inquiétante. Mêlé à son insu dans un complot des plus tordus – allant du microfilm dissimulé dans un gâteau à la crème et aux œufs à une galerie de personnages occultes/occultistes fort particulière – il va devoir apprendre à y distinguer nouveaux amis et ennemis potentiels, un sport dans lequel il n’excelle manifestement pas.

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Tourné en 1943 en pleine guerre, le film se distingue d’autres productions de l’époque par la relative absence de propagande de guerre, mais surtout par l’audace formelle de plusieurs scènes, véritables expérimentations dans la manière de présenter la complexité de la conspiration, et la panique qui s’empare progressivement du personnage central. S’il est bien évidement question d’un réseau d’espionnage nazi infiltré en Grand-Bretagne, celui-ci est avant tout le prétexte à développer le thème plus général du complot, et à noyer le protagoniste –  et le spectateur, qui doit débrouiller l’énigme à ses côtés – dans les brumes d’une machination au premier abord rocambolesque. Ce réseau qui aurait pu être soviétique, chinois ou iranien quelques années plus tard, compense l’imprécision de ses origines et de son idéologie par une originalité certaine, voire une certaine flamboyance.

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Cette extravagance va renforcer nos doutes quand à la réalité de la menace, malgré les preuves qu’en apporte le héros-malgré-lui. Démasquer un nid d’espion est une chose, mais se débattre contre de fausses voyantes extra-lucides, de faux aveugles, et de faux médiums aristocrates, en est une autre. On peut s’interroger sur le degré de parodie qui a poussé Graham Greene dans cette direction excentrique, mais elle sert admirablement le propos de Fritz Lang. Celui-ci en profite et détourne l’histoire et en fait un film noir complexe et avant-gardiste.

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Il y est donc beaucoup question, comme dans toute conspiration, d’apprendre à reconnaître ses amis de ses ennemis, à passer au-delà des apparences pour percer à jour les adversaires, et en esquiver les menaces et les pièges. Lang multiplie les personnages énigmatiques et les scènes décalées, une vente de charité s’y transforme en moment presque lynchien, au tempo ralenti et au jeu flottant entre le baroque et la pitrerie, une séance de spiritisme replonge le héros dans son passé refoulé, une ombre mystérieuse le suit pas à pas. Lang joue des clichés du film de genre comme des traits les plus sombres de ses précédents films expressionnistes, sans  toutefois en prendre aucun au sérieux. Il fait défiler devant nous un tueur aveugle, une voyante refusant de lire l’avenir, un détective privé poussiéreux et gaffeur, un couple de réfugiés, autrichiens comme lui, un libraire détestant être dérangé par ses clients, etc. C’est pour le servir toute une galerie de portraits fantasques qu’il énumère, dont l’allure presque comique enlève au récit du héros sa vraisemblance et sa plausibilité.

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C’est bien sûr sur cette corde que jouera le réalisateur pour isoler son protagoniste, livré à lui-même, n’osant contacter la police, et dont les seuls amis seront à choisir parmi les principaux suspects. L’ironie de sa situation n’échappera pas au spectateur, qui le verra se jeter dans la gueule du loup de scènes en scènes. Piégé, mais refusant de se laisser abattre, ce sera le portrait d’un homme luttant pour conserver ses esprits face à un monde baroque et trompeur. Le point de départ du film, le montrant sortir, guéri, d’un institut psychiatrique, souligne le risque qu’il court réellement, outre les balles qui lui sont destinées, et les attentats à la bombe. C’est sa santé mentale qu’il doit défendre, prouvant, seul face à tous, qu’il a bien vu ce qu’il a vu, et que ce n’est pas son imagination qui la placé dans cette situation, celle de la seule personne capable de déjouer le complot qui menace le pays tout entier.

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L’Oreille – Karel Kachyna

Posted in chronique, cinema, complot, paranoia, Uncategorized with tags , , , , , , , , on novembre 12, 2010 by noreille

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L’oreille, c’est le petit nom que donnent Ludvik et Anna aux mécanismes d’écoute qui les espionnent pour le compte des services de renseignement tchèques. Monsieur est attaché de cabinet, Madame l’accompagne dans ces soirées ennuyeuses où se fait et se défait la politique du pays. Les soirées en question sont longues, tendues et fortement arrosées. Monsieur y tremble pour son poste, pour son avenir, pour sa vie parfois, Madame y boit et y parle trop. Dans une des pires soirées de ce genre, Monsieur apprend que son supérieur est tombé en défaveur, et craint de le suivre dans sa chute. De retour à la maison, il veut faire disparaître toutes preuves de leur collaboration.

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Mais tandis que l’alcool brouille la perception de Monsieur comme de Madame, c’est une maison plongée dans le noir qui les accueille, et l’on ne sait si les portes en sont ouvertes suite à un oubli, ou si les services secrets sont déjà intervenus. La mystérieuse voiture stationnée dans leur rue et les aller-retour d’inconnus dans le jardin ne sont pas là pour arranger les choses. Il s’agit au plus vite de détruire par le feu les documents compromettants.

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Karel Kachyna présente avec ce film un portrait à la fois absurde et effrayant de ses années sombres de la Tchécoslovaquie, des révolutions de palais, de la surveillance permanente, des diktats changeants, flous, jamais affirmés mais toujours implicites, qui dirigent la vie du peuple, et plus encore des fonctionnaires de l’état. Plus ubuesque que kafkaien, c’est avant tout la confusion organisée du régime qui est mise en scène,  plus que sa complexité aberrante. Les personnages s’y débattent dans un flou artistique propice à toutes les dérives paranoïaques, à toutes les peurs irréfléchies, et surtout aux réactions les plus hystériques.

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Bien sûr, la tension qui se crée au sein du couple, qui ne se comprend plus à mesure que le monde qui les entoure leur échappe, les mène droit à la crise de nerf, présentée ici de manière très slave, avec force cris et moult explosions. La situation est dès le départ ingérable, tout concourt à pousser encore plus loin leur angoisse et justifier tous les débordements. Comme le dit Clément Rosset, la paranoïa se distingue de la pensée tragique en ce qu’elle trouve encore, au sein de l’absurde, du malheur, de la peur, une logique, une volonté, qui la dégage du simple hasard, de la simple fatalité. L’Oreille joue sur le fil entre ces deux sentiments, ces deux versions de la terreur, les protagonistes sont rassurés de savoir qui les espionne, qui les menace, mais sont incapable de débrouiller les causes de ces dangers. L’incongruité même de leur situation éclaire ce qui faisait des anciens régimes d’Europe de l’Est de magnifiques symboles de l’absurde, dont la logique interne, impeccable, bétonnée, ne parvenaient qu’à grand peine à dissimuler les affres de l’absurde bureaucratique, la monstruosité du formalisme étatique.

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Film à tiroirs, à rebondissement, dont l’apparente confusion reproduit la confusion qui monte chez les deux personnages principaux, c’est avant tout une charge féroce du régime, mais qui reste dans sa conclusion d’un ironie mordante, presque glaçant, et en fait un parfait exemple de ce que pouvait signifier la nouvelle vague cinématographique et sa liberté formelle dans un contexte comme celui de cette époque.

Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon – Elio Petri

Posted in cinema, complot, paranoia with tags , , , , , , , , , , , , on août 13, 2010 by noreille

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La filmographie d’Elio Petri comporte quelques uns des plus beaux ovnis du cinéma des années 1960, des chefs d’œuvre d’étrangeté comme « La dixième victime » ou cette « Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon ». L’argument en est à la fois simple et complexe: Le chef de la police criminelle de Milan, interprété par Gian Maria Volontè, assassine sa maîtresse avant de prendre la tête de la section politique, où il va tout faire pour orienter les soupçons de l’enquête sur lui. Une histoire donc rapide à résumer, qui de plus est découpée, comme un épisode de Colombo, en commençant par le crime, dont on nous présente d’emblée le coupable. Il s’avère très vite clair que la question n’est pas là, le film se veut avant tout une analyse du processus pervers qui a conduit le personnage a un meurtre quasiment gratuit pour prouver – ou éprouver – sa position de personne insoupçonnable, littéralement « au-dessus de tout soupçon ».

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Personnage hystérique, compensant un sentiment d’infériorité, et d’impuissance, par une verve et une arrogance sur-dimensionnées,  l’inspecteur est avant tout un défenseur de l’ordre, qu’il place au-dessus même de la loi. Il ne peut tolérer l’anarchie qui selon lui menace l’Italie depuis qu’on conteste l’autorité, depuis qu’on remet en question la police et l’état. Son double jeu va dans ce sens, il veut tout à la fois prouver l’incurie de ses collègues, leur manque de perspicacité et surtout de dévouement à leur mission sacrée, démontrer son propre statut d’intouchable, d’inattaquable, et faire dévier l’enquête pour la lancer sur les cibles qui lui tiennent à cœur, les jeunes, les étudiants, les gauchistes, et tous ceux qui selon lui « sapent les fondements de la nation ».

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Film à plusieurs lectures, caricature politique, tragi-comédie psychanalytique, polar absurde, enquête sur un citoyen au-dessus de tous soupçon a une réputation entièrement méritée de film prophétique. Pétri y décrit en effet la dérive autoritariste qui plongera l’Italie de la fin des années 1960 dans les années de plomb, ces années durant lesquelles la lutte contre un ennemi intérieur, en partie réel, en partie imaginaire, et en partie fictif, le terrorisme, allait justifier toutes les mesures répressives qui allaient permettre la criminalisation des mouvements autonomes, le démantèlement de la gauche italienne,  et surtout sa décridibilisation, et le maintien au pouvoir de la démocratie chrétienne. L’opération, dont on sait aujourd’hui qu’elle était souhaitée, et assistée, par les services secrets américains, qui craignait le basculement à gauche d’un pays comme l’Italie, comprenait la lutte contre les organisations terroristes de gauche comme les brigades rouges ou prima linea, mais aussi contre les mouvements estudiantins, et représentait une vaste entreprise de déstabilisation du pays – la fameuse stratégie de la tension – permettant l’instauration d’un pouvoir policier fort sous couvert d’état d’urgence, et l’élaboration d’un amalgame entre le parti communiste et les mouvements prônant la lutte armée.

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Le film comporte ainsi plusieurs éléments prémonitoires. Il montre notamment l’explosion d’une bombe au siège de la police, un acte terroriste qui n’est pas sans rappeler la série d’attentats à la bombe qui secoueront l’Italie quelques mois plus tard. Le film a en effet été tourné quelques mois avant l’explosion d’un colis piégé sur la Piazza Fontana à Milan, en décembre 1969, qui tua 16 personnes et en blessa 90 autres. (La coïncidence ne jouera pas en faveur du film, qui sera l’objet d’une attention toute particulière des autorités italiennes, déjà fort inquiète du sujet du film, qu’elle soupçonnait d’être une critique caricaturale de la police et de l’état. ) Le film laisse planer le suspense quant aux auteurs réels de l’attentat, et donne à penser que, comme ce fut le cas dans la réalité, il puisse s’agir d’une mise en scène. En brandissant des menaces  fabriquées de toutes pièces, et en les confirmant par des actions false flag (c’est à dire des opérations criminelles mises sur le dos de la partie adverse), des attentats factices – mais meurtriers – qui viennent les corroborer,  le policier du film, comme le firent les vrais policiers et politiciens italiens qui ont mis sur pied cette stratégie, avec la complicité des services secrets italiens et de la CIA, monte en épingle l’incident pour jeter le discrédit sur toutes les organisations de gauche et organiser des rafles dans les milieux désignés comme séditieux.

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Le film repose quasi entièrement sur la performance fascinante de Gian Maria Volonté, campant un personnage extrêmement complexe de super-flic néo-fasciste, reprenant dans ses discours les arguments – et jusqu’aux postures autoritaires – du Duce, dandy extraordinaire en public,  amant minable en privé, mené en bourrique par une maitresse masochiste qui le couvre de mépris, anticommuniste maladif, se lançant par défi dans un très sérieux jeu du chat et de la souris, dans lequel il tiendrait les deux rôles. Petit-maître hautain, orgueilleux et désinvolte, condescendant – voire insultant – avec ses subordonnés, mais obséquieux et soumis avec ses chefs, il va s’acharner à semer sur son chemin des preuves de plus en plus grande de sa culpabilité, sans parvenir à en convaincre ses collègues, qui ne peuvent croire, ni même imaginer, cette résolution extravagante à l’enquête. Le policier va élaborer un dédale de fausses pistes enchevêtrées, un embrouillamini de plus en plus pervers, de plus en plus paradoxal, se convainquant lui-même de son bon droit, de sa stature, de son invincibilité, et poursuivant en sous-main une vendetta politique personnelle.

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How to wreck a nice beach – Dave Tomkins

Posted in chronique, experimental, musique, paranoia, pop, pop culture with tags , , , , , , , , , , , , , , , on juillet 24, 2010 by noreille

Bien sûr comme le disait je ne sais plus qui, il est écrit « culte » sur ce livre, et il devrait trouver son public assez facilement. Il faut dire que c’est, à ma connaissance le premier livre consacré au vocoder, et que les amateurs de cet instrument étrange vont, comme moi, sauter de joie. Mais après lecture, je crois pouvoir dire que le livre devrait se trouver d’autres publics encore, qui seraient intéressés par des sujets aussi variés que l’histoire du hiphop, de la techno, l’évolution de la musique électronique ou encore de la technologie militaire et de la cryptographie. En effet Dave Tomkins commence par le commencement, et retrace les origines du vocoder, bien avant qu’il ne soit ce qu’on connaît aujourd’hui, un synthétiseur permettant de modifier sa voix et de parler avec un accent martien, et qu’il était une interface de « brouillage » utilisée par les états-majors et les chefs d’état durant la seconde guerre mondiale, pour communiquer sur des lignes sécurisées, inintelligibles pour l’extérieur. Cette version sonore des célèbres machines à code comme Enigma ou Lorenz du coté allemand, ou la Bombe et Colossus côté alliés permettait d’échanger quelques mots, transformés en bouillie sonore pour la transmission et restitués correctement de l’autre côté. Enfin, presque correctement, le résultat ayant au final assez peu de ressemblance avec la voix originale, ce qui nuisit gravement à la popularité de ces machines auprès des militaires et des politiques, qui refusaient de « recevoir des ordres d’une machine », même si elle prétendait s’appeler Winston Churchill. Quelques années plus tard, et quelques épisodes plus loin, on peut entendre les descendants de ces machines prononcer « autobaaaahn » sur un album de Kraftwerk, ou annoncer qu’il n’y aura pas d’arrêt sur la « planet rock » d’Afrika Bambaata et son Soul Sonic Force.

Outre la traque obsessionnelle qu’il raconte, de centres de recherches électroniques militaires américains en laboratoires médicaux allemands de synthèse vocale,  jusqu’aux caves du Bronx, et les surprises au passage (pourquoi ELO a-t’il vendu son vocoder? que faisait Holger Czukay sur ces patins à roulettes? qu’est-il passé par la tête de Neil Young quand il a décidé de faire un album au vocoder?) Tomkins raconte avec délices les coïncidences qui ont fait découvrir la machine à des musiciens aussi divers, et les recherches désespérées que certains d’entre eux ont du faire pour s’en procurer une.

Pour ceux qui apprécient ces concours de circonstances qui ont changé le cours de la musique, le livre est une mine d’anecdotes et surtout un survol particulièrement éclaté de la musique électronique de ces 50 dernières années.

Parmi les parcours bizarres dont il fourmille, on trouve par exemple le lien étrange qui unit Sun Ra aux New kids on the block, par l’intermédiaire du Jonzun Crew.


Avant ou après lecture, vous pouvez aussi trouver un supplément d’infos sur le site du livre.

Sekigun-PFLP: Sekai Senso Sengen (Armée Rouge/FPLP: Déclaration de guerre mondiale)

Posted in asie, chronique, cinema, complot, paranoia with tags , , , , , , , on janvier 15, 2010 by noreille

Un petit retour sur Koji Wakamatsu, le réalisateur de United Red Army, avec la découverte (via l’excellent Discipline in Disorder) de son film Sekigun/FPLP sur Ubuweb. Ce film a été tourné en 1971 en Palestine avec la collaboration de Masao Adachi. Il suit les exilés de l’Armée Rouge Japonaise, Fusako Shigenobu and Mieko Toyama, et leur association avec les palestiniens du FPLP de Georges Abache. Le film se présente d’emblée comme un film de propagande, d’agit-prop, et reprend les théories du groupe d’ « envisager toute action (de l’interview au détournement d’avion) comme un acte de propagande, c’est à dire d’information et d’exemple. Le groupe défend cette optique comme une réponse au monopole de l’information, c’est à dire de la propagande, de l’impérialisme américain. »


Une grande partie de l’Armée Rouge Japonaise s’était à cette époque réfugiée en Palestine dont elle avait épousé la cause (d’une certaine manière en remplacement de la cause Vietnamienne) et avait organisé les sections les plus radicales du mouvement palestinien, tant politiquement que sur le plan de la lutte armée. Plusieurs personnes s’accordent pour dire que c’est à cette influence japonaise qu’on doit la stratégie des actions suicides, des opérations kamikazes.

Masao Adachi lui-même rejoindra le mouvement en 1974. Il fut arrêté et emprisonné en 1997 au Liban et extradé au japon en 2001. Il fut libéré après deux années en prison et publiera ensuite « Cinema/Revolution [Eiga/Kakumei] », son auto-biographie.

Le traquenard – Hiroshi Teshigahara

Posted in cinema, complot, paranoia with tags , , , , , , , , on avril 28, 2009 by noreille

Je vous jure que ce n’est pas le titre qui m’a attiré en premier. Bien sûr, derrière un titre comme celui-là, on ne pouvait trouver qu’un complot, qu’une conspiration. Mais non, l’incitant premier était le réalisateur, Teshigahara, le second était le scénariste, Abe Kobo. Le Traquenard est en effet non seulement le premier long métrage de Teshigahara, mais aussi sa première collaboration avec l’extraordinaire écrivain Abe Kobo, ainsi qu’avec le compositeur Toru Takemitsu. Quelques années plus tard, cette collaboration donnera un des plus beaux films du monde: « La Femme des Sables« . Ici, nous sommes en 1962 et Teshigahara n’a encore réalisé que quelques court-métrages et des documentaires déjà très impressionnants comme « José Torres », portrait d’un boxeur porto-ricain de New-York ( réédité sur ce même dvd ). Il se lance immédiatement dans un cinéma ambitieux, par son scénario d’abord, par les thèmes abordés ensuite, et enfin par la maîtrise et l’exigence cinématographique qu’il apporte à l’image. L’histoire est assez simple au départ, un mineur ( c’est à dire un ouvrier des mines, pas un enfant ) et son enfant ( qui n’est pas ouvrier des mines ) errent de travaux mal payés en emplois précaires. Ils sont suivis à leur insu par un mystérieux homme en blanc, mélange étrange de Maurice Ronet et de Takeshi Kitano. Lorsqu’ils arrivent dans un village abandonné, uniquement habité par une marchande de bonbons, se met en place le traquenard échafaudé par le tortueux Abe Kobo.

De ce départ simple découle une histoire complexe d’identité perdue, de doppelganger inconnu, et surtout une cruelle et obscure conspiration. Fidèle aux livres inquiétants d’Abe Kobo et comme le seront les prochaines collaborations avec le réalisateur ( « Le Visage d’un autre », « Le Plan déchiqueté », ou bien sûr « La Femme des sables ») le complot est un mélange d’absurde kafkaïen, effroyablement logique, et d’ancrage flottant dans la réalité. Comparable ( et souvent comparé ) à Kafka, ou plus récemment aux fictions surréalistes de José Saramago, Abe Kobo a développé une œuvre littéraire déconcertante, quelquefois terrifiante, toujours troublante. Procédant par légers décalages, il transforme, de détails en détails, une réalité effroyablement banale, en un monde angoissant, dont la logique échappe aux protagonistes, victimes d’une oppression diffuse de leur environnement, et aveuglés par leurs pulsions individuelles.

Cinéaste nouvelle-vague, évoquant Antonioni ou Resnais, Teshigahara se place aux côtés de Kurosawa et Oshima, comme le représentant d’une avant-garde cinématographique intégrant un discours nouveau, mêlant réalisme social et fantastique, introduisant des thèmes nouveaux à l’époque, comme la dépersonnalisation des individus, l’aliénation, la manipulation, l’absurde (au sens existentialiste du terme) … Pour son premier film, il introduit une dose inhabituelle de réalisme politique, de lutte sociale, dans une histoire où les syndicalistes croisent les fantômes, et où la Mort roule en Vespa. Ajoutant un contexte très concret de critique sociale et de dénonciation politique à son synopsis fantastique, Teshigahara ancre son film dans un humanisme pessimiste qu’il conservera tout au long des séquences les plus fantastiques. En un sens, l’au-delà prend chez lui la forme d’une banalité extrême, la plupart des fantômes conservant les traits, les occupations, les obsessions de leurs derniers instants, de l’esprit à l’estomac (ceux qui sont morts avant un repas auront par exemple faim pour l’éternité, ceux qui ont mangé passeront leur mort à digérer.)

Rare (presqu’unique) personnage féminin, la marchande de bonbon annonce déjà la future « femme des sables ». Elle incarne l’impuissance devant la manipulation, la faiblesse face à la vie comme face à la mort. Victime et sujet d’un complot qui lui échappe, elle est, comme la « femme des sables », un instrument involontaire dans un agencement criminel. Elle prend place sur l’écran dans une succession de scène de souffrance et d’abandon, à la chaleur, au sexe, à la peur. Elle se présente dès le départ comme un personnage passif, en attente, ses propres désirs réprimés, soumis aux décisions et aux désirs des autres, le fiancé qu’elle attend, qui doit l’emmener hors du village abandonné, le policier qui veut la violer, le mystérieux homme en blanc auquel elle obéit. Teshigahara fait de ce personnage de femme solitaire  une  incarnation de la sensualité,  un corps immense, généreux, disproportionné, qui traverse le film dans une robe mouillée, collée au corps par la sueur.

Mais cette femme n’est pas la seule personne perdue, dépassée par les évènements, et une machination infernale se met en place autour d’elle et des autres personnages. A leur insu s’échafaude autour d’eux un complot d’une perverse complexité, qui les rabaisse au rang de pions, de rouages, et dans lequel leur vie, comme leur mort, n’a de sens et d’importance que dans la mesure où elle emporte d’autres vies avec elle dans son écroulement. Chaque nouvelle victime voit sa mort lui échapper, en ce sens qu’elle n’a de signification qu’à l’intérieur du jeu de domino qu’est ce complot. Chacun croit présomptueusement être le centre du complot, sa cible, même si c’est pour des raisons mystérieuses, incompréhensibles, alors qu’il n’est au fond qu’une chose, une bricole insignifiante, absurde, dont la seule justification est d’entrainer dans sa chute le domino suivant. Extraordinaire vision de l’absurde, qui se révèle lorsqu’il est bien sûr trop tard, lorsque chacun est réduit au stade de témoin muet, de spectateur sans voix, pauvres fantômes incapables de communiquer avec l’autre monde, fantoches condamnés à l’errance, marionnettes jetées au rebut après exploitation, privées de sens en même temps que de substance.

philosophie/télépathie/télégraphie (Shadow of a doubt – A.Hitchcock)

Posted in chronique, cinema, complot, paranoia with tags , , , , , , on mars 21, 2009 by noreille

La jeune Charlie (Teresa Wright) a été ainsi baptisée en l’honneur de son oncle Charlie (Joseph Cotten), le frère de sa mère. Lorsqu’elle constate, ou imagine, la faillite de sa famille, son échec financier, comme son incapacité à construire ce qu’en tant qu’adolescente elle considère comme le vrai bonheur, elle ne peut espérer qu’un miracle. Et ce miracle a un nom, c’est son oncle Charlie. Lui seul, qu’elle n’a plus vu depuis des années, lui seul peut redonner vie à cette famille assoupie, léthargique, ankylosée par un père fade, une mère besogneuse et des enfants trop sages. C’est alors le prodige conjugué de la télépathie et de la télégraphie: deux télégrammes et deux pensées se croisent et annoncent le retour de l’oncle au pays. Quittant New York, il doit venir dans la région pour affaire et surtout pour visiter sa famille. Tout s’arrange.

C’est très tôt dans le film qu’intervient le dévoilement, la proclamation du mystère. Nous découvrons très tôt, nous, spectateurs du film, la figure horrible de la duplicité, de la tromperie. Nous entrevoyons rapidement la face double de la fourberie, celle qui donne aux êtres tantôt un visage souriant, affable, aimant, tantôt une face brutale, cruelle et dure. Hitchcock nous montre l’autre visage de l’oncle, et nous allons passer le reste du film à faire des gestes désespérés aux autres personnages, à leur crier à travers l’écran de se méfier, de prendre garde et de mieux discerner les indices subtils abandonnés ça et là par l’oncle et par le cinéaste.

Il faudra toute l’intelligence de Charlie pour passer au dessus de son innocence et de son amour pour cet oncle, et simplement imaginer la vérité. On le voit très vite, c’est elle le cerveau de la famille (« She’s got brains »). Elle sera la seule à déchiffrer les indices de Hitchcock, les maladresses de l’oncle. Son premier indice, qu’elle va néanmoins louper, autant par deni que par surprise, elle l’obtient dès le premier contact. Pendant un instant elle est le seul témoin de la duplicité de l’oncle Charlie. Celui qui descend du train n’est pas le même homme que celui qui vient à sa rencontre sur le quai. Pendant une fraction de seconde, elle a obtenu la même information que nous, la même connaissance. Prise dans l’action du film, elle ne pourra pas en prendre immédiatement conscience. Le moment n’est pas encore venu ; l’heure est aux retrouvailles, et à l’espoir. L’oncle est de retour, la vie de la famille va être métamorphosée.

Dans cette petite ville de province, pétrie de bonnes manières, de superstitions simplistes et de passe-temps innocents, l’oncle fait très vite tache. Bien sûr, dans la rue, son allure intrigue, son argent fascine, certes, mais pour Charlie, c’est surtout son caractère changeant qui va devenir une énigme. Ce caractère si étranger à sa famille, si éloigné de la douceur de sa mère, et de la placidité de son père. C’est sa « philosophie » aussi, ses opinions tranchées sur la vie, sur les choses, cette dureté si contraire à la compassion chrétienne de la famille. Son égoïsme, son insensibilité, son aigreur. A l’opposé de la nostalgie un peu pathétique de sa sœur (« We were so close as children… »), l’oncle Charlie vit pour le moment présent, sans regard pour le passé, sans regrets, sans souvenirs. Sans photographie non plus, car il refuse d’être pris en portrait. Il a toutefois pour son époque le même dégoût que pour le passé, les gens lui semblent méprisables, écœurants, les femmes surtout, les femmes avec leur argent d’après-guerre, ces riches veuves de guerre qui dévorent leur héritage. Ces femmes qui « engraissent avec l’argent de leur défunts, comme des animaux ». Et on sait « ce qui arrivent aux animaux, quand ils deviennent trop gros… »  On le voit, au fur et à mesure qu’il se livre, l’oncle Charlie a des opinions étranges, peu communes. C’est ce qui lui permettra d’échapper aux questions des deux enquêteurs fraichement arrivés eux aussi, dans la ville, pour mener un sondage sur les familles de l’Amérique moyenne. « Les opinions de mon oncle ne sont pas communes » leur rétorquera la jeune Charlie, « Elles ne vous seront d’aucune utilité. »

Étonnamment pour un film d’Hitchcock, il n’y a pas ici d’énigme à percer. La situation nous est offerte toute entière dès les premières scènes. Il ne nous incombe à nous spectateurs que d’assister impuissants aux mensonges des uns et à l’aveuglement des autres. Il ne nous reste qu’à assister à l’affrontement inévitable entre les deux Charlie. Un affrontement qui ira lentement de la comédie sournoise aux menaces à peine voilées, pour aller ensuite jusqu’à la violence physique, comme lorsqu’il empoignera de manière répétée la jeune Charlie de ses mains d’étrangleurs  » You’re hurting my arm, again!  » La progression est un crescendo insoutenable, augmentant encore d’intensité à chaque nouveau contact, lorsque les changements de visage, de personnalité, s’accélèreront, lorsqu’il ne sera plus nécessaire de se cacher, entre Charlies, chacun sachant que l’autre sait. Le face à face, alors, sera final.