Archive for the musique traditionnelle Category

Kamehameha!

Posted in musique traditionnelle with tags , , , , on juin 11, 2008 by noreille

Mercredi 11 juin, c’est aujourd’hui Kamehameha Day à Hawaii.

Cette fête nationale honore la mémoire de Kamehameha le Grand, premier roi d’Hawaii qui unifia les différentes iles hawaiiennes, Niʻihau, Kauaʻi, Oʻahu, Molokaʻi, Lānaʻi, Kahoʻolawe, Maui et Hawaiʻi, en un seul royaume. Il fut nommé le Napoléon du Pacifique pour ses talents de stratège et de diplomate.

On raconte que lorsque Kekuiapoiwa, sa mère, était enceinte, elle fut prise d’une fringale pour les yeux d’un chef, mais qu’à la place, on lui donna des yeux de requins à manger. Les prêtres prédirent alors que cette fringale signifiait que l’enfant serait un rebelle, tueur de chefs. Alapainui, qui régnait à cette époque sur Hawaii, projeta de faire tuer l’enfant. Sa mère parvint à le cacher chez Naeole, un autre chef, qui le protégea et le cacha dans le village d’Awini. Lorsque l’enfant eu cinq ans, il fut enfin accepté par Alapainui, qui avait fait une croix sur cette prophétie.

On raconte que l’enfant ne riait jamais, et ainsi on le nomma Kamehameha (le solitaire). Il passa son enfance à se familiariser avec la complexité du système des tabous qui régissait la société hawaiienne. On ne pouvait construire un canoe, ou cultiver un champs, sans que ne soit organisé les cérémonies rituelles. Il était interdit, sous peine de mort, aux hommes et aux femmes de manger ensemble, et aux gens du peuple de laisser leur ombre tomber sur un chef.

Après avoir défait quelques uns de ses oncles, cousins et autres chefs (et mangé quelques uns d’entre eux comme le voulait la coutume), il se lança dans une campagne de réformes qui transformèrent Hawaii en Royaume moderne selon les standards de l’époque. Il rédigea la première constitution d’Hawaii, et un code civil, qui interdisait notamment le massacre des non-combattants, lors des conflits, et abolissait les sacrifices humains, sauvant des milliers de vies dans les deux cas. Il fut toutefois l’un des derniers défenseurs de la vieille Religion Hawaiienne et de ses traditions, et s’il établit de nombreux contacts avec les chrétiens (français, anglais, américains…) , il semble qu’il n’ait jamais pu prendre leur religion au sérieux.

A sa mort, en mai 1819, son corps fut caché par sa femme Keopuolani et son fidèle ami Hoapili. Il n’a jamais été retrouvé.

Si Hawaii est entre temps devenu une colonie américaine (déguisé en « état de l’union ») et s’est fortement assagi, on peut encore trouver un écho de ces temps rudes et héroïques dans la poésie épique hawaiienne. JVC a ainsi publié il y a quelques années un CD survolant le répertoire lyrique et les chants de guerre hawaiien. Interprété par Kumu Hula John Keola Lake et l’ensemble Na Wa’a Lalani Kahuna, il offre une vision fort différente de la carte postale traditionnelle. Intitulé « Hawaiian Chant – The Lyrical Poetry Of Hawaii », le disque passe de poèmes épiques en chants de guerre, en passant par des lamentations, en hommage à Kamehameha entre autres.

Il est possible d’en écouter des extraits sur le site de Virgin, qui réédite le disque. (appréciez au passage le changement de pochette, et le retour des vahinés comparativement anorexiques)

Living is hard

Posted in chronique, musique traditionnelle with tags , , , , , on juin 5, 2008 by noreille

Living Is Hard
West African Music In Britain, 1927-1929
HONEST JON’S RECORDS

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Honest Jon’s Records est, faut-il le rappeler, le label qui nous avait déjà donné la magnifique série “London Is The Place For Me” consacrée à la calypso, au kwela, au highlife et au bebop enregistrés par la communauté noire de Londres dans les années 50. Avec cette nouvelle série, le label remonte cette fois un peu plus loin dans le temps, pour déterrer des enregistrements réalisés à Londres toujours, mais cette fois dans les années 20. Réalisés par le label Zonophone à partir de 1927, ces 78 tours étaient consacrés à la musique de l’Afrique de l’Ouest, et des colonies anglaises qui s’y trouvaient alors. Destinés à l’origine au marché Ouest-Africain, et chantés dans toutes les langues de la région: Wolof, Temni, Yoruba, Vai, Fanti, Hausa, Ga et Twi, ces disques étaient généralement réalisés en faisant faire aux artistes le voyage du Ghana ou du Nigéria jusqu’aux studios de Londres, mais aussi dans certains cas en se basant sur une petite communauté naissante de musiciens noirs, immigrés en Angleterre au début du siècle passé. Accompagnant l’immigration africaine en Grande-Bretagne, et sa douloureuse histoire ponctuée d’exploitation, de violence raciste et d’exclusion, ces musiciens ont ainsi réalisé pour Zonophone des centaines de disques, qui furent ensuite exportés en Afrique.

Malgré l’origine coloniale de ces enregistrements, ces disques sont pour la plupart dépourvus de toute trace de fusion, de “blanchissement”. Il n’y a ici aucune volonté d’inclure le public blanc, aucune recherche de popularité auprès du public de Grande-Bretagne, on dirait aujourd’hui aucun compromis. Entièrement tournés vers l’Afrique et s’adressant quasi exclusivement aux communautés traditionnelles de leurs pays d’origine, les musiciens édités par le label ne vont pas chercher le highlife, l’accommodement, le moyen terme. S’il existait un (petit) public à cette époque pour la musique des communautés noires, c’était pour celles des autres continents, la musique des anciens esclaves noirs des Etats-Unis et des Caraïbes. Ce n’était pas encore le blues, mais bien le ragtime ou la musique des Minstrels Shows, qui plaisaient alors. Mais même si l’on entend parfois quelques traces de musique des Caraïbes, ou l’intervention d’une guitare ici ou là, cette anthologie nous montre bien l’exact opposé de ces spectacles. Les musiques sont ici résolument traditionnelles, résolument afro-africaine, sans mélange. Elle sont enracinées dans les musiques folkloriques et les musiques de trance d’Afrique de l’Ouest.

A l’époque où naissait le concept, encore très « ethnologique » et documentaliste de field recording, d’enregistrement de terrain, et où ses concurrents établissaient des studios locaux, sur place, en Afrique ou ailleurs, le cas du label Zonophone est assez étonnant. Il aura toutefois permis à de nombreux musiciens le « passage vers l’Europe ». Bien d’entre eux resteront à Londres et rejoindront une communauté  de plus en plus grande de musiciens noirs africains, qui sera, comme la communauté jamaïcaine qui la rejoindra quelques années plus tard, d’une grande importance pour le futur dévelopement de la musique anglaise.

Victrola Favorites

Posted in chronique, musique traditionnelle, pop culture with tags , , , , , on mai 26, 2008 by noreille

Le label Dust to digital, qui nous avait déjà donné l’excellente compilation « Black Mirror« , frappe à nouveau un grand coup avec ce magnifique objet qu’est « Victrola Favorites« . Compilé par Rob Millis et Jeffery Taylor de Climax Golden Twins, la chose est un double cd, rempli de repiquage de 78 tours édités entre les années vingt et les années cinquante. Comme « Black Mirror », le choix est éclectique, d’antiques rebetiko, du bluegrass, de la musique indienne, japonaise, africaine, du blues, des field recordings de par le monde… Un choix souvent étonant, toujours pertinent, des raretés, des bizarreries…Mais cela ne s’arrête pas là, ces deux cds arrivent emballés dans une petite merveille de livret: 144 pages de reproductions de pochettes de disques, de labels de phonographe, de vignettes, d’étiquettes, etc.. qui enthousiasmerons tout amateur de belles choses.

Victrola Favorites était à l’origine une série de cassettes, éditée par Climax Golden Twins, qui la présentaient ainsi: « In selecting the Delightful Compositions for your listening Enjoyment, particular emphasis is placed upon presenting Audio Artifacts from non-Western nations and cultures, as well those which are Plain Odd and Amusing™. »

Laurent Jeanneau : musique des minorités ethniques du Sud-Est

Posted in musique traditionnelle, portrait with tags , on avril 15, 2008 by noreille

Depuis dix ans, Laurent Jeanneau parcourt le monde et documente ses rencontres avec des cultures en danger. Ces cultures, appartenant aux minorités ethniques de par le monde, sont lentement en train de disparaître. Il existe plusieurs raisons à cela, différentes d’un cas à l’autre, d’une ethnie à l’autre, d’une région à l’autre. Certaines cultures minoritaires sont ainsi en voie de disparition par suite de la concurrence de la culture majoritaire. Le mois dernier, une langue inuit d’Alaska, le Eyak, vient de disparaître avec la dernière personne qui la parlait encore. Il existe également, dans le cas précis de la musique, une forme de globalisation laissant peu de place aux particularismes locaux. D’autres cultures encore ont vu leurs traditions diluées, interdites ou franchement éradiquées par le gouvernement central, c’est le cas au Cambodge notamment, où le régime Khmer Rouge a tenté d’éliminer toute trace du passé du pays et de ses pratiques traditionnelles. D’autres encore ont disparu à la suite des différentes guerres et guerres civiles qui ont secoué des régions comme l’Afrique ou le Sud-Est Asiatique pendant des dizaines d’années.

Quelquefois, en effet, le danger n’est pas seulement la perte d’une culture traditionnelle, ou d’une dilution de celle-ci dans la masse et la culture majoritaire (de la région), mais une réelle menace de disparition. C’est le cas des Hmongs, sous-groupe des Miaos originaires de Chine, pris au piège de la « Guerre Secrète » menée au Laos par les États-Unis jusqu’en 1975, et depuis menacés de génocide dans la région, et forcés de se réfugier en Thaïlande, ou en Amérique. C’est également le cas des Karen du Myanmar, partagés en factions rivales engagées dans une sanglante lutte fratricide, et menacés d’extermination par la Junte militaire au pouvoir. Beaucoup de minorités ont également à lutter contre la spéculation qui vise leurs territoires, et se voient quelquefois déplacées, exilées par leur gouvernement ou par des promoteurs privés, désireux de transformer leur terre en site touristique, en zone industrielle, voire en parc naturel.

Les minorités ethniques et leur forte identité culturelle posent des problèmes insolubles aux gouvernements centralisés, peu friands de diversité. En Chine, le nombre de 400 minorités a été d’autorité réduit à 55 ethnies reconnues, en plus des Han, l’ethnie la plus répandue (95 % de la population). Mais, même lorsque leur existence est reconnue et officiellement protégée, la culture des minorités ethniques n’est pas pour autant sauvée. Le boom du tourisme interne chinois – et la fierté renouvelée du pays dans son passé et sa culture – a débordé jusqu’à une reconnaissance d’un certain nombre de minorités ethniques, au moins en tant que destination touristique. Fort souvent, dans ce cas, les cultures minoritaires subissent une standardisation vers le folklore, vers le pittoresque. Il est par exemple plus facile de trouver de la documentation sur les danses et les costumes des minorités que sur leur musique et leur culture. La seule défense contre l’oubli étant le spectaculaire, le « joli », à proposer aux touristes en même temps qu’un artisanat bâtard mais coloré, les minorités se « donnent en spectacle » en échange d’une forme de reconnaissance, et de rémunération.

Bien souvent encore, la vision dévalorisante des cultures « traditionnelles » minoritaires par le reste de la population, pousse les jeunes de ces minorités à se détacher de plus en plus des coutumes de leurs parents (et de leurs ancêtres avant eux) pour adopter la culture mainstream et abandonner peu à peu les particularismes culturels, musicaux et dialectaux de leur ethnie. Dans bien des cas, le statut inférieur de leur culture les pousse à s’intégrer « de force » dans la culture de la majorité, afin de n’être plus vu comme ce qu’on appelle en Afrique des « broussards », des arriérés à peine sortis de la jungle. L’évolution, pour eux, passe par un rejet, ou en tout cas par un abandon progressif de leurs coutumes, de leurs croyances et de leur musique. Cela peut mener quelquefois à une réelle intégration dans la société, lorsque l’ethnie minoritaire parvient à se fondre sans heurts dans le creuset de la société globale. C’est plus souvent une perte dans le cas de populations isolées, déplacées ou maintenues à l’écart du corps social principal. Leur dilution vers l’acculturation n’est alors accompagnée d’aucun gain sensible de statut ou de niveau de vie.

Sans se revendiquer d’un message humanitaire ou d’une volonté de « sauvetage culturel », le travail de Laurent Jeanneau documente la musique de quelques-unes de ces minorités. Il se défend néanmoins de réaliser ces enregistrements dans un but ethnographique et maintient que son intérêt principal est musical, il enregistre ce qu’il aime entendre. Après avoir longtemps sillonné l’Afrique et l’Inde, il propose ici une série de 25 CD enregistrés en Chine et dans le Sud-Est Asiatique (Viêt-Nam, Laos, Cambodge…), auprès de différentes ethnies. Les enregistrements varient selon le temps passé dans la région, selon le type de séjour au sein de la population, selon le degré d’intimité qu’il a réussi à obtenir auprès d’elle, selon la facilité ou non de trouver des musiciens traditionnels … Chaque disque représente une région et la ou les ethnies qui l’habite(nt). Jeanneau y enregistre des styles vocaux uniques comme le boazoo des Daos du Nord-Viêt-Nam, le hunga des Hmongs noirs ou les polyphonies vocales des Dongs de Chine. Il y découvre des instruments comme le pien zat ou le gupiaoqin des Miaos. Il y parcourt un Sud Laos trop peu enregistré malgré une remarquable diversité ethnique, s’attardant dans les provinces de Champasak et d’Attapeu, passant de la musique de cour Lao d’inspiration khmère de la première aux gongs des cérémonies animistes de la seconde. Ces cérémonies sont un fil conducteur particulièrement intéressant pour explorer la musique des minorités ethniques. Dans bien des cas en effet, ces cérémonies sont la raison principale de la survivance de ces musiques, jouées exclusivement pour des occasions religieuses.

S’il s’intéresse aux particularismes locaux, Jeanneau n’en trace pas moins des similitudes, retrouvant des lignées stylistiques, des filiations, des transmissions. Qu’il l’ait fait par goût, cherchant, comme il le dit, à trouver la musique qu’il aime entendre, ou que ce soit par un choix plus scientifique de retracer le chemin qu’a pu faire une tradition musicale à travers une région comme le Sud-Est de l’Asie, il n’en montre pas moins les correspondances qu’on peut établir d’une région à l’autre, entre des styles vocaux, ou des familles d’instruments. On suit ainsi le trajet du Khène, orgue à bouche appelé khaen au Laos, kheng au Viêt-Nam, mais aussi mbuat ou ploy au Viêt-Nam et au Cambodge. C’est ce même instrument de bois et de bambou qui passera en chine sous le nom de sheng, dans sa version métallique, puis sera à la base des harmoniums et orgues d’Europe. On constate aussi l’usage répandu et diversifié des gongs, leur utilisation comme instrument soliste ou sous la forme d’ensembles, similaires au gamelan. Une grande partie de la musique de la région tourne ainsi autour d’une trilogie bambou/gongs/voix dans une multitude de versions et de permutations. Il est ainsi possible de retracer les migrations et les contacts entre ethnies à travers la pénétration de certains instruments, comme le khène qui s’est répandu du Laos vers le sud, ou les ensembles de gongs qui sont, eux, remontés du Viêt-Nam vers le Nord. Les styles vocaux, eux, s’ils ont quelquefois des bases communes, sont liés aux dialectes de populations et influencés par leur prononciation. Les langues à tons, par exemple, produisent des formes vocales plus complexes que les autres.

Comme ce fut le cas en Europe, lorsqu’il s’est agi de redécouvrir les formes traditionnelles de culture et de musique, il a souvent fallu enregistrer les plus vieux, qui seuls maintiennent en vie les traditions, pour un temps encore. Dans certains cas, ces enregistrements seront les dernières traces audibles de ces minorités. Dans d’autres, hélas plus rares, l’espoir est permis d’une renaissance, lorsque les jeunes générations acceptent de poursuivre les traditions et de les préserver en vie. La reconnaissance, ou simplement l’intérêt accordé à ces cultures peut leur rendre une certaine dignité et encourager cette régénération.

Parallèlement à cette série, Laurent Jeanneau a également réalisé un CD intitulé « Soundscape China », création expérimentale basée sur ses prises de son en Chine.

Benoit Deuxant