William Basinski

Image

Depuis leur première publication en 2002, les neuf pièces rassemblées sous le titre de Disintegration loops sont un objet de fascination, une œuvre qui se raconte autant qu’elle ne s’écoute, tant l’histoire de sa création est inséparable de son contenu artistique. Cette histoire a été racontée et re-racontée à l’envie, mais est capitale pour comprendre l’attrait étrange de ces quelques heures de musique. Un jour de 2001, William Basinski décide de transférer sur support digital quelques boucles de musique, enregistrées sur bande magnétique près de vingt ans auparavant, afin de les préserver et de les réutiliser. Au cours de l’opération, qui devait normalement prendre quelques minutes, il s’est rendu compte que ces boucles, après quelques passages, commençaient à s’effriter, à s’auto-détruire, et que la musique qu’elles contenaient se désagrégeait progressivement elle aussi,  et était en train de s’évanouir définitivement. À mesure que la poussière métallique des bandes s’accumulait sur le sol, les taches de silence se multipliaient jusqu’à ne laisser de la mélodie originale que des fragments voilés, de plus en plus lointains, de plus en plus espacés, semblant s’enfoncer irrémédiablement dans le brouillard de leur propre désintégration. Basinski a poursuivi le processus, le prolongeant jusqu’à disparition complète des bandes originales, tirant de ces quelques secondes presque anodines des heures d’une musique majestueuse, quasi solennelle. L’histoire ne sera complète que lorsqu’il trouvera, dans les attentats du 11 septembre de cette même année, la destination de cette plainte mélancolique, qui deviendra pour lui une élégie funèbre commémorant l’événement. En filmant compulsivement, comme beaucoup de new-yorkais, la scène inimaginable qui se déroulait sous ses yeux, une ville noyée dans la fumée de l’incendie, vision de fin du monde, une ville en flamme, écho de cataclysmes démesurés qui font l’histoire, la prise de Constantinople, le tremblement de terre de Lisbonne, le « great fire » de Londres, Tchernobyl, il fit dans son esprit le rapprochement symbolique avec sa découverte sonore. Quelque chose se dissolvait sous ses yeux, qui ne serait plus jamais pareil. Les enregistrements et leur histoire feront tout d’abord le tour des proches de Basinski, partagés comme un témoignage personnel, entre intimes, avant d’être enfin publiés en 2002

Quelques années plus tard, ces Disintegration loops sont devenus un symbole, une métaphore de la perte, de la disparition inévitable, de la fin inexorable de l’homme, qu’elle soit envisagée au niveau de chaque individu ou à la mesure d’une civilisation entière. Ils sont devenus un memento mori, un rappel de la fragilité et de la fatalité de la vie, et ainsi une affirmation de celle-ci. Non plus seulement une rumination maussade sur la mort, mais une réévaluation de la vie, de son importance en regard de ses limites. De même que la musique d’autres artistes – comme Asher, Jim Haynes, Bellows, ou The Caretaker – travaillant sur la détérioration du son, ou de son support, par des moyens naturels ou artificiels, en laissant faire le temps ou en forçant les choses, le caractère poignant de ces pièces provient en partie de cette comparaison entre la désintégration d’un matériau paradoxalement inventé et manufacturé pour éviter cette disparition, pour lutter contre la fatalité, et notre propre réflexe de nous débattre, de refuser de nous soumettre à l’irrévocable. Il y a un sentiment de panique, un coup au cœur, de voir disparaitre ainsi ce qu’on pensait préservé pour de bon, pour longtemps sinon à tout jamais, et de voir ainsi la réalité se réimposer dans toute sa cruauté. Mais ce rappel peut être salutaire et projeter un éclairage nouveau sur l’existence et la nécessité d’en tirer le meilleur avant sa disparition. Pour beaucoup, jouer avec cette désagrégation, c’est transgresser le tabou de la bienséance qui impose le silence sur cette fin qui nous guette, sur le temps qui œuvre contre nous, c’est reprendre en main son destin avec un air de défi, ou l’examiner avec une lucidité sereine.

L’autre élément important, tout aussi capital que cette métaphore du fatum de m’existence, est la répétition, l’usage de la boucle se reproduisant inlassablement, mais sans jamais toutefois réellement sonner de la même manière. Effet de transe, désorientation, hypnose, associées à l’angoisse tranquille de la catastrophe programmée, inlassable répétition de ce qui ne sera jamais pareil, réitération obstinée, chaque fois plus approximative, oublieuse, mémoire qui s’efface, s’estompe.

Quelques années plus tard, les Disintegration Loops seront présentés à la biennale de Venise en version live, réarrangés et interprétés par un orchestre – une idée que je trouve personnellement repoussante. Si le résultat est honnête, et l’interprétation impeccable, cette version hôte tout son sens à l’œuvre, en lui ajoutant un niveau de lecture supplémentaire inutile et néfaste à la simple beauté de l’objet trouvé. Les loops, et leur texture, leur matérialité, reproduits tant bien que mal par des notes et des silences, perdent quasi toute leur signification, et leur fascination. Ils deviennent des artefacts post-modernes, trop conscient de leur pouvoir de séduction que pour ne pas en abuser cyniquement ou trop confiants dans leur bon droit que pour ne pas désenchanter l’auditeur à force d’orgueil. Version exsangue, aux allures de cérémonie officielle, elle noie la douleur dans sa propre représentation.

Le label Temporary Residence a choisi de publier l’intégrale des Disintegration Loops en un coffret, en édition limitée, reprenant les quatre parties de l’œuvre publiés à la fois sur vinyle et sur CD, deux versions orchestrales, l’une interprétée au Metropolitan Museum of Art, l’autre à la Biennale de Venise,un DVD du film et un livret de 144 pages composé d’images du film, et de textes de Basinski, d’Antony Hegarty, de David Tibet, de Ronen Givony du Wordless Music Series, et de Michael Shulan, Creative Director du National September 11 Memorial Museum.

Image

Aujourd’hui Basinski a quitté New-York et vit à Los Angeles depuis quelques années. Nocturnes est son premier album en quatre ans. Si sa carrière récente est partiellement occultée par le succès remporté par sa série Disintegration Loops, il a toutefois publié depuis une dizaine de disques, qui ne rentre pas dans le cycle. Publié sur son propre label, 2062, ce nouvel album présente deux pièces en partie anciennes, dont l’élaboration date pour l’une de 1979, pour l’autre de 2009 (c’est-à-dire l’une avant et l’autre après les loops), et qui apportent un nouvel éclairage au travail de Basinski. La première, « Nocturnes » est une longue (44 min) pièce pour piano préparé et bande, qui fragmente des bribes de mélodies, d’accords, de résonances, et les recombine en un équilibre fragile, hypnotique et mystérieux, comme suspendus dans l’air. La seconde, « Trail of tears », composée à l’origine pour la pièce de Robert Wilson « The Life and Death of Marina Abramovic », est, elle, composée selon des méthodes similaires mais à partir d’éléments plus fantomatiques encore. Les deux morceaux poursuivent ainsi l’obsession de Basinski pour la lenteur et la longueur, et pour des pièces brumeuses plongeant l’auditeur dans un état second, méditatif et légèrement mélancolique, qui cherche à échapper, selon ses propres termes, à l’espace et au temps.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :