Miki Yui – Magina

Si nous entendons en continu, sans jamais pouvoir fermer les oreilles comme on ferme les yeux, ne serait-ce qu’un instant, cela ne veut pas pour autant dire que nous écoutons en permanence. Notre audition est conditionnée comme tous nos autres sens par une nécessité de sélection dans notre perception, qui nous empêche de prendre en compte tous les sons qui nous entourent. Les premières victimes de cette sélection sont les sons les plus communs, les plus familiers, qu’on entend trop que pour les remarquer encore, et les sons les plus faibles, que leur volume fragile condamne à être éternellement écrasés, masqués, par d’autres plus musclés, plus costauds. Ce sont justement ces sons qui intéressent Miki Yui, ces sons un peu chétifs qui sont pourtant comme d’autres, et souvent plus que d’autres, chargés de mémoire. Ce sont eux qui à peine audibles et à peine entendus, laisse d’un endroit, ou d’un moment, un vague souvenir, imprécis mais persistant, une perception confuse et flottante pour des moments insaisissables.

Si elle a publié jusqu’ici quatre disques en onze ans, Miki Yui est toujours aujourd’hui plus connue dans le domaine de l’installation sonore que dans celui de la musique. Elle y a développé et raffiné une mise en scène de ces « petits sons », dans des créations associant des objets usuels, des dessins épurées, et de minuscules haut-parleurs diffusant sa musique minimale, construite à base de prises de sons, de field-recording, reproduisant le son d’autres objets encore. Des installations délicates et toujours très simples associant parfois un seul objet et un haut-parleur, un bol ébréché comme on en trouve dans toutes les maisons, une feuille de papier blanc, de la poussière, des graines, du bois, etc. et toujours ces petits diffuseurs piezzo qui émettent des sons infimes, abstraits, bruissement plus que musique, irrémédiablement présents sans toutefois s’imposer. Comme Rolf Julius avait qui elle a travaillé (jusqu’au décès de ce dernier en janvier 2011), c’est pour elle ce dialogue, cette coïncidence entre des objets presqu’insignifiants et des sons à peine audibles qui donne vie à l’œuvre, quand elle est réussie, et sollicite par leur interaction l’imagination du spectateur, ses souvenirs, sa rêverie.

Il est bien sûr tentant d’écouter les disques de Miki Yui dans des conditions similaires à ses installations, en les laissant tourner à faible volume pour qu’ils se mêlent imperceptiblement à leur environnement. Ils semblent alors modifier l’espace, comme la lumière peut sembler changer la couleur de l’air, ou comme un parfum léger peut faire voyager dans le temps. Ou bien au contraire ils peuvent s’écouter comme des disques « normaux » voire même s’écouter attentivement, au casque, pour percevoir le détail déroutant de ces constructions. Parmi ces disques, ce dernier, « magina », est peut-être le plus ouvertement musical, le plus mélodique. Si les précédents albums reproduisaient les sonorités utilisées dans ses installations presque tels quelles, comme des fragments bruts, une documentation de la variété de ses sons, présentés, exposés, sans chercher à trop les mélodiser, mais bien à leur permettre de se fondre dans le paysage (l’album ‘lupe luep peul epul’ par exemple recommandait une écoute aléatoire, à faible volume), celui-ci semble  (mais c’est tout relatif, bien sûr) vouloir plus s’imposer, et réclamer l’attention. Comme les précédents il flotte dans une atmosphère effleurant la mélancolie, et ne gardant que des traces floues, des souvenirs intangibles, des événements qu’il évoque.

quelques extraits sonores sont disponibles ici:

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