L’Oreille – Karel Kachyna

L’oreille, c’est le petit nom que donnent Ludvik et Anna aux mécanismes d’écoute qui les espionnent pour le compte des services de renseignement tchèques. Monsieur est attaché de cabinet, Madame l’accompagne dans ces soirées ennuyeuses où se fait et se défait la politique du pays. Les soirées en question sont longues, tendues et fortement arrosées. Monsieur y tremble pour son poste, pour son avenir, pour sa vie parfois, Madame y boit et y parle trop. Dans une des pires soirées de ce genre, Monsieur apprend que son supérieur est tombé en défaveur, et craint de le suivre dans sa chute. De retour à la maison, il veut faire disparaître toutes preuves de leur collaboration.

Mais tandis que l’alcool brouille la perception de Monsieur comme de Madame, c’est une maison plongée dans le noir qui les accueille, et l’on ne sait si les portes en sont ouvertes suite à un oubli, ou si les services secrets sont déjà intervenus. La mystérieuse voiture stationnée dans leur rue et les aller-retour d’inconnus dans le jardin ne sont pas là pour arranger les choses. Il s’agit au plus vite de détruire par le feu les documents compromettants.

Karel Kachyna présente avec ce film un portrait à la fois absurde et effrayant de ses années sombres de la Tchécoslovaquie, des révolutions de palais, de la surveillance permanente, des diktats changeants, flous, jamais affirmés mais toujours implicites, qui dirigent la vie du peuple, et plus encore des fonctionnaires de l’état. Plus ubuesque que kafkaien, c’est avant tout la confusion organisée du régime qui est mise en scène,  plus que sa complexité aberrante. Les personnages s’y débattent dans un flou artistique propice à toutes les dérives paranoïaques, à toutes les peurs irréfléchies, et surtout aux réactions les plus hystériques.

Bien sûr, la tension qui se crée au sein du couple, qui ne se comprend plus à mesure que le monde qui les entoure leur échappe, les mène droit à la crise de nerf, présentée ici de manière très slave, avec force cris et moult explosions. La situation est dès le départ ingérable, tout concourt à pousser encore plus loin leur angoisse et justifier tous les débordements. Comme le dit Clément Rosset, la paranoïa se distingue de la pensée tragique en ce qu’elle trouve encore, au sein de l’absurde, du malheur, de la peur, une logique, une volonté, qui la dégage du simple hasard, de la simple fatalité. L’Oreille joue sur le fil entre ces deux sentiments, ces deux versions de la terreur, les protagonistes sont rassurés de savoir qui les espionne, qui les menace, mais sont incapable de débrouiller les causes de ces dangers. L’incongruité même de leur situation éclaire ce qui faisait des anciens régimes d’Europe de l’Est de magnifiques symboles de l’absurde, dont la logique interne, impeccable, bétonnée, ne parvenaient qu’à grand peine à dissimuler les affres de l’absurde bureaucratique, la monstruosité du formalisme étatique.

Film à tiroirs, à rebondissement, dont l’apparente confusion reproduit la confusion qui monte chez les deux personnages principaux, c’est avant tout une charge féroce du régime, mais qui reste dans sa conclusion d’un ironie mordante, presque glaçant, et en fait un parfait exemple de ce que pouvait signifier la nouvelle vague cinématographique et sa liberté formelle dans un contexte comme celui de cette époque.

 

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