Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon – Elio Petri

La filmographie d’Elio Petri comporte quelques uns des plus beaux ovnis du cinéma des années 1960, des chefs d’œuvre d’étrangeté comme « La dixième victime » ou cette « Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon ». L’argument en est à la fois simple et complexe: Le chef de la police criminelle de Milan, interprété par Gian Maria Volontè, assassine sa maîtresse avant de prendre la tête de la section politique, où il va tout faire pour orienter les soupçons de l’enquête sur lui. Une histoire donc rapide à résumer, qui de plus est découpée, comme un épisode de Colombo, en commençant par le crime, dont on nous présente d’emblée le coupable. Il s’avère très vite clair que la question n’est pas là, le film se veut avant tout une analyse du processus pervers qui a conduit le personnage a un meurtre quasiment gratuit pour prouver – ou éprouver – sa position de personne insoupçonnable, littéralement « au-dessus de tout soupçon ».

Personnage hystérique, compensant un sentiment d’infériorité, et d’impuissance, par une verve et une arrogance sur-dimensionnées,  l’inspecteur est avant tout un défenseur de l’ordre, qu’il place au-dessus même de la loi. Il ne peut tolérer l’anarchie qui selon lui menace l’Italie depuis qu’on conteste l’autorité, depuis qu’on remet en question la police et l’état. Son double jeu va dans ce sens, il veut tout à la fois prouver l’incurie de ses collègues, leur manque de perspicacité et surtout de dévouement à leur mission sacrée, démontrer son propre statut d’intouchable, d’inattaquable, et faire dévier l’enquête pour la lancer sur les cibles qui lui tiennent à cœur, les jeunes, les étudiants, les gauchistes, et tous ceux qui selon lui « sapent les fondements de la nation ».

Film à plusieurs lectures, caricature politique, tragi-comédie psychanalytique, polar absurde, enquête sur un citoyen au-dessus de tous soupçon a une réputation entièrement méritée de film prophétique. Pétri y décrit en effet la dérive autoritariste qui plongera l’Italie de la fin des années 1960 dans les années de plomb, ces années durant lesquelles la lutte contre un ennemi intérieur, en partie réel, en partie imaginaire, et en partie fictif, le terrorisme, allait justifier toutes les mesures répressives qui allaient permettre la criminalisation des mouvements autonomes, le démantèlement de la gauche italienne,  et surtout sa décridibilisation, et le maintien au pouvoir de la démocratie chrétienne. L’opération, dont on sait aujourd’hui qu’elle était souhaitée, et assistée, par les services secrets américains, qui craignait le basculement à gauche d’un pays comme l’Italie, comprenait la lutte contre les organisations terroristes de gauche comme les brigades rouges ou prima linea, mais aussi contre les mouvements estudiantins, et représentait une vaste entreprise de déstabilisation du pays – la fameuse stratégie de la tension – permettant l’instauration d’un pouvoir policier fort sous couvert d’état d’urgence, et l’élaboration d’un amalgame entre le parti communiste et les mouvements prônant la lutte armée.

Le film comporte ainsi plusieurs éléments prémonitoires. Il montre notamment l’explosion d’une bombe au siège de la police, un acte terroriste qui n’est pas sans rappeler la série d’attentats à la bombe qui secoueront l’Italie quelques mois plus tard. Le film a en effet été tourné quelques mois avant l’explosion d’un colis piégé sur la Piazza Fontana à Milan, en décembre 1969, qui tua 16 personnes et en blessa 90 autres. (La coïncidence ne jouera pas en faveur du film, qui sera l’objet d’une attention toute particulière des autorités italiennes, déjà fort inquiète du sujet du film, qu’elle soupçonnait d’être une critique caricaturale de la police et de l’état. ) Le film laisse planer le suspense quant aux auteurs réels de l’attentat, et donne à penser que, comme ce fut le cas dans la réalité, il puisse s’agir d’une mise en scène. En brandissant des menaces  fabriquées de toutes pièces, et en les confirmant par des actions false flag (c’est à dire des opérations criminelles mises sur le dos de la partie adverse), des attentats factices – mais meurtriers – qui viennent les corroborer,  le policier du film, comme le firent les vrais policiers et politiciens italiens qui ont mis sur pied cette stratégie, avec la complicité des services secrets italiens et de la CIA, monte en épingle l’incident pour jeter le discrédit sur toutes les organisations de gauche et organiser des rafles dans les milieux désignés comme séditieux.

Le film repose quasi entièrement sur la performance fascinante de Gian Maria Volonté, campant un personnage extrêmement complexe de super-flic néo-fasciste, reprenant dans ses discours les arguments – et jusqu’aux postures autoritaires – du Duce, dandy extraordinaire en public,  amant minable en privé, mené en bourrique par une maitresse masochiste qui le couvre de mépris, anticommuniste maladif, se lançant par défi dans un très sérieux jeu du chat et de la souris, dans lequel il tiendrait les deux rôles. Petit-maître hautain, orgueilleux et désinvolte, condescendant – voire insultant – avec ses subordonnés, mais obséquieux et soumis avec ses chefs, il va s’acharner à semer sur son chemin des preuves de plus en plus grande de sa culpabilité, sans parvenir à en convaincre ses collègues, qui ne peuvent croire, ni même imaginer, cette résolution extravagante à l’enquête. Le policier va élaborer un dédale de fausses pistes enchevêtrées, un embrouillamini de plus en plus pervers, de plus en plus paradoxal, se convainquant lui-même de son bon droit, de sa stature, de son invincibilité, et poursuivant en sous-main une vendetta politique personnelle.

2 Réponses to “Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon – Elio Petri”

  1. J’aime beaucoup cet article car il va à l’essentiel tout en proposant de belles pistes de lecture. Félicitations : http://cineklectic2.blogspot.com/2011/01/elio-petri-i-enquete-sur-un-citoyen-au.html

  2. […] nos indic’ / by our informers : Benoit D. & Nicolas S. Cette entrée a été publiée dans Uncategorized, avec comme mot(s)-clef(s) […]

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