Chats errants – Yaël André (2007)

Par la fenêtre de mon bureau, j’aperçois une palissade. Une banale enceinte de planches qui entoure une minuscule surface de taillis, de fourrés, de quelques mètres à peine. Régulièrement, mais sans que j’aie pu encore en déterminer le calendrier précis, une voiture s’arrête devant cette clôture, et en descend une dame, qui écarte les branchages avec précaution, et entreprend aussitôt de dresser, dans les buissons, un repas d’écuelles de lait, de pâtées, de mie de pain, etc. Le manège dure quelques minutes, et attire rapidement les quelques chats errants du quartier, qui alors sortent du bosquet, et prennent place, invités, comme à table.

Ce petit jeu se déroule probablement au même moment un peu partout dans la ville, derrière d’autres murs de planches, partout où l’on trouve des terrains vagues, des chancres, temporaires depuis des années, des lieux non-réclamés. Des superficies parfois très importantes s’étendent ainsi, en marge des rues et des habitations, dissimulées aux regards par une haie, une grille, une vieille porte jamais vraiment fermée, et sont visitées uniquement par les chats, et par ceux qui les nourrissent. Les dames-à-chats, et les messieurs-à-chats, s’immiscent ainsi dans des lieux secrets, des lieux hors-plan, dont ils semblent être seuls, avec les chats, bien sûr, à connaître l’existence.

Ces endroits, à l’écart des chemins battus, comme on dit, sont définis tour à tour comme vagues, comme abandonnés, comme vides. Ils sont invisibles parce qu’ils n’ont pas de fonction, pas de définition précise. En gros, ils sont considérés comme inutiles. Yaël André s’est prise au jeu, et à poursuivit cette logique dans ses derniers retranchements, et à étendu cette exploration à tous les lieux, les thèmes, les domaines qu’une errance dans ces non-lieux pouvait révéler. Elle aborde ainsi successivement toutes les catégories dans lesquels rentrent, ou ne rentrent pas, ces territoires: la géographie, la cartographie, la psychogéographie, l‘administration, l’économie, le droit …

En prenant le parti de la dérive et de la flânerie, elle examine les fonctions de ces lieux, le statut de ces zones et de ces êtres, chats et humains, qui semblent échapper à la loi de l’utilité, de la valeur d’usage. Sans définition, sans réglementation, sans objet, ces endroits secrets, ne seraient que « des trous dans l’ordre, dans la nécessité ». Mais la situation n’est bien sûr pas aussi simple, ni partout pareille. Ainsi les terrains vagues de Bruxelles ne sont  pas ceux de Hambourg, et la vie des chats errants d‘ici n’est pas celle des chats de Rome. Les volontaires qui les nourrissent sont eux aussi différents d’un cas à l’autre, quelquefois solitaires, isolés, mais parfois au contraire organisés en collectivités très méthodiques qui se répartissent les courses et le planning des « livraisons ». D’autres, à Rome, sont engagé par la municipalité, qui à sous sa tutelle la population féline, classée patrimoine culturel de la ville, au même titre que les ruines antiques, pour s’occuper du bien-être des citoyens-chats.

Alors des lieux inutiles? Bien sûr leur valeur n’est pas économiquement compétitive, et leur rôle ne cadre pas avec le strict fonctionnalisme de notre société. Les gens qui les traversent ne sont pas en service, ni même en voyage ou en promenade, et leur passage à travers ces espaces répond à d’autres logiques. Les chats contribuent ainsi à faire subsister des lieux qui, sans eux, auraient disparu de la carte. Ces zones sont vivantes, puisqu’ils y vivent, et que des gens les visitent. Les témoignages s’accordent pour dire que nourrir les chats est un plaisir. Or peut-on dire le plaisir inutile ? Il s’agit bien sûr d’un acte gratuit, mais comme la dérive à travers cet autre versant de la ville, cet autre part, c’est ce qui leur donne tout son sens. (Benoit Deuxant)

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