Le traquenard – Hiroshi Teshigahara

Je vous jure que ce n’est pas le titre qui m’a attiré en premier. Bien sûr, derrière un titre comme celui-là, on ne pouvait trouver qu’un complot, qu’une conspiration. Mais non, l’incitant premier était le réalisateur, Teshigahara, le second était le scénariste, Abe Kobo. Le Traquenard est en effet non seulement le premier long métrage de Teshigahara, mais aussi sa première collaboration avec l’extraordinaire écrivain Abe Kobo, ainsi qu’avec le compositeur Toru Takemitsu. Quelques années plus tard, cette collaboration donnera un des plus beaux films du monde: « La Femme des Sables« . Ici, nous sommes en 1962 et Teshigahara n’a encore réalisé que quelques court-métrages et des documentaires déjà très impressionnants comme « José Torres », portrait d’un boxeur porto-ricain de New-York ( réédité sur ce même dvd ). Il se lance immédiatement dans un cinéma ambitieux, par son scénario d’abord, par les thèmes abordés ensuite, et enfin par la maîtrise et l’exigence cinématographique qu’il apporte à l’image. L’histoire est assez simple au départ, un mineur ( c’est à dire un ouvrier des mines, pas un enfant ) et son enfant ( qui n’est pas ouvrier des mines ) errent de travaux mal payés en emplois précaires. Ils sont suivis à leur insu par un mystérieux homme en blanc, mélange étrange de Maurice Ronet et de Takeshi Kitano. Lorsqu’ils arrivent dans un village abandonné, uniquement habité par une marchande de bonbons, se met en place le traquenard échafaudé par le tortueux Abe Kobo.

De ce départ simple découle une histoire complexe d’identité perdue, de doppelganger inconnu, et surtout une cruelle et obscure conspiration. Fidèle aux livres inquiétants d’Abe Kobo et comme le seront les prochaines collaborations avec le réalisateur ( « Le Visage d’un autre », « Le Plan déchiqueté », ou bien sûr « La Femme des sables ») le complot est un mélange d’absurde kafkaïen, effroyablement logique, et d’ancrage flottant dans la réalité. Comparable ( et souvent comparé ) à Kafka, ou plus récemment aux fictions surréalistes de José Saramago, Abe Kobo a développé une œuvre littéraire déconcertante, quelquefois terrifiante, toujours troublante. Procédant par légers décalages, il transforme, de détails en détails, une réalité effroyablement banale, en un monde angoissant, dont la logique échappe aux protagonistes, victimes d’une oppression diffuse de leur environnement, et aveuglés par leurs pulsions individuelles.

Cinéaste nouvelle-vague, évoquant Antonioni ou Resnais, Teshigahara se place aux côtés de Kurosawa et Oshima, comme le représentant d’une avant-garde cinématographique intégrant un discours nouveau, mêlant réalisme social et fantastique, introduisant des thèmes nouveaux à l’époque, comme la dépersonnalisation des individus, l’aliénation, la manipulation, l’absurde (au sens existentialiste du terme) … Pour son premier film, il introduit une dose inhabituelle de réalisme politique, de lutte sociale, dans une histoire où les syndicalistes croisent les fantômes, et où la Mort roule en Vespa. Ajoutant un contexte très concret de critique sociale et de dénonciation politique à son synopsis fantastique, Teshigahara ancre son film dans un humanisme pessimiste qu’il conservera tout au long des séquences les plus fantastiques. En un sens, l’au-delà prend chez lui la forme d’une banalité extrême, la plupart des fantômes conservant les traits, les occupations, les obsessions de leurs derniers instants, de l’esprit à l’estomac (ceux qui sont morts avant un repas auront par exemple faim pour l’éternité, ceux qui ont mangé passeront leur mort à digérer.)

Rare (presqu’unique) personnage féminin, la marchande de bonbon annonce déjà la future « femme des sables ». Elle incarne l’impuissance devant la manipulation, la faiblesse face à la vie comme face à la mort. Victime et sujet d’un complot qui lui échappe, elle est, comme la « femme des sables », un instrument involontaire dans un agencement criminel. Elle prend place sur l’écran dans une succession de scène de souffrance et d’abandon, à la chaleur, au sexe, à la peur. Elle se présente dès le départ comme un personnage passif, en attente, ses propres désirs réprimés, soumis aux décisions et aux désirs des autres, le fiancé qu’elle attend, qui doit l’emmener hors du village abandonné, le policier qui veut la violer, le mystérieux homme en blanc auquel elle obéit. Teshigahara fait de ce personnage de femme solitaire  une  incarnation de la sensualité,  un corps immense, généreux, disproportionné, qui traverse le film dans une robe mouillée, collée au corps par la sueur.

Mais cette femme n’est pas la seule personne perdue, dépassée par les évènements, et une machination infernale se met en place autour d’elle et des autres personnages. A leur insu s’échafaude autour d’eux un complot d’une perverse complexité, qui les rabaisse au rang de pions, de rouages, et dans lequel leur vie, comme leur mort, n’a de sens et d’importance que dans la mesure où elle emporte d’autres vies avec elle dans son écroulement. Chaque nouvelle victime voit sa mort lui échapper, en ce sens qu’elle n’a de signification qu’à l’intérieur du jeu de domino qu’est ce complot. Chacun croit présomptueusement être le centre du complot, sa cible, même si c’est pour des raisons mystérieuses, incompréhensibles, alors qu’il n’est au fond qu’une chose, une bricole insignifiante, absurde, dont la seule justification est d’entrainer dans sa chute le domino suivant. Extraordinaire vision de l’absurde, qui se révèle lorsqu’il est bien sûr trop tard, lorsque chacun est réduit au stade de témoin muet, de spectateur sans voix, pauvres fantômes incapables de communiquer avec l’autre monde, fantoches condamnés à l’errance, marionnettes jetées au rebut après exploitation, privées de sens en même temps que de substance.

2 Réponses to “Le traquenard – Hiroshi Teshigahara”

  1. krotchka Says:

    Très intéressant – différent de ce que j’imaginais en voyant la jaquette, de loin… (serais-je positivement influencée par le rapprochement avec Kafka ?)
    Toujours bien, ces captures d’écran!
    Petit cadeau : une théorie de complot toute fraîche, grippe porcine oblige: http://www.globaldashboard.org/2009/04/26/swine-flu-cooked-up-in-a-lab/
    Si tu veux mon avis, c’est les cochons les vraies victimes du complot.

    • noreille Says:

      effectivement, cette nouvelle théorie a du potentiel! j’aime particulièrement l’idée qu’il s’agisse d’une tentative d’assassinat bactériologique destiné à éliminer Barack Obama lors de son voyage au Mexique!

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