Le mystérieux docteur Korvo – Otto Preminger

La conspiration est un phénomène qui se joue sur une grande échelle, c’est bien entendu. Les plus grands complots ont généralement des visées ambitieuses, mettant en cause et en danger l’espace public de la politique, des médias, de la société dans son ensemble. Mais en marge de cette version de masse, il existe une version privée tout aussi effrayante, celle de la manipulation, de la domination par un esprit malveillant. Cette mainmise d’un autre sur notre propre cerveau a pris selon les époques plusieurs formes lexicales, l’enchantement par la sorcellerie a progressivement fait place à l’hypnose avant d’arriver à notre moderne « lavage de cerveau ». Cette évolution qui va de la possession diabolique d’antan au quotidien des sectes et religions d’aujourd’hui représente une crainte à plusieurs visages, plusieurs déclinaisons, plusieurs résonances : la perte de controle bien évidement, la dépersonnalisation, la faiblesse de la raison, la genèse du mal et la perte de l’innocence. Toutes ces questions sont comme un écho de craintes anciennes, qui relient des figures aussi variées que le zombi, les possédés du démon, les victimes de sortilèges , le trouble dissociatif de la personnalité d’un docteur Jekyll, les sujets d’un conditionnement militaire ou les cobayes de la célèbre expérience de Stanley Milgram. Dans toutes ces figures, l’individu se défait de sa personnalité pour obéir aux ordres et aux désirs d’un autre, et même s’il le fait, au début, de sa propre volonté, l’opération a toujours l’aspect effroyable d’un viol de l’esprit. S’il a été rapidement démontré qu’il n’était pas possible, par l’hypnose, de faire agir quelqu’un contre les principes qu’il possède étant conscient, la figure de l’hypnotiseur, charlatan ou savant fou, reste un moteur narratif puissant, depuis « Les Vampires « de Louis Feuillade jusqu’au « Manchurian Candidate » de John Frankenheimer.

« Le mystérieux docteur Korvo » est ainsi le regrettable titre français de « Whirlpool », un film d’Otto Preminger d’après un scénario de Ben Hecht, adapté d’un roman de Guy Endore, et tourné en 1949. Ben Hecht avait déjà abordé le thème de la possession et de la psychanalyse avec le scénario du film « Spellbound« , d’Alfred Hitchcock. Si le scénario est comparativement ici un peu expéditif, et affaibli par des raccourcis peu crédibles ou des personnages inachevés et stéréotypés (la victime, le mari jaloux, le flic borné ), Preminger parvient à tirer de l’intrigue une matière particulièrement fertile. Il fait de cette histoire de triangle relationnel sous hypnose un modèle de paranoïa privée.

attention: spoilers légers droit devant…

On retrouve dans les rôles principaux Gene Tierney, que Preminger avait déjà dirigée cinq ans plus tôt dans le magnifique « Laura » et qui donne ici une interprétation remarquable d’une chute lente dans la folie. Elle passe de scène de somnambulisme à des scènes où l’on comprend que, progressivement, la manipulation que lui fait subir le docteur Korvo la fait douter d’elle-même et plonger dans la démence. Celui-ci,interprété par José Ferrer, se montre à la fois charmeur (c’est la base même de son métier) et totalement malhonnête. Par des assauts de séduction, il va avec brio s’assurer le contrôle de Gene Tierney sous couvert de la soigner de sa kleptomanie, en secret de son mari. Et puis il y a ce mari, justement, mari absent, mari jaloux, mari aveugle aussi devant les souffrances de son épouse, prêt à conclure à sa culpabilité pour la punir de ce qu’il croit être une infidélité. Mari stupide complètement dépassé par les évènements et manipulé lui aussi, plus encore que sa femme, par le mystérieux docteur Korvo.

A travers le procès du meurtre qui sous-tend l’histoire, il y a un procès du mariage de Gene Tierney et de son peu psychologue psychanalyste de mari. Couple bourgeois modèle de l’Amérique des années quarante, le couple est pourtant bancal, Gene Tierney est l’exemple même de la trophy wife, une femme-trophée, qu’on aime à montrer en société, mais dont on attend pas une personnalité, une intériorité. Elle joue ce rôle avec plaisir pendant un temps mais fini par craquer, son mari finit par lui rappeler son père, possessif et dominateur, et elle se venge alors de lui de la même manière, elle devient voleuse, kleptomane, et tire de ce secret une certaine fierté  »  I stole, nobody ever caught me ». C’est ainsi que, prise aux pièges du docteur Korvo, elle ne pourra se confier à son mari, de crainte de trahir cet autre secret, le vrai. Et c’est ainsi que commence une subtile machination qui réussit à semer le trouble dans l’esprit du mari. Il découvre une existence inconnue à cette femme qu’il croyait cernée, acquise. Il se retrouve emmêlé dans un doublebind, une double contrainte paradoxale où chaque conclusion possible lui est intolérable, où soit sa femme est innocente, et alors elle le trompe, ou bien elle lui est fidèle, et alors coupable. Après lui avoir refusé dès l’entrée toute circonstance atténuante, « you’re not drugged, you’re acting », il finit, il faut bien l’avouer, par un artifice de scénario, à lui accorder à nouveau sa confiance, et à chercher à la sauver de la prison.

On l’aura compris, ce n’est pas l’histoire qui fait la force de ce film, mais la qualité de la mise en scène et de l’image qui restituent au mieux, voire provoquent, dans la lignée des meilleurs films noirs, l’atmosphère paranoïaque de la machination et de la manipulation, la violence des relations, « you don’t believe me »/ »you’re sick », la panique intérieure des personnages. A travers un jeu minimaliste et un cadrage redoutable, les acteurs sont littéralement mis en mouvement, amené à la vie par la caméra. « Le mystérieux docteur Korvo », dans son formalisme noir et son élégance minimaliste, et dans son étrange mélange d’angoisse et de fascination, est le pendant privé des grandes conspirations.

4 Réponses to “Le mystérieux docteur Korvo – Otto Preminger”

  1. Le hasard fait bien les choses : je viens d’écrire un billet sur Spellbound, d’Hitchcock (http://krotchka.wordpress.com/2009/02/25/la-psychanalyse-est-un-jeu-denfants/)!
    Il y est également question de manipulation, interne et externe, mais l’histoire n’est vraiment pas sérieuse… Par contre, je relève ce que tu dis de l’hypnose, qu’elle ne peut pas « faire agir quelqu’un contre les principes qu’il possède étant conscient », car il en est question dans Spellbound, concernant l’amnésie cette fois. En tout cas, il semblerait que les deux films se fassent écho, étant séparés de quatre ans seulement…

  2. […] aussi, chez Noreille, la chronique du Mystérieux docteur Korvo, film également scénarisé par Ben Hecht sur le thème de la […]

  3. Il semblerait, mais je peux me tromper, que ce soit les seuls scénarios de Ben Hecht sur le thème de la psychanalyse, parmi les quelques 70 scénarios de films ( de scarface à casino royale), et les 35 livres qu’il a écrit. Il s’agissait clairement de tout sauf d’une passion pour lui. Très vite d’ailleurs l’idée de l’hypnose fait place à une manipulation diabolique certes mais beaucoup plus classique. Il semblerait qu’Hitchcock comme Preminger ne se soit pas beaucoup soucié du sujet du film, et se soit concentré sur le côté purement cinématographique de l’histoire, sur la narration et sur l’image….

  4. De magnifiques photos pour illustrer un article très intéressant !
    Bravo !!!

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