Le Goût de la Ruine

Carl Michael von Hausswolff / Thomas Nordanstad (SWE)

Hashima, Japan

2002 DVD, 400 x 300 cm video projection, 30 min. loop, stereo sound, seats

Ce fut pendant longtemps l’île la plus peuplée du monde, proportionnellement, avec ses 5000 habitants pour 60000 m2. A sa plus grande époque, cela faisait grosso modo 835 personnes par hectares pour la totalité de l’île et une pointe de 1391 personnes par hectare pour le quartier résidentiel. En comparaison, le quartier de Warabi, à Tokyo, réputé comme un des plus dense au monde, ne loge « que » 141 personnes par hectare. Aujourd’hui, c’est une île déserte.

A la fin du xixème siècle, la firme Mitsubishi se lance dans l’exploitation du charbon et transforme l’île de Hashima en un énorme centre industriel, construisant sur l’île des usines d’extractions du charbon et un dortoir géant pour la main d’œuvre, venue s’installer sur l’île avec femmes et enfants. Lorsque le pétrole détrônera la demande en charbon, dans les années soixante, et rendra l’exploitation d’Hashima obsolète, la firme se retirera de l’île, la laissant en l’état. Le dernier habitant est parti en 1974, et ne reste aujourd’hui sur place qu’une ville fantôme, gigantesque vaisseau de béton, fascinante aberration architecturale.

Construite quasi exclusivement en béton, l’île donne un rare exemple d’architecture industrielle de ce type. Protégée de la mer par un imposant mur, de béton toujours, elle semble avoir été entièrement bâtie par la main de l’homme. Il était naturel que des ruines aussi impressionnantes et aussi particulières attirent les artistes, malgré l’interdiction officielle de se rendre sur l’île. C’est le cas de nombreux photographes, comme Ross Mcdermott ou Yuji Saiga, ou de musiciens comme Mika Björklund. C’est également le cas de CM von Hausswolff et Thomas Nordanstad, qui en 2002 s’associaient pour produire « Hashima, Japan », un projet comprenant une installation photographique, un documentaire suivant un ancien habitant de l’île retrouvant les lieux de son enfance, ainsi qu’un paysage sonore de von Hausswolff.

Dépouillé à l’extrème, austère presque, le projet installe un rythme lent, majestueux et mélancolique. Les images se succèdent comme celles d’un cataclysme, une vision apocalyptique que l’aspect industriel et contemporain, et à la fois intemporel, des lieux nous rend proche. Comme les photos de Ryuji Miyamoto documentant le tremblement de terre de Kobe en 1985, ou les nombreux sites documentant les désastres causés par l’ouragan Katrina, c’est la proximité qui rend ces images fascinantes. Mais dans le cas de Hashima, le désastre n’est jamais arrivé, le séisme ne s’est jamais déclaré. Les ruines ne sont pas celles d’une destruction, mais d’un abandon, d’une désertion. Désastre humain, tragédie, toutes les interprétations sont permises ; Comme dans les villes fantôme de l’ouest américain, rien dans ces ruines ne permet de savoir comment et pourquoi a eu lieu l’évacuation. Comme ces villes minières épuisées et abandonnées, il reste un sentiment étrange d’exode précipité, de fuite urgente, dans les détails laissés sur place, les menus objets oubliés, ou au contraire ceux trop encombrants pour être emportés.

Mais ce qui fascine par dessus tout, c’est ce trouble indéfinissable que provoque les ruines, et en a fait pour les artistes, à diverses époque de l’humanité, un objet de séduction envoûtant. Comme le raconte Jean-Marc Poiron dans ses « Fragments d’une histoire de la sensibilité » : « La redécouverte de l’Antiquité, en Italie, au cours des XIVe et XVe siècles, va modifier le regard sur les ruines romaines. Pétrarque, à l’origine de tout un courant littéraire, articule ruines visibles et souvenirs livresques pour reconstituer la grandeur de la Rome antique. Cependant, les vestiges n’existent à ses yeux que comme les restes d’un passé glorieux, opposés à la déchéance de la cité moderne. Ce sont les peintres – en particulier ceux du Nord, qui font le voyage à Rome – qui, les premiers, vont commencer à considérer les ruines pour elles-mêmes et s’attacher à les représenter avec exactitude. S’ensuit un véritable recensement, qui sera diffusé dans toute l’Europe par la gravure. »

Il ne faut pourtant pas croire que cette fascination soit universelle, ni qu’elle ait toujours existé. Bien des cultures, et bien des époques, ignorent cet attrait pervers pour les ruines. Il ne faut pas non plus croire que cet attrait ait toujours eu la même signification. Si la renaissance y accolait une signification religieuse, dans la destruction par le temps, ou les cataclysmes, du symbole de l’orgueil des hommes, les Lumières en donneront une toute autre vision. Jean-Marc Poiron, toujours : « C’est Diderot qui invente, dans ses Salons, la notion de « poétique des ruines ». Cet intérêt renouvelé a de multiples explications : le goût de l’exotisme, le succès des « journaux » de voyages, un certain relativisme historique, enfin une laïcisation de la notion de sublime. Cette fascination va être amplifiée par les découvertes d’Herculanum et de Pompéi. Les jardins eux-mêmes ne se conçoivent plus sans fausses ruines, appelées « fabriques ». Pour Diderot, les ruines exigent solitude et recueillement. Elles engagent à une réflexion historique et philosophique sur les empires et les civilisations, à une méditation sur le temps passé, mais aussi sur le temps à venir (on imagine les ruines futures, comme dans L’An 2440 de Louis Sébastien Mercier). Mais surtout, elles sont belles en elles-mêmes, plus émouvantes pour « les âmes sensibles » que le bâtiment originel. »

Sabine Forero-Mendoza rappelera dans son livre « Le temps des ruines » que la fascination gothique d’écrivains romantiques comme Chateaubriand était déjà une relecture, dans un registre chrétien morbide, de thèmes anciens. Ce nouveau temps des ruines, qui vit un renouveau du maniérisme en peinture, poussera les plus ensorcelées des « âmes sensibles » à faire bâtir des ruines factices, artificiellement ravagées par le temps et intégrées à un parc, un jardin, où les promeneurs pouvait méditer sur la vanité des vanités. Le magazine Cabinet consacra un numéro entier aux ruines et à leurs amateurs. Brian Dillon y retracera les diverses formes que prirent cet intérêt pour la ruine, remontant jusqu’à nous, et aux formes contemporaines de cette esthétique des ruines.

Proche d’une certaine forme d’archéologie industrielle telle que la défendait Bernd et Hilla Becher, ce goût de la ruine trouve dans les constructions monumentales du passé proche un nouveau souffle. Un souffle alimenté par un nouvel imaginaire issu de la culture industrielle qui rassemble les fans d’Einstrürzende Neubauten comme ceux du Tetsuo de Shinya Tsukamoto.

photo by fabienne – palast der republiek, en démolition 2008

Une Réponse to “Le Goût de la Ruine”

  1. Je viens de voir que ce film (ainsi qu’un autre des mêmes réalisateurs sur le même sujet) passera le vendredi 21 novembre à 20h au Botanique dans le cadre du festival Filmer à tout prix, avant les “Récits d’Ellis Island” de Bober et Perec : http://www.gsara.be/fatp/films/hashima.html (voir http://www.gsara.be/fatp/ pour le programme du festival).

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