Now we are ten

Pour une série de raisons difficiles à cerner, le milieu des années nonante a vu l’éclosion d’un nouveau genre musical. Non pas une renaissance, un revival, le retour ou la prolongation d’un style musical, mais une nouvelle frénésie, au sein du public, pour la découverte, la collection, voire l’écoute, de disques rares et étranges. Généralement centré sur des répertoires indéfendables, considérés jusque là comme ringards, ou même carrément douteux, cette frénésie a transformé la signification du mot kitsch, d’une insulte prononcée avec une grimace de mépris en un cri de joie prononcé avec des étoiles dans les yeux. David Toop consacrait dès 1994 un dossier entier à la question dans le magazine The Wire, à la suite de la parution de quelques disques-clé de ce nouveau mouvement encore sans nom. Les anthologies culte “Incredibly Strange Music” du label RE/search et le livre qui les accompagne ont ainsi lancé une génération entière à l’assaut des greniers, caves et brocantes du monde entier. Elle en est revenue avec dans les bras des piles de disques dont la bizarrerie et l’ineptie était la plus grande qualité. Focalisée à ses débuts sur un répertoire et une période bien précise, la musique Exotica des années 50 aux Etats-Unis (Martin Denny, Arthur Lyman, etc..), l’effervescence de cette nouvelle manie a débordé en tous sens pour englober le rockabilly le plus trash, le futurisme électronique à consonance spatiale, les interviews de stars hollywoodiennes et alcooliques, les disques de mimes et de ventriloques, les cours de rattrapages en langage beatnik, le songbook des Beatles interprété par des chats, des chiens et des canaris, bref, un pan entier de l’histoire culturelle de l’humanité dans ce qu ‘elle a de plus incongru, de plus saugrenu, en somme, de plus ridiculement humain. Oscillant entre une ironie affectée et une régression totale vers un premier degré inquiétant, un nouveau public de connaisseurs définissait alors une nouvelle esthétique, faite de cocktail-parties intersidérales et de safari-photos en Atlantide. Comment tout cela a t’il commencé, et pourquoi, reste encore à expliquer. Est-ce une forme de dégoût face à une industrie du disque trop, disons … industrielle, qui a fait rechercher dans un passé récent des formes de musiques si improbables qu’elles ne pouvaient avoir été cyniquement voulues et calculées ? Est-ce un rejet des diktats des mass-médias, qui a lancé les collectionneurs sur la piste de l’idiosyncrasie, de l’échelle de valeur auto-proclamée, envers et surtout contre le goût du grand public? Etait-ce une simple blague de potache et serions nous tous tombé dans le panneau ? Toujours est-il que le phénomène s’est aujourd’hui répandu, et que les rééditions de ces disques se poursuivent à tour de bras, débordant le cadre du CD pour se retrouver sur une pléthore de site internet, possédant chacun sa spécialité, sa période de prédilection, et la rhétorique justifiant son enthousiasme. Une culture entière, chinée, récupérée, recyclée, avec ses codes, ses convenances, ses affections, ses entichements, se constitue depuis quelques années dans les marchés aux puces, les bacs « tout à 1 euros » des soldeurs de disques, et les mythiques caves et greniers des parents et grands-parents. Une culture entièrement et résolument alternative, avec ses références et ses défenseurs.

Le label Tunk est de ceux-là. Il célèbre aujourd’hui dix ans de bons et loyaux services avec une anthologie intitulée avec pertinence « Now We Are Ten ». Il serait fastidieux de retracer l’historique du label et de ses parutions (une histoire du label en 4000 signes se trouve sur son site) mais on peut brosser un portrait sommaire en signalant les principales lignes directrices qui ont guidé le choix de ses publications. Inaugurant son catalogue en 1995 avec une compilation intitulée « The Super Sounds Of Bosworth », réalisée à partir d’archives de « musiques de fond » pour radio, il entamait une longue série de « musique trouvée », de ready-made sonore. Ces musiques, sorties ici d’une de ces librairies de morceaux inédits, généralement libres de droits, et servant de jingles, de musique de fond, ou d’interludes, qui étaient fort courantes dans les années soixante et septante, étaient quelques fois étonnamment en avance sur leur temps. Ce premier succès lancera Jonathan Benton-Hughes, désormais rebaptisé Johnny Trunk, sur la piste suivante, la réédition de musiques de film rares, disparues, voire totalement inédites. Puisant dans le répertoire du cinéma ou de la télévision britannique, il allait ainsi éditer pour la première fois la bande-son des films « The wicker man », « Kes », « Psychomania » et des feuilletons télévisés « UFO » et « The Tomorrow People ». Il allait en parallèle développer une série de disques pornographiques, compilant par exemple des flexis-discs offerts, dans les années septante, à l’achat de certains titres de la presse britannique spécialisée, ou mettant en musique le courrier des « lecteurs » reçu par sa sœur, actrice de soft porn. Il allait également éditer quelques anthologies à thème comme « Fuzzy Felt Folk », compilation « représentant l’aspect naïf, enfantin et charmant du son folk britannique », ou « Music for Biscuits », compilation de spots publicitaires psychédéliques. Au milieu de toutes ces entreprises disparates et parmi toutes ces directions hétéroclites, le label va aussi suivre avec une fidélité absolue une sorte de Grande Œuvre, la réédition des travaux complets de Basil Kirchin.

Musicien jusque là quasi inconnu du grand public, Basil Kirchin est un de ces précurseurs que seul un label comme Trunk pouvait faire sortir de l’ombre. Débutant en 1941 dans le big band de son père, en tant que batteur, Kirchin allait passer quelques années de formation dans des orchestres de théâtre, des big bands de night-clubs, des jazz-bands, des fanfares, et des ensembles radiophoniques. Il se lança ensuite en parallèle dans la composition, réalisant la musique de dizaines de films britanniques, ainsi que des musiques pour films imaginaires, avant de se concentrer sur l’élaboration de SA musique, une musique entièrement neuve, inédite, résolument originale, tirant parti de ses connaissances en techniques de studio pour donner vie à sa « musique des sphères », un concept qu’il baptisa « Worlds within Worlds » et consistait à incorporer des sons tirés de la faune et de la flore, des bruits de moteurs, des cris d’enfants, métamorphosés en studio, à des compositions pour ensembles de jazz moderne. Cette approche, précurseur du sampling à une époque où chaque son devait être découpé sur bande magnétique à la main, était alors totalement novatrice, et profitait de l’invention en 1967 par le suisse Kudelski, du premier magnétophone portable de qualité, le Nagra. Célébré à posteriori par des gens aussi divers que Brian Eno, stereolab ou Nurse with Wound, Basil Kirchin est un pionnier, un visionnaire, dont l’œuvre étrange prend tout son sens aujourd’hui.

C’est une des merveilles qui vous attendent sur cette anthologie rassemblant dix ans de publication inattendue du label Trunk. Une anthologie reprenant les meilleures sorties du label, mais aussi des pièces inédites, ou des titres épuisés, et démontrant l’étrange cohérence d’un label extravagant et excentrique.

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