Klute

Dans son livre « La totalité comme complot » (voir les épisodes précédents ici et ici), Fredric Jameson fait du film « Klute » un des trois volets de ce qu’il appelle la « trilogie de la paranoïa » du cinéaste Alan J.Pakula. Une trilogie dont les autres épisodes seraient « A cause d’un Assassinat » en 1974 et « Les Hommes du Président » en 1976. Ces trois films pourtant si différents constituent selon Jameson trois facettes d’une même intrigue. Trilogie de la paranoïa et non du complot, car le film est en effet l’exception dans une longue série de films politiques. Tous les autres ont à voir avec ce que Jameson appelle la thématique politique en tant que « sujet spécifique, associé à Washington ou aux élections ». Un genre dans lequel se rangent également des films comme « Tempète à Washington » d’Otto Preminger, « Point Limite  » de Sydney Lumet, « Bob Roberts » de Tim Robbins, ou même « Dead Zone » de Cronenberg. « Klute » est en comparaison un film « purement » policier, un film noir, basé sur l’histoire d’amour inattendue entre une call-girl de Manhattan, Bree Daniels(Jane Fonda) et un policier de la campagne, John Klute (Donald Sutherland). Parti à la recherche d’un ami disparu, Klute suit la piste de celui-ci jusqu’à la prostituée, dernier contact connu de cet ami.

L’intrigue tourne tout doucement au thriller, au fur et à mesure que l’enquête progresse, et qu’il ne fait plus aucun doute que Daniels est l’objet d’une surveillance particulière, double de celle établie jusque là par Klute. La traque se resserre et se précise pour culminer dans une scène terrifiante, que je ne puis évidemment vous raconter… Il y a complot, c’est indéniable, et tous les ingrédients traditionnels du film de ce type, les écoutes, les filatures, les micros cachés, l’intrigue, le mystère, la trahison et le double-jeu, sont en place. Mais le fond de l’histoire ici, est bien plus « simplement » une affaire « civile », une intrigue policière qu’une conspiration politique. Contrairement aux deux autres volets de la trilogie, ce qui sera révélé au final sera bien trivial, comparé aux conspirations sans visage d' »A cause d’un assassinat » et à la Haute Trahison du Watergate dévoilée par « Les hommes du Président ». Quoique tout aussi dangereux et potentiellement fatal, ce qui se passe ici, bien que relevant du complot est du ressort du domaine privé. La raison pour laquelle Fredric Jameson considère ce film comme faisant partie d’une trilogie le reliant au deux autres, est à trouver en partie dans la disproportion entre les deux milieux, celui de la call-girl Jane Fonda, new-yorkaise, et son demi-monde, et celui du policier de Pennsylvanie, Donald Sutherland, inflexible, à la limite du rigide, (qui se révèle au final, le vrai sentimental du lot).

Jameson: « Dans ces films, l’opposition public/privé se trouve déjà présentée sous un jour inhabituel. C’est précisément cette opposition qui fait l’originalité de « Klute », qui n’est officiellement pas un film « politique » du tout. (…) Car ce film a ceci d’exceptionnel qu’il déploie la tension entre public et privé sous la forme de l’opposition entre ce qui demeure la ville, ou l’urbain, et cet espace qui n’est déjà plus la campagne, mais pas encore la banlieue (…)  » Les sources du mensonge, les raisons du complot sont principalement la nécessité de masquer ce qui dissocie les personnalités officielles des « clients » de Bree, et leurs fantasmes privés, leurs perversions. Pour conserver ceux-ci secrets, il est impératif pour les plus en vue de ceux-ci de faire échouer les recherches du policier, ou d’en éliminer les témoins. Le film suit donc le canevas de l’investigation menée dans « A cause d’un assassinat », où l’enquête qui semblait gênante, se voit manipuler par les coupables eux-mêmes.

« Ce qui se dégage de ces films, et tout particulièrement des figures publiques qu’ils présentent, c’est une totale dissociation des réalités publiques et des réalités privées, selon des modalités qui sont certes cohérentes avec la culture de l’image, mais qui, de ce fait, bloquent l’ancienne littérature « politique » où la question de la personnalité de l’homme politique conservait une place substantielle. » Selon des procédés identiques aux conspirations décrites dans ses films suivants, Pakula nous fait découvrir/visiter un monde secret, insoupçonné de l’enquêteur. A la différence que l’envers du décor n’est pas ici une organisation occulte, impliquée dans une entreprise criminelle de déstabilisation politique, mais le monde interlope de Bree Daniels, ses collègues, ses protecteurs et ses clients. Le film nous ballade de situations en situations, reconstruisant l’univers de la call-girl, dans lequel le policier va plonger.

Le contenu, scandaleux pour l’époque, de cet univers interlope, et la réaction de Donald Sutherland à ce qu’il va y trouver, est le thème final de « Klute ». Citant Georg Simmel, Jameson rappelle que « ce que la prostitution comporte de scandaleux pour les classes moyennes, ce n’est pas la dégradation du corps, de la sexualité et de l’amour, mais plutôt l’inverse : une dégradation de l’argent qui résulte de son association avec les fonctions sexuelles. » Ici encore c’est un processus d’inversion qui est en marche. Le personnage de Jane Fonda va se révéler sinon plus équilibré (ses multiples séances de psychanalyse vont nous dévoiler ses doutes, ses attentes inabouties) du moins plus adapté au monde qui l’entoure, un monde gouverné par le profit, le commerce, l’exploitation. Jameson verra en elle une héroïne capitaliste, non pas menant sa barque, mais construisant sa « carrière » en réelle professionnelle, parfaitement à l’aise dans l’hypocrisie fondatrice du capitalisme tardif. Selon le principe de l' »obliquité » observé par Jameson, c’est au travers d’un enquête policière que peut se révéler un discours de type politique, et une analyse de type économique. Le prétexte utilisé par Pakula lui permet, ici comme dans les autres films de sa trilogie, de démonter des mécanismes socio-économiques, et donc des mécanismes politiques, sous couvert d’un mystère parallèle, justifiant l’enquête qui les met à jour. La lumière sera ainsi faite à la fois sur ce prétexte et sur des thématiques plus importantes.

Dans ce but, le choix de Pakula est délibéré de ne pas proposer des personnages stéréotypés. Il montre au contraire une prostituée « libérée », moderne, ni fille de saloon, ni tapineuse, mais plutôt femme d’affaire, moderne, prenant sa vie en main, tout en faisant également quelqu’un de froid, désabusé, quasi cynique. Si le personnage peut être lu comme une icône féministe par certains aspects, il est également une critique de la société capitaliste. Il n’y a pas de question morale autour du métier de Bree, simplement des questions professionnelles, des questions de concurrence et de marché. Elle se montre très à l’aise dans son rôle de « prestataire de service », ne cherchant pas à en défendre l’utilité, ou la moralité mais en en expliquant (notamment dans ces fameuses et nombreuses scènes de psychanalyse) la rationalité et la rentabilité. Si elle est victime de la société, ce n’est pas en tant que prostituée, puisqu’elle insiste sur le fait que le choix de sa carrière est délibéré, mais bien comme victime de la ville, du surmenage, de New-York, de l’Amérique. En désamorçant par avance tout préjugé et toute réprobation morale que pourrait avoir le spectateur moyen, Pakula fait de Bree Daniels le miroir déformant de l’Amérique capitaliste.

Film noir, urbain, « Klute » est paradoxalement un thriller lent, un film d’atmosphère qu’on peut comparer à des classiques du polar « à la » Raymond Chandler » comme le sera à la même époque « Chinatown« , évoquant les films de détectives des décades précédentes, les John Huston, les Jules Dassin, plus que les films policiers de son temps. Tout en prises de vues sombres, extrêmement léchées, il se veut un bel objet visuel, jouant de cet aspect urbain, archétypique du film noir, pour distiller un sentiment de paranoia, résultant autant de la surveillance constante, puis de la traque, dont Bree est l’objet, que du sentiment d’oppression que Pakula attribue à la vie à Manhattan. Ici encore la ville, dans l’état de délabrement, d’abandon où il était dans les années septante, avec sa surpopulation mal gérée, son aliénation, est un élément clé d’une critique sociale qui ne s’arrête pas aux limites de l’ile, mais peut être étendue au reste des Etats-Unis, voire au reste du monde. Comme le dit Pakula: « New York is a place where one can get a more intense view of our society than anywhere else in the world ».

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